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La Bataille de la sécu

Dans le Texte

Nicolas Da Silva

Tant de choses nous échappent. On croit l'État social notre allié, par exemple. Que la santé publique, dont il organise le système, est un service qu'il nous rend le mieux possible avec les trop maigres moyens qui sont les siens, mais dans l'idée au moins de l'intérêt général et d'une sorte de sollicitude vis-à-vis de l'ensemble de ses administré.e.s. C'est mal connaître son histoire, et combien il s'est institué non pas pour nous protéger, mais pour nous empêcher d'organiser nous-mêmes notre protection mutuelle.

Il faut lire La Bataille de la sécu, de Nicolas Da Silva, tout juste paru à La Fabrique, pour prendre la mesure de cet immense malentendu qui nous fait méconnaître les enjeux réels du financement par l'État des institutions du soin. Il ne se met à investir massivement dans la santé publique que tardivement dans son histoire, à l'orée de la Première Guerre Mondiale, et justement parce qu'il la prépare nerveusement. Après la défaite de 1870 face à la Prusse, l'obsession démographique le saisit : il lui faut désormais des soldats toujours plus nombreux et valides, ce qui s'obtient par une politique nataliste vigoureuse et un véritable "gouvernement des grossesses". Quand l'État investit dans la protection de la femme enceinte (congé maternité, allocation de remplacement), l'amélioration de ses conditions d'accouchement, l'encouragement fiscal aux familles nombreuses, ce n'est pas par philanthropie : nos ventres n'intéressent l'État que parce qu'ils produisent les soldats de demain. C'est une politique industrielle de la chair à canon. Chaque épisode de guerre totale sera ainsi l'occasion d'une transformation de l'État dans le sens d'une intervention plus massive dans la santé publique : il faut bien une sorte de contrat moral autour de l'impôt du sang que représente la guerre - "Donne-moi ton sang, je te donnerai du soin", nous dit la puissance publique.

On pourrait s'en foutre : peu importent les raisons pour lesquelles il le fait, ce qui compte est qu'il le fasse - qu'il finance notre protection sanitaire. Mais ses visées sont décisives, et lourdes de préjudices : quand il ne sert pas son propre bellicisme, c'est le capital qu'il sert et protège bien plus que la santé publique. Son inclination constante est de limiter autant que possible la sphère publique dans la production du soin, afin de ménager partout de vastes espaces de profitabilité pour les intérêts privés : complémentaires santé, cliniques privées, industrie pharmaceutique sont ainsi les grands secteurs où le capital peut prospérer, à l'abri de dispositions législatives avantageuses, et assurés de leur prospérité par la solvabilisation constante de la demande grâce à la sécurité sociale.

Une autre conception de la protection sociale est pourtant possible, et s'est réalisée à travers l'histoire : celle qu'on appelle la Sociale, dont les prémisses se forment pendant la Commune. Il s'agit alors (en 1871) essentiellement de la protection économique des travailleurs, mais les principes de la Sociale sont posés : c'est aux intéressés eux-mêmes d'organiser le système de leur protection mutuelle, contre le capital et contre l'État, qui ne saurait être pris pour un allié. La tradition en remonte aux confréries et corporations de l'Ancien Régime, que la Révolution bourgeoise a catégoriquement interdites, mais que l'élan populaire n'a cessé de renouveler : la mutualité s'est toujours maintenue, contre vents et marées, se divisant quand l'État a entrepris de la domestiquer - ce pouvait être pour lui un précieux auxiliaire de paix sociale.

Il y aurait donc désormais deux dispositifs de mutualité : ceux qui collaborent avec l'État, qui les en récompense généreusement, et ceux qui cultivent, au risque de la répression, une autonomie radicale. On retrouve cette scission pendant la deuxième guerre mondiale, et c'est du côté de la Résistance, bien sûr, que se forme le fameux programme des Jours Heureux où se déploie le projet du régime général de la sécurité sociale, géré par les intéressés eux-mêmes. Après l'héroïque moment fondateur de 1946, où le pouvoir ouvrier prend la main sur les institutions du soin, la collecte des cotisations et le budget famarineux qu'elles représentent, l'État n'aura de cesse de priver la Sociale de ce trop menaçant levier politique : on n'attaque pas les intérêts du capital impunément.

Si la Sociale est aujourd'hui en miettes, ce qu'elle est parvenue à mettre en place persiste pourtant, et manifeste même à certains égards une excellente santé économique - au point que les agences de notation, qui informent les investisseurs, l'évaluent très favorablement : la Sécu est un excellent placement ! On voit l'ironie et le cynisme de l'État "social" dans cette affaire. Transformer la dette de la Sécu - qu'il organise très délibérément en comprimant le taux de cotisation et en imputant à son budget des charges qui ne relèvent pas de sa gestion - en produit financier (via la CADES), où les capitalistes se régalent de profits faramineux, au détriment, bien sûr, de la santé publique. Il est temps de reprendre la main sur cette institution, de militer pour une gestion par les intéressés eux-mêmes, et de ne plus être dupes des mirages de "l'État social". 

Judith BERNARD

Dans le Texte , émission publiée le 22/10/2022
Durée de l'émission : 89 minutes

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