Lutter avec Brecht

avec Olivier NEVEUX
publiée le
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animée par Judith BERNARD

Brecht est de retour. C’est un signe des temps. Pas seulement parce que son œuvre « tombera » dans le domaine public en août prochain. Mais parce que la menace puis la réalité fascistes qu’il a affrontées, les armes théâtrales à la main, semble faire retour, et convoquer la reprise du geste artistique offensif auquel il s’est consacré toute sa vie. Il n’est que de voir comment le désopilant petit Hamza La Douane, armé d’un pistolet à eau, a été le plus sérieusement du monde édifié en « terreur du canal Saint-Martin » qu’il fallait urgemment criminaliser, comment il a fini effectivement interpellé et gardé à vue (!), pour mesurer combien les représentations qui travaillent notre époque sont entièrement vérolées par le racisme le plus crasse.

Bâtir des représentations capables de désosser les figures de la doxa, soucieuses d’interroger le geste même de la représentation dans un retournement dialectique qui déjoue toute illusion d’optique, relève d’une hygiène mentale et politique désormais vitale. C’est à quoi les pièces de théâtre et le travail théorique de Brecht se sont employés avec opiniâtreté au fil d’années de plus en plus sombres, qui le confrontaient sans cesse au caractère dérisoire des forces de l’art, et le confortaient pourtant sans relâche dans la nécessité de s’y essayer. C’est une leçon, d’opiniâtreté, mais de méthode aussi. Il faisait du théâtre en marxiste, soucieux d’historiciser toujours son propos comme la relation de la scène à la salle, d’opérer en dialecticien capable de saisir la moindre opportunité et de rendre la négativité intensément productive.

L’heure de son retour a sonné, peut-être parce que s’achèvent – dans les soubresauts féroces de la bête à l’agonie – les temps néolibéraux et leur phobie de la pensée des causalités. Les quatre décennies que nous venons de vivre ont voué aux gémonies toute entreprise explicative des faits de l’histoire : « expliquer, c’est justifier » nous a-t-on maintes fois opposé, nous intimant de nous taire. Les puissants du monde se prétendaient a-idéologiques, purement « pragmatiques », administrateurs de la conservation d’un ordre de domination qui se faisait passer pour la seule réalité possible. Brecht comme Marx avaient été placardisés, confinés aux marges minoritaires et inaudibles.

Voici que s’ouvre une nouvelle époque, qui n’est pas moins périlleuse : la causalité fait retour – d’abord sous sa pire forme, fantasmatique et délétère. Car l’extrême-droite n’est pas avare de propositions causales : elle a pour tous les maux dont souffre la société des « explications », toujours les mêmes, en fait une seule et de la pire espèce. Et puisque l’extrême centre accomplit sous nos yeux sa conversion intégrale à ce paradigme extrême-droitier, on peut, on doit, renouer avec le geste de Brecht qui nous revient avec les armes de la critique matérialiste et des causalités réelles.

Le théâtre ne peut pas grand chose mais ses forces ne sont pas nulles ; c’est un instrument parmi d’autres, dont Olivier Neveux ne surestime jamais l’efficacité, mais dont il ne néglige jamais les potentialités. En infatigable spectateur, il n’a jamais lâché sur ce que peut la scène contemporaine, avide d’y détecter les signes d’une reprise de vitalité malgré tous les signaux de détresse – particulièrement inquiétants à l’heure où le spectacle vivant subit une hécatombe dont on redoute qu’elle lui soit fatale*. En lecteur assidu de Brecht et de ses innombrables commentateurs, avec son nouveau livre Brecht et les mauvais temps nouveaux, il nous offre une formidable boîte à outils, qu’il a pris soin d’organiser – l’organisation, tâche urgente d’une société en péril.

Le théâtre, il l’occupe depuis des décennies en observateur scrupuleux, très conscient du relatif confort de sa position : mais, comme le spectateur produit par le théâtre brechtien, il ne confond pas l’observation avec la passivité. Depuis ce lieu analytique, il travaille, et contribue à produire un théâtre qui prenne sa part à la révolution : il nous confie les outils susceptibles de faire de nous des praticiens vigilants et aguerris, et des spectateurs avertis et agissants. Cette immense générosité l’honore ; elle nous oblige aussi.

* Olivier Neveux tenait d’ailleurs à ce que soient précisées deux ou trois choses concernant les conditions dans lesquelles nous avons tourné cet entretien : l’enregistrement a eu lieu vendredi 26 juin dernier ; outre que c’était au pic de l’une des nombreuses canicules auxquelles nous sommes désormais régulièrement confrontés, qui tendent à nous hébéter (sans parvenir à nous en faire oublier la cause première – merci le capitalisme), la situation du spectacle vivant s’est en quelques jours encore aggravée : des annonces sont depuis tombées de très fortes coupes dans les budgets dès 2026 (alors que les choses sont déjà engagées) pour 28 lieux, qui s’ajoutent aux énormes difficultés rencontrées par les compagnies. Des mobilisations sont en cours (pétitions, manifestations et auto-organisations), qui tentent de parer à cette offensive. Il importe de les soutenir et de les rejoindre.

Judith BERNARD

Pour prolonger

Durée 75 min.

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