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commentaire(s) publié(s) par J. Grau

20 commentaires postés

11/05/2019 - Aux Sources - La haine des intellectuels

Très intéressante émission ! Merci beaucoup à Manuel Cervera-Marzal et à son invitée, que j'avais déjà entendue sur France Culture, mais que j'ai réécoutée avec plaisir !

posté le 17/05/2019 à 15h48

11/05/2019 - Aux Sources - La haine des intellectuels

Dernier message à Luc Lefort, car je n'ai pas envie de polluer ces commentaires avec une discussion qui n'a que peu à voir avec l'émission.

1. Je n'ai pas voté non en 2005 pour être subversif, mais parce que cela correspondait à mes convictions. J'ai bien lu le traité et plusieurs articles sur ce traité, et j'ai compris qu'il était la synthèse de ce que je n'aimais pas dans l'Union européenne. Allais-je voter contre mes convictions sous prétexte que des opportunistes ou des fachos votaient comme moi ? C'est comme si on disait qu'il faut être contre l'écologie parce que certaines personnes d'extrême droite s'en réclament.

2. La xénophobie n'est sans doute pas seulement causée par le chômage et les inégalités sociales. Mais c'est tout de même un facteur à prendre en compte. En France, les anciennes régions industrielles du nord et du nord-est sont un terreau favorable au RN-FN, tout comme les nouveaux Länder en Allemagne. Le sentiment de déclassement et d'abandon par l'Etat et l'oligarchie est un des facteurs de la montée de l'extrême droite, même si je vous accorde que ce n'est pas le seul.

3. Que certains Gilets jaunes aient en ligne de mire les "assistés", c'est bien possible, et c'est même certain. Il est humain de chercher des boucs émissaires chez les plus faibles, et ce d'autant plus que certains médias et politiciens incitent à le faire depuis des années. Mais plutôt que d'aller voir le "combat sous-jacent" des Gilets jaunes, il est peut-être intéressant de voir quelles sont leurs revendications explicites. Et au moins une partie d'entre elles me paraît très légitime.

4. Je ne veux évidemment pas faire de l'entrisme gauchiste chez les Gilets jaunes. Ce ne serait pas "mystérieux", mais ridicule. Je dis seulement que les citoyens et les organisations soucieux de justice sociale et de démocratie ont sans doute intérêt à soutenir ce mouvement. C'est ainsi que la CGT, surmontant ses réticences initiales, a opéré un rapprochement à mon avis justifié - et d'autant plus que certains Gilets jaunes font aussi partie de la CGT. Peut-être que je me trompe, je ne prétend pas avoir la science infuse, contrairement à certains dont vous faites peut-être partie, vu la manière assez méprisante dont vous parlez des gens qui ne partagent pas vos analyses.

posté le 15/05/2019 à 22h23

11/05/2019 - Aux Sources - La haine des intellectuels

A Luc Lefort

Je pense que vous caricaturez les Gilets jaunes. Une partie au moins de leurs revendications est parfaitement légitime, et je ne crois pas que la frange d'extrême droite soit représentative de la majorité de ce mouvement disparate.

Quant au référendum de 2005, j'ai voté non et j'en suis fier. Je n'ai pas fait ce choix pour les mêmes raisons que l'extrême droite et je ne pense pas avoir contribué à la montée en puissance de celle-ci. Si l'extrême droite est devenue si puissante, en France et ailleurs, c'est en grande partie à cause de la trahison des partis de centre-gauche. Ces derniers se sont droitisés sur le plan économique - lâchant au passage les classes populaires et le bas des classes moyennes, et organisant le démantèlement des services publics et de la protection sociale. Mais ils se sont même droitisés dans d'autres domaines : surenchère sécuritaire, politique de plus en plus xénophobe (avec, par exemple, une tentative de faire passer une loi sur la déchéance de nationalité). En voulant chasser sur les terres de la droite et de l'extrême droite, la pseudo-gauche (PS, SPD, New Labour...) n'a fait que contribuer à déplacer toujours plus à droite l'idéologie dominante.

posté le 14/05/2019 à 22h32 ( modifié le 14/05/2019 à 22h33 )

11/05/2019 - Aux Sources - La haine des intellectuels

A Luc Lefort

Quels intellectuels "de gauche" ont soutenu les Gilets jaunes d'extrême droite ? Pourriez-vous être plus précis ? Voulez-vous dire que le soutien apporté aux Gilets jaunes dans leur ensemble revient à cautionner la frange d'extrême droite du mouvement ?

posté le 13/05/2019 à 09h46

23/03/2019 - Dans le Texte - La Dignité ou la mort

Merci pour cette émission....

J'aurais seulement aimé que M. Ajari développe un peu ce qu'il disait des philosophes européens. Y a-t-il un lien entre la philosophie morale de Kant - qui prône un respect absolu pour la personne et la liberté humaine - et son immense mépris pour les Noirs ? Ne s'agit-il pas simplement d'une contradiction, comme on peut en observer si souvent chez les êtres humains ? Si M. Ajari admet que l'ANC, sous la pression du contexte historique, a renoncé à son idéologie socialiste et a pactisé avec l'ordre néolibéral, pourquoi n'admet-il pas que certains philosophes ont cédé à la pression des préjugés dominants de leur époque, quittes à être incohérents avec certains éléments de leur doctrine ? Mais peut-être la réponse à mes questions se trouve-t-elle dans le livre.... Après tout, un entretien avec un auteur n'est pas censé remplacer la lecture de ces textes....

posté le 31/03/2019 à 14h01

10/11/2018 - Dans Le Film - Il était une fois dans l'Ouest de Sergio Leone

A Yanne

Une phrase au moins m'a fait tiquer dans votre commentaire : "Elle ne sera pas souillée par Franck parce qu'elle est prostituée, et qu'elle est en mesure de passer sur son viol." Voulez-vous dire que le viol d'une prostituée, finalement, ce n'est pas si grave, parce que ces femmes sont habituées à ce qu'on utilise leur corps ?

A propos, je crois me souvenir qu'un des personnages du film ( le "Cheyenne", je crois), conseille à Jill d'aller voir de temps en temps les ouvriers du chemin de fer pour leur donner à boire... et de ne pas s'offusquer si l'un d'eux lui met une main aux fesses. Aujourd'hui, ce genre de propos - tenu par un personnage censé être sympathique - aurait du mal à passer - du moins l'espéré-je.....

posté le 12/11/2018 à 22h27

20/10/2018 - Dans le Texte - La Condition anarchique

Docteur Sócrates,

Je vous trouve bien méprisant ! Il se peut en effet que F. Lordon n'ait rien dit de fondamentalement nouveau, mais ce qui est pour vous des "banalités sans intérêt" ne l'est pas pour tout le monde, il s'en faut de beaucoup. Tous les abonnés de Hors-série n'ont pas votre exceptionnelle culture philosophique et sociologique. Ensuite, n'est-il pas exagéré de dire que la méthode de F. Lordon "n'est aucunement réflexive" ? Il me semble au contraire que son usage de la philosophie de Spinoza lui permet de réfléchir, sinon à son ouvrage le plus récent, du moins à ses travaux antérieurs, en mettant en question les valeurs morales et politiques qui l'ont motivé à les écrire. Il est également conscient, je crois, des bénéfices inavouables que lui donne son rôle d'intellectuel "scolastique" : cf. ce qu'il dit des jargons disciplinaires, et en particulier du jargon des philosophes. Peut-être cette réflexivité est-elle trop superficielle à vos yeux... Mais est-il possible d'être parfaitement lucide sur les conditions sociales, historiques, psychologiques et physiologiques dans lesquelles on effectue un travail ? Bourdieu lui-même était-il parfaitement transparent à lui-même ? C'est peu probable, et je ne crois pas qu'il ait jamais prétendu une telle chose... De même, je pense que ni vous ni moi ne sommes parfaitement conscients des raisons qui nous poussent à écrire ces commentaires sur Hors-Série, même si la vanité y tient certainement une grande part!

posté le 24/10/2018 à 11h26

20/10/2018 - Dans le Texte - La Condition anarchique

Merci pour cette émission, que j'ai trouvée comme d'autres très intéressante. Cependant, le propos de Frédéric Lordon me paraît devoir être sérieusement nuancé, pour ne pas dire plus. Pendant la plus grosse partie de l'émission, on pourrait croire que Spinoza défend un subjectivisme radical, comme si toutes les affaires humaines étaient nécessairement régies par les passions les plus folles et l'arbitraire le plus total. Heureusement, le tir est un peu rectifié à la minute 37, et surtout à la fin de l'entretien. Sans doute aussi faut-il lire le livre de F. Lordon, qui est très certainement plus complexe et complet que ce qu'il en dit ici. Malgré tout, je crois qu'il faut aller beaucoup plus loin dans la critique du subjectivisme. Comme je n'ai pas la place ni le temps d'écrire tout un livre, je me contenterai de 3 brèves remarques.

1. Les désirs des êtres humains sont toujours orientés en fonction d'une certaine vision du monde (et vice-versa). Or, toutes les visions du monde ne se valent pas, tout simplement parce que certaines correspondent dans une certaine mesure aux faits alors que d'autres sont complètement fausses, voire délirantes. Si une idéologie politique est façonnée par des affects racistes ou sexistes, c'est qu'elle est sous-tendue par l'idée d'une supériorité naturelle des hommes sur les femmes ou de prétendues "races" sur d'autres "races". Or, ces visions du monde sont contestée non seulement parce qu'elles sont odieuses à ceux qui ne les partagent pas, mais parce qu'il y a de solides raisons scientifiques de les estimer fausses. Bien évidemment, il n'est pas toujours facile de réfuter scientifiquement une théorie. Dans le cas de l'économie, où les phénomènes observés sont causés par une multitude de facteurs extrêmement nombreux et complexes, c'est sans doute particulièrement ardu. Cependant, même dans ce domaine, il semble bien que certaines recettes ne marchent pas. Même le FMI, après des décennies de doxa néolibérale, commence à mettre un peu d'eau dans son vin frelaté, tellement ses prédictions sont démenties par les faits.

2. Ce n'est pas seulement la science qui permet de mettre en question certaines idéologies. Quand les gens constatent de leurs yeux et dans leur chair que la réalité qu'ils vivent est en décalage avec la propagande officielle, il arrive qu'ils finissent par ne plus y croire, voire par se soulever contre le pouvoir en place. Leur sentiment d'indignation, dans ce cas, est à la fois motivé par leurs passions, mais aussi - dans une certaine mesure - par leur raison, dans la mesure où ils ont pris conscience de l'incohérence du système qu'ils subissent.

3. Mais même en admettant que ces révoltes soient purement et simplement déterminées par des passions, il n'en reste pas moins que ces passions font partie de la réalité, et qu'elles sont la conséquence nécessaire d'un certain ordre social. Il est donc possible, dans une certaine mesure, d'élaborer un discours objectif à ce sujet, de manière à comprendre pourquoi certains systèmes sociaux sont mieux acceptés que d'autres. C'est d'ailleurs ce qu'ont essayé de faire, chacun à leur manière, Spinoza et Lordon.

posté le 22/10/2018 à 12h55 ( modifié le 22/10/2018 à 12h58 )

06/10/2018 - Aux Sources - La révolution communiste

Merci pour cet entretien effectivement passionnant.

Je ne suis pas historien et je ne peux donc pas juger des faits évoqués par Alain Badiou, mais je me demande s'il n'a pas tendance à idéaliser Lénine et Mao, comme si c'étaient deux braves types qui auraient eu plein de bonnes intentions mais auraient été impuissants par rapport à des forces historiques qui les dépassaient. Par contre, il est assez lucide sur les dérives inévitables d'une révolution qui installe un parti unique aux commandes de l’État.

posté le 06/10/2018 à 21h20

15/09/2018 - Dans Le Film - Hollywood, arme de propagande massive

Bonjour et merci pour cette émission très instructive et passionnante.

Comme d'autres, cependant, j'ai éprouvé un certain malaise en voyant le début du film Sweet Sweetback's Badasssss Song. Ce qui est intéressant, c'est que le public noir américain, à l'époque, a loin d'avoir été unanime par rapport à ce film. Dans l'article consacré par Wikipedia à ce dernier, il est notamment question de la critique faite par un intellectuel afro-américain, Lerone Bennett. Voici un extrait de l'article, suivi d'une tentative de ma part pour le traduire en français.

"A few months after the publication of Newton's article, Lerone Bennett responded with an essay on the film in Ebony, titled "The Emancipation Orgasm: Sweetback in Wonderland," in which he discussed the film's "black aesthetic". Bennett argued that the film romanticized the poverty and misery of the ghetto and that "some men foolishly identify the black aesthetic with empty bellies and big bottomed prostitutes." Bennett concluded that the film is "neither revolutionary nor black because it presents the spectator with sterile daydreams and a superhero who is ahistorical, selfishly individualist with no revolutionary program, who acts out of panic and desperation." Bennett described Sweetback's sexual initiation at ten years old as the "rape of a child by a 40-year-old prostitute." Bennett described instances when Sweetback saved himself through the use of his sexual prowess as "emancipation orgasms" and stated that "it is necessary to say frankly that nobody ever fucked his way to freedom. And it is mischievous and reactionary finally for anyone to suggest to black people in 1971 that they are going to be able to screw their way across the Red Sea. Fucking will not set you free. If fucking freed, black people would have celebrated the millennium 400 years ago.""

Quelques mois après la publication de l'article de Newton, Lerone Bennott y répondait avec un texte sur le film dans Ebony, intitulé : "L'orgasme émancipateur : Sweetback au pays des merveilles", dans lequel il mettait en question l'"esthétique noire" du film. Bennett soutenait que le film donnait une vision romantique de la pauvreté et de la misère du ghetto, et que "certains hommes identifiaient stupidement l'esthétique noire avec des prostituées aux ventres vides et aux gros derrières." Bennett affirmait en conclusion que le film n'est "ni révolutionnaire ni noir, parce qu'il présente au spectateur des rêveries stériles et un super-héros anhistorique, égoïstement individualiste, sans programme révolutionnaire, qui agit sous le coup de la panique et du désespoir." Bennet décrivait l'initiation sexuelle de Sweetback à 10 ans comme le "viol d'un enfant par une prostituée de 40 ans". Il décrivait les exemples où Sweetback se sauvait grâce à ses prouesses sexuelles comme "des orgasmes émancipateurs", et affirmait : "soyons francs, jamais personne n'a trouvé le chemin de la liberté par la baise. En fin de compte, il est malveillant et réactionnaire de la part de n'importe qui de suggérer aux Noirs en 1971 qu'ils pourront ouvrir la Mer Rouge en baisant. Baiser ne va pas vous apporter la liberté. Si la baise rendait libre, les Noirs auraient fêté un nouveau millénaire il y a 400 ans."

posté le 22/09/2018 à 12h43

15/09/2018 - Dans Le Film - Hollywood, arme de propagande massive

Bonjour.

Je regarderai certainement avec plaisir cette émission, qui promet d'être très intéressante. Pour l'instant, j'aimerais juste réagir à votre texte de présentation, où il est question de "quasi schizophrénie". C'est un peu un tic de langage dans la presse (mais pas seulement, sans doute) que de parler de "schizophrénie" à tout bout de champ. De la même manière on parle fréquemment d'"autisme" pour disqualifier des gens qui refusent le dialogue et s'accrochent obstinément à leur opinion (comme si les vrais autistes étaient nécessairement sans ouverture d'esprit). Je crois qu'il faudrait éviter ces métaphores et ces comparaisons malheureuses, qui ne sont ni respectueuses à l'égard des gens atteints de ces handicaps, ni à l'égard des gens "normaux". En l'occurrence, ce qu'on appelle "schizophrénie" est un phénomène très banal, qu'on trouve dans toutes les sociétés humaines et chez tous les individus : la contradiction. Le fait qu'il y ait des tendances contradictoires dans le cinéma hollywoodien n'a rien de pathologique. On pourrait faire le même constat pour le cinéma français, et même pour chaque cinéaste en particulier.

posté le 15/09/2018 à 22h56

07/04/2018 - Aux Ressources - Les peuples du populisme

Amy Av

Je ferais deux commentaires à votre message :

- L'action n'exclut pas des réflexions théoriques et vice-versa. Qui vous dit que Gérard Bras et d'autres intellectuels invités sur ce site ne s'investissent pas par ailleurs dans diverses formes de militantisme ?
- Passer à l'action, qu'est-ce que cela veut dire, selon vous ? Auriez-vous un exemple à donner ?

posté le 10/04/2018 à 19h21

07/04/2018 - Aux Ressources - Les peuples du populisme

Merci pour cet entretien instructif et stimulant.

Je suis assez d'accord avec la critique que fait Gérard Bras du populisme de Laclau (même si ce penseur est sans doute plus complexe que les analyses de seconde main que j'ai pu lire sur son œuvre). Effectivement, il n'est sans doute pas très sain de taire les conflits ou les divergences d'intérêts présents au sein du "nous". Je regrette cependant que G. Bras ait dit les choses de façon assez abstraite, sans se référer à aucun cas particulier actuel. Il me semble qu'une analyse en termes de classe aurait été intéressante. Si l'oligarchie (financière, politique, économique et médiatique) domine encore largement, alors qu'elle est très minoritaire d'un point de vue numérique, c'est qu'elle n'a pas en face d'elle des citoyens égaux et unis contre l'oppression, mais des classes plus ou moins antagonistes. Si les petits patrons subissent la domination des grandes entreprises, par exemple, ils se sentent rarement solidaires des salariés qu'ils exploitent (parfois à leur corps défendant). Vouloir gommer ces divergences de classes par le mot magique de "peuple" est donc très dangereux. Si des alliances stratégiques sont nécessaires contre l'ennemi commun, il ne s'agit pas de les penser naïvement comme une grande réconciliation populaire qui mettrait fin à tous les conflits. Cf. à ce sujet cet article de Serge Halimi, dans le Monde diplomatique :
https://www.monde-diplomatique.fr/2017/08/HALIMI/57816

posté le 08/04/2018 à 15h07

16/12/2017 - Dans le Texte - La société autophage

Merci pour cet entretien passionnant et stimulant.

Je n'ai pas lu les livres de M. Jappe, et donc je ne peux pas décemment critiquer sa pensée : il est probable que ses thèses sont présentées et argumentées de façon plus nuancée que ce qu'il en montre ici. Néanmoins, je crois qu'il y a des choses très discutables dans ce qu'il dit.

D'abord, il me semble qu'il est injuste par rapport à ces pauvres Descartes et Kant. Ce que découvre Descartes, c'est qu'il y a quelque chose qui existe même si on met en doute l'existence du monde extérieur et toutes les prétendues vérités transmises par l'éducation et les livres : un sujet pensant, "je". Ce sujet pensant est peut-être lié à l'émergence d'une nouvelle forme de narcissisme. Mais il est aussi porteur d'émancipation. Car ce "je" abstrait existe indépendamment d'un genre, d'un sexe, d'une nationalité, d'une appartenance sociale, d'une communauté sociale. Quand Descartes écrit "je pense donc je suis", "je" ne renvoie plus (momentanément) à un petit noble français, de sexe masculin, catholique, vivant en France et en Hollande au XVIIème siècle. C'est un "je" universel, que chacun peut s'approprier. Ce n'est pas pour rien que Nietzsche dit, dans Par-delà le bien et le mal, que Descartes est le grand-père de la Révolution française. On pourrait dire des choses analogues pour Kant. Il y a quelque chose d'horriblement abstrait, dans la manière dont il définit la personne humaine, comme une conscience de soi douée de raison, et dont la raison - en tant que faculté morale - est perpétuellement en lutte contre la sensibilité. Mais il y a aussi quelque chose d'émancipateur dans cette façon de penser. Elle implique que chaque être humain a une valeur infinie, et qu'il est en soi égal à tous les autres. Toute forme d'esclavage et de domination est en soi discréditée par cette conception abstraite. Toute la difficulté, bien sûr, est de ne pas en rester sur le terrain de l'abstraction et de traduire cette idée concrètement, dans les sphères économiques, sociales, politiques et culturelles.

Une autre chose discutable, dans ce que dit Anselm Jappe, c'est l'idée qu'il y aurait une rupture entre les sociétés autoritaires, hiérarchisées, et les sociétés capitalistes, fondées sur une équivalence généralisée. Il me semble que cette idée n'est qu'à moitié vraie. Il y a certes des différences notables entre la bourgeoisie capitaliste et des groupes sociaux plus anciens comme la noblesse ou le clergé. Malgré tout, cette bourgeoisie constitue une nouvelle forme de noblesse, qualitativement différente du reste de la population. Comme l'a bien noté Marx, après Hegel, les différences quantitatives se transforment à partir d'un certain seuil en différences qualitatives. Si vous avez assez d'argent pour étudier dans telles écoles, fréquenter des gens très aisés, aller en vacances dans telles stations de luxe, vous habiller chez des tailleurs haut de gamme, etc., alors vous n'appartenez pas au même monde que le tout venant. Il n'y a pas d'équivalence généralisée, parce que tous les êtres humains n'ont pas le même statut social. On peut sans doute acheter un rein à une personne très pauvre, si bien que le corps humain peut devenir une marchandise. Mais ce n'est pas le corps de n'importe qui qui devient une marchandise. Si vous appartenez à la bourgeoisie, vous n'aurez jamais à vendre l'un de vos organes. Les hiérarchies existent encore, et le vrai problème de notre société n'est pas tant un narcissisme généralisé qu'une persistance de la soumission à l'autorité. Si la grande bourgeoisie détruit notre monde, c'est sans doute à cause de son délire narcissique - mais c'est aussi parce que la plupart des gens continue de sacraliser les signes extérieurs du pouvoir, ce qui les empêche de se révolter contre l'injustice. Cette attitude de soumission, je l'ai fréquemment constatée chez mes collègues enseignants, alors même qu'ils sont instruits, cultivés, et que la plupart d'entre eux n'ont pas à craindre pour leur emploi.

Ce qu'il faudrait mettre en question, en somme, c'est moins le "sujet moderne" promu par Descartes et Kant, que l'inachèvement de la pensée de ces deux auteurs. Nous ne sommes pas allés assez loin dans l'émancipation intellectuelle, sociale et politique à laquelle ont contribué Descartes et les philosophes des lumières. Au lieu de jeter ces auteurs à la poubelle, tâchons plutôt de concrétiser ce qui était en germe dans leur pensée, à savoir le refus de toute autorité, de tout prestige, de toute domination, qu'elle soit fondée sur la naissance, sur la religion ou sur l'argent.


posté le 17/12/2017 à 13h37 ( modifié le 17/12/2017 à 13h39 )

09/12/2017 - Aux Ressources - Cinéma : un homme est un homme

Merci pour cette émission passionnante. J'ai beaucoup appris sur l'histoire des cinémas américain et français. Cependant, comme d'autres abonné(e)s, je trouve Madame Sellier injuste envers Desplechin. Qu'il y ait chez ce dernier des aspects très déplaisants, c'est plus que probable, mais cela ne veut pas forcément dire qu'il fait de mauvais films. Il me semble en effet réducteur de n'y voir que l'expression d'un narcissisme. En mettant en scène des doubles de lui-même, Desplechin ne propose pas une statue admirable à contempler : il invente des personnages dont la névrose n'a rien de sublime, mais qui a en revanche une dimension comique. Dans la scène des Fantômes d'Ismaël qui est diffusée dans cette émission, le producteur ne paraît pas subjugué par le génie du réalisateur, mais plutôt atterré par ses délires. Il y a des choses comparables dans Rois et reines, où le personnage joué par Matthieu Amalric est vraiment drôle, je trouve, et pas du tout présenté comme un modèle flamboyant. S'il y a du narcissisme, chez Desplechin, il y a aussi une forme de masochisme ou d'autodérision. Le personnage joué par Emmanuelle Devos, dans le même film, me paraît moins intéressant, en partie peut-être parce que Desplechin a moins de sympathie pour lui (sans parler du fait qu'il s'est inspiré sans vergogne d'une histoire intime que lui avait racontée l'actrice Marianne Denicourt à l'époque où elle était sa compagne).

posté le 10/12/2017 à 13h48

11/11/2017 - Aux Sources - La démocratie directe, une chimère ?

Entretien hautement instructif et stimulant. Merci !

posté le 11/11/2017 à 17h04

11/10/2017 - En accès libre - Libre échange, mon amour

Débat d'un bon niveau, entre gens bien informés et de bonne foi, ce qui n'est malheureusement pas courant. Sur le fond, je crois que Ruffin a raison. Ses arguments sont implacables : le libre échange est effectivement une arme redoutable pour promouvoir le dumping social, fiscal et environnemental. D'ailleurs, toutes les organisations vraiment à gauche, comme le NPA, reconnaissent qu'il faut lutter contre ce dumping et les traités qui l'aggravent, comme le CETA ou le TAFTA. Dès lors, en toute logique, il convient d'être pour un certain protectionnisme, à condition de ne pas entendre par ce mot une promotion absurde de l'autarcie, mais un bricolage qui peut prendre des formes très diverses, les meilleures comme les pires. Contre ce raisonnement, il n'y a pas grand-chose à dire car il est très logique, et j'ai senti une petite gêne de Besancenot par rapport à ça.

Là où ce dernier a raison, cependant, c'est qu'il faut replacer la lutte contre le libre échange dans une perspective plus globale, celle d'une lutte contre le capitalisme. La mise en concurrence des travailleurs et le dumping social peuvent aussi s'effectuer au niveau national. D'ailleurs, je ne pense pas que Ruffin conteste ce point : pour lui, le protectionnisme n'est en aucune manière la panacée.

Pour terminer, Besancenot a aussi raison de pointer du doigt les risques d'une dérive xénophobe si on accorde trop d'importance à la critique du libre échange. Afin de ramener au bercail des gens tentés par le FN, on risque effectivement de les caresser dans le sens du poil et de stigmatiser les travailleurs étrangers. Le dérapage de Mélenchon concernant les travailleurs détachés qui "volent le pain des Français" était, il faut l'espérer, une faute isolée et qui restera sans suite. Mais il montre que le risque d'une dérive xénophobe est bien réel.

posté le 12/10/2017 à 12h16

23/09/2017 - Aux Sources - Place au débat

Bonjour à tout le monde, et en particulier à Manuel Cervera-Marzal, que je remercie pour cette émission.

Je le remercie parce qu'il est toujours intéressant d'entendre des gens qui ne pensent pas comme nous. Cela peut même être très stimulant intellectuellement. J'avoue cependant que je n'ai pas eu la patience d'aller jusqu'au bout. J'ai entendu à peu près la moitié de l'entretien, mais j'ai fini par m'arrêter parce que j'avais l'impression que M. Gauchet disait trop de bêtises, ce qui rendait la discussion peu instructive.

Au début de l'entretien, pourtant, il a dit une chose assez juste, à savoir qu'il importe de connaître la réalité telle qu'elle est, même si cette connaissance contredit notre idéologie. C'est seulement une fois qu'on a pu établir quelques faits qu'on peut les interpréter en fonction de ses valeurs politiques. Le problème, c'est que les "faits" dont parle M. Gauchet sont souvent des hypothèses hautement contestables, voire des contrevérités. Dire, par exemple, que la France a une croyance très singulière en la politique qui lui fait préférer la loi au contrat, l'intervention publique au marché, c'est laisser entendre que les autres pays ont parfaitement intégré dans leur culture l'idée libérale que le domaine économique a son autonomie par rapport au domaine politique. Or, cette croyance est sans arrêt démentie par les faits, et ceux qui subissent de plein fouet les contreréformes "libérales" le savent bien. En réalité, le libéralisme a toujours été imposé d'une manière autoritaire par les pouvoirs publics. Le libéralisme, y compris sous sa forme économique, est un fait politique. Cela est très bien montré par Karl Polanyi pour le libéralisme du 19ème siècle dans La grande transformation. Serge Halimi dit à peu près la même chose pour le néolibéralisme du 20ème siècle dans Le grand bond en arrière. Naomi Klein l'explique aussi, sous une autre forme, dans La stratégie du choc. Partout - au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande, en Pologne, en Allemagne, etc. - des gouvernements ont pris l'initiative de déréguler les marchés financiers, d'affaiblir les syndicats, de diminuer la protection sociale, etc. Dans ce cas précis, Marcel Gauchet nous présente une vision déformée de la réalité. Son idéologie n'est pas seulement présente dans les hypothèses qu'il formule sur les faits : elle est déjà là dans la manière dont il présente les faits.

Deuxième exemple : M. Gauchet dit que la société n'a jamais été aussi intégrée que maintenant. J'aimerais qu'on me dise comment c'est possible. Les inégalités de richesse (et de culture) ne font que s'accroître, ce qui ne peut que renforcer la coupure entre la petite minorité dominante et le reste de la population. Par ailleurs, le chômage de masse (comme le sous-emploi chronique, qu'on peut constater en Allemagne ou aux États-Unis) ne peut qu'exacerber la concurrence entre les individus : entre les chômeurs (prétendument "assistés") et ceux qui ont un emploi, entre les étrangers et les nationaux, entre les hommes et les femmes, entre les jeunes et les vieux, entre les travailleurs très précaires et ceux qui le sont moins, etc. Le fameux individualisme dont souffre notre société est moins le fruit d'une révolution culturelle libertaire que d'une sévère concurrence économique qui est imposée aux gens, quelle que soit la tradition culturelle de leur pays. Il suffit d'ailleurs de voir la montée des partis xénophobes (y compris en Allemagne) pour comprendre que nos sociétés sont de moins en moins unifiées, pacifiées, "intégrées"....

Un dernier exemple : d'après Marcel Gauchet, il n'y aurait pas besoin de mouvements féministes pour diminuer les écarts salariaux entre les femmes et les hommes. Pourquoi ? Parce qu'il y aurait chez tout le monde - homme ou femme - une certaine idée de la justice qui implique le dicton "à travail égal, salaire égal". Quelle naïveté, chez un homme qui se prétend si réaliste, un homme qui reconnaît lui-même que le mouvement ouvrier a si longtemps négligé les revendications des femmes !

posté le 25/09/2017 à 19h18 ( modifié le 25/09/2017 à 19h31 )

01/07/2017 - Aux Ressources - Macron et son "bloc bourgeois" : la grande illusion

Merci pour cette émission très intéressante.

Je pense que le propos de Bruno Amable aurait pu être encore plus passionnant s'il avait davantage donné d'exemples et de précisions (par exemple, concernant la différence entre le "modernisme" et le néolibéralisme, ou les mesures très libérales proposées par Delors).

Ensuite, il me semble que sa réponse à la question "Pourquoi les politiciens de gauche font-ils une politique de droite ?" est très insuffisante. Elle ne tient pas compte, notamment, d'une donnée de sociologie politique fort banale, à savoir que ces politiciens sont eux-mêmes, la plupart du temps, des gens issus de la bourgeoisie. Quand des politiciens, quels que soient leurs idées politiques, ne sont pas poussés par un fort mouvement social (ou la crainte d'un tel mouvement), ils défendent généralement les intérêts des classes dominantes.

Enfin, je regrette la manière dont B. Amable utilise le mot "supporter", comme un décalque de l'anglais "to support". Ce n'est pas par haine du franglais que je réagis, mais à cause des ambiguïtés impliquées par un certain usage de ce verbe. Pour moi, on supporte quelqu'un quand on ne l'apprécie guère mais qu'on ne le trouve pas insupportable ! Cela ne va pas dire qu'on lui apporte son appui : on se contente de le tolérer. Pour traduire l'anglais "to support", nous avons déjà le mot "soutenir", qui fait très bien l'affaire et qui n'est pas ambigu.

posté le 03/07/2017 à 14h58 ( modifié le 03/07/2017 à 15h00 )

13/05/2017 - Aux Sources - La mécanique raciste

Bonjour, Marc Gébelin.

Sans vouloir faire dans le sarcasme facile, c'est votre commentaire que je trouve un peu facile. Les propos de Tevanian sont à la fois argumentés par une analyse des notions et par des faits. Par exemple, je trouve très éclairant la manière dont il explique la montée du thème de l'insécurité dans les médias et dans les opinions. Quand à l'exemple que vous citez, il est évidemment caricatural (peu d'hommes et peu de femmes tiennent de tels propos), mais il visait seulement à montrer qu'il y a une différence importante entre des groupes dominants et des groupes dominés (femmes, groupes victimes de discrimination racistes...). Les dominés peuvent avoir des préjugés et un comportement très négatifs vis-à-vis du groupe dominant, mais il n'y a pas de symétrie entre les deux. Les femmes, les Noirs, les Arabes, les Roms, subissent un système discriminatoire massif, alors que les discriminations que peuvent subir les hommes de la part des femmes, ou les Blancs de la part des Non-Blancs sont beaucoup plus rares. Il me semble que ce que dit Tevanian correspond assez bien à ce qu'on peut voir dans la "vraie vie", non ? Et si vous ne le trouvez pas convaincant, pourriez-vous être plus explicite et précis dans vos critiques ?

Cordialement,

J. Grau

posté le 14/05/2017 à 17h09 ( modifié le 14/05/2017 à 17h38 )