La politique internationale de La France insoumise – Entretien avec le député Aurélien Saintoul

Connu pour son rôle comme rapporteur, en 2024, de la Commission d’enquête parlementaire sur l’attribution des fréquences TNT, Aurélien Saintoul est député de la France Insoumise depuis 2022. C’est en tant que membre de la commission de la défense nationale et des forces armées que nous avons voulu l’interroger dans son bureau à l’Assemblée : quelle analyse porte-t-il sur l’industrie de défense européenne ? Comment la critique de l’OTAN oriente-t-elle les positions géopolitiques de la France Insoumise ? Quelle philosophie des relations internationales sous-tend enfin l’action des députés insoumis ? Tour d’horizon de la doctrine insoumise à l’ère Trump II. Un entretien mené par Louis Barchon, en compagnie de Raphaël Schneider.

Politique

Louis Barchon : Quel est votre parcours et comment en êtes-vous arrivé à devenir député de la France Insoumise ?

Aurélien Saintoul : J’ai commencé à militer en 2009 dans le syndicalisme étudiant, où je n’ai pas trouvé ma place parce que, à l’époque, c’était surtout une pépinière de cadres pour les partis, en particulier le PS. Je me suis investi en parallèle au sein du Parti de gauche, lancé l’année précédente par Jean-Luc Mélenchon. Au fil du temps, j’ai gagné en responsabilités et il m’a semblé important, en tant que militant, de me spécialiser dans un domaine régalien, la défense, et un domaine social, l’éducation, afin de pouvoir transmettre mon savoir à d’autres.

J’ai donc été professeur, agrégé de lettres classiques, et pendant la campagne de 2017 je me suis surtout investi sur les questions d’éducation. Après les élections législatives de 2017, Bastien Lachaud, que je connaissais depuis longtemps, m’a proposé d’être son assistant parlementaire : j’ai alors surtout travaillé les questions de défense. En 2022, j’ai été élu député et c’est tout naturellement que j’ai rejoint la commission de la défense nationale et des forces armées.

LB : Comment vous informez-vous sur les sujets de géopolitique et de défense ?

AS : Par rapport aux autres commissions, mon travail de parlementaire est singulier car, sur les sujets de défense, il n’existe quasiment pas d’expertise indépendante : je ne peux pas m’appuyer, comme mes collègues des affaires sociales, sur les analyses et points de vue des différentes centrales syndicales. Sur la défense, notre travail s’expose en effet à deux difficultés. Tout d’abord, les programmes d’armement peuvent courir sur une quarantaine d’années, ce qui fait qu’on hérite, sur la durée, des décisions prises par d’autres. Par ailleurs, le secret est prépondérant sur ces dossiers : il faut donc recouper soi-même des sources d’information fiables. En tant que député, j’ai quand même la chance d’avoir accès à des sources institutionnelles, comme la branche politique du ministère des armées, le cabinet du ministre, ainsi que des chefs d’état-major, qui ont tous un conseiller parlementaire chargé de traiter la relation avec l’assemblée.

Mais il ne faut pas négliger que les officiers généraux sont dans un rapport ambivalent, car s’ils doivent une loyauté à l’égard du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, in fine, c’est l’exécutif qui a la main sur leur carrière. Leur profession est donc traversée par cette tension : sont-ils d’abord loyaux à la Nation et à ses représentants du Parlement, ou à l’exécutif, dont l’autorité suprême, le président, est élu au suffrage universel ? Dans les faits, cela se traduit par une limite dans ce que les officiers s’autorisent à dire, par rapport à ce qu’ils pensent que l’exécutif veut, ou pas, que les parlementaires, qui plus est de l’opposition, sachent.

Enfin, il ne faut pas oublier les industriels, et les syndicats. Ces derniers ont en général une connaissance très fine de la vie industrielle et des « perspectives » de marché, puisqu’évidemment les ventes et la privatisation des industries, ces trente dernières années, ont fortement impacté la manière dont l’industrie de défense française est structurée. Malheureusement, notre expertise en tant que parlementaires ne sera jamais au niveau de celle de l’exécutif sur le sujet, car il peut, via les services de la délégation générale pour l’armement, auditer la capacité d’un industriel à produire dans les délais.

LB : Les universitaires jouent-ils un rôle dans votre veille informationnelle ?

AS : Nous nous intéressons de près au travail des acteurs universitaires, qu’on peut diviser en deux branches. Tout d’abord, il y a l’université stricto sensu, elle-même divisée entre les chercheurs plutôt bien insérés dans les milieux de la défense, et ceux qui sont dans un rapport critique : deux familles qui ne communiquent pas toujours entre elles. Un article de Mediapart1 soulignait par exemple la proximité de certains chercheurs avec l’École militaire, qui avait parfois été accueillie négativement. Or, ce n’est pas disqualifier leurs recherches que de dire que le propos de certains experts est plutôt d’alimenter la pensée stratégique, en entretenant un dialogue avec les armées, là où d’autres analysent davantage à un niveau macro, en formulant des critiques structurelles.

L’autre grand acteur d’expertise universitaire, ce sont les think tanks, dont l’objectif est plutôt de faire rayonner la pensée stratégique française. Ils vivent le plus souvent des contrats qu’ils passent avec des institutions publiques, et notamment le ministère des armées. Par conséquent, leurs critiques dépassent rarement le poil à gratter, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent généralement dans le cadre de ce qui se fait aujourd’hui. Pour eux, il ne s’agit pas de se demander si la privatisation des industries de défense il y a 30 ans était une bonne chose. C’est un fait, acquis pour l’essentiel d’entre eux, sur lequel revenir n’est pas une option.

Raphaël Schneider : Pour ce qui est des industriels et des commandes d’armement de l’État, est-ce que la transparence est totale, avec les chiffres qui sortent dans la presse ?

AS : C’est plus compliqué que ça. A priori, pour ce qui est des exportations, il y a une forme de transparence. Mais sur les montants et les calendriers, le contrôle parlementaire est toujours ex post : vous n’êtes donc pas amené à vous prononcer de manière très informée sur un programme en cours. On peut éventuellement développer une meilleure connaissance de chaque programme en assumant la fonction de rapporteur budgétaire au sein de la commission de la défense. Mais, en théorie, ils ne sont pas habilités au secret défense. Auparavant, il était possible de disposer des chiffres de disponibilité des matériels : 75% du parc des hélicoptères est disponible etc. Le gouvernement a décidé d’arrêter de publier ces chiffres : en effet, cela expose au risque que d’éventuels ennemis sachent que la moitié du parc de tel secteur est immobilisé.

LB : Au niveau européen, avez-vous des échanges d’informations avec d’autres partis sur leurs propres industries de défense ?

AS : Pour l’heure, il n’existe pas de réseau spécialisé dans les sujets de défense au niveau européen. Par contre, nous entretenons des liens réguliers au sein de notre groupe au Parlement européen, et avec nos collègues qui travaillent sur les sujets internationaux. Nous sommes par ailleurs amenés à siéger, en tant que parlementaires, à des forums internationaux sur la défense : c’est mon cas par exemple au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Difficile d’y trouver des progressistes, mais on essaie d’entretenir les échanges avec ceux qu’on a pu identifier.

Il faut cependant souligner qu’au niveau européen, la France a une position très singulière sur le sujet de la défense, dominée par l’enjeu de son indépendance, ce qui la distingue fortement des autres droites et gauches européennes : par exemple, nous ne partageons pas la même histoire ni les mêmes intérêts nationaux que disons, Die Linke2. Nous défendons l’idée qu’il faut porter une souveraineté populaire, qui aujourd’hui est d’abord nationale. En dehors de ce cadre-là, on crée les conditions de ce qu’Ursula von der Leyen appelle un grand marché européen de la défense, et que nous rejetons. Enfin, il faut admettre qu’actuellement, au sein de l’Union européenne, une gauche qui pèse dans un pays avec une armée qui pèse, il n’y en a pas à un niveau équivalent à la France Insoumise.

LB : Qu’avez-vous pensé de la dernière conférence de Munich sur la sécurité3 ?

AS : Mark Rutte4 a encore une fois consacré beaucoup d’énergie à féliciter Trump. La question qui se pose cependant, c’est de savoir s’il croit à toutes les bêtises qu’il raconte : est-il dans un rôle de good cop ? Si oui, on peut dire qu’il s’en sort plutôt bien – sous réserve bien sûr d’adhérer au cadre otanien, ce qui n’est pas notre cas. Ou bien est-il une sorte de zébulon aveuglé par l’horizon atlantiste, ce qui n’est pas impossible non plus ? De manière générale, j’essaye de ne pas mépriser les personnes : je pense donc qu’il essaye de faire la colle entre des positions difficiles à faire converger, de manière à maintenir une forme d’entente au sein de l’OTAN. Pour le reste, il est très clair : il n’y a pas d’OTAN sans les États-Unis. Et d’ailleurs, c’est une réalité, puisque si vous souhaitez quitter l’OTAN, le traité prévoit que vous devez en informer Washington, mais que vous n’êtes pas tenus de le signaler aux autres États-membres. C’est pour cela que Philippe Brun5 fait sourire quand il dit qu’il faut faire l’OTAN sans les États-Unis : cela va être compliqué si vous devez leur notifier que vous voulez les exclure !

Pour ce qui est de Marco Rubio6, il a dit à peu près la même chose que Vance l’année dernière, en étant juste plus poli. Il ne revient pas sur la conception occidentaliste et d’extrême-droite de la défense des États-Unis, qui émane explicitement de la nouvelle « stratégie de sécurité nationale » publiée par l’administration de Donald Trump le 5 décembre 2025. Cette conception, qui a beaucoup choqué au sein de l’Union Européenne, sous-tend pourtant depuis longtemps le propos stratégique américain. C’est bien pour cela que Jean-Luc Mélenchon rappelle régulièrement dans ses discours que nous ne sommes pas une nation occidentale.

LB : Quelle analyse faites-vous du sujet de la souveraineté stratégique, enjeu majeur de la conférence de 2026 ?

AS : Lorsqu’on parle de souveraineté stratégique européenne, s’agit-il des pays de l’Union Européenne, ou des États européens ? Et est-ce que par « souveraineté », on entend moindre dépendance, ou quasi-indépendance, à l’égard des approvisionnements américains ? Ce que nous pensons à la France Insoumise, c’est qu’il existe un chemin pour garantir une plus grande souveraineté des États dans le cadre de collaborations européennes, essentiellement bilatérales ou multilatérales, qui s’inscrivent hors du cadre posé par la Commission européenne.

À l’inverse, ce qu’on observe, c’est que la Commission européenne poursuit plutôt une politique de maintien de la présence des États-Unis : une présence qui est contraignante car, si on parle des avions F35, Washington est libre de les désactiver si bon lui semble. Et au cœur de cette philosophie, il y a la politique allemande de ne pas couper les ponts avec les États-Unis. Comme la plupart des pays de l’Union Européenne, à l’exception de la France, l’Allemagne est très dépendante des États-Unis en matière de défense. Avec la fermeture du marché chinois, l’industrie automobile allemande comptait par ailleurs beaucoup sur le marché américain, dont la fermeture récente fait peser un grave risque sur l’ensemble de l’économie allemande. La réponse qui a alors été trouvée, c’est de substituer l’industrie de défense à l’industrie automobile, en reconvertissant les lignes de production et les machines pour soutenir un secteur en forte croissance. Afin de financer la reconversion de leur industrie, l’Allemagne bénéficie d’une réserve de cash qui est le résultat direct de ses exportations, au cœur du déséquilibre structurel du marché européen. Alors que les traités européens prévoyaient des clauses de déficits, et d’excédents, limités, la France est blâmée pour ses déficits, mais pas l’Allemagne pour ses excédents, alors ce que sont des vases communicants.

LB : Quel chemin prend la politique industrielle de réarmement en Allemagne ?

AS : Le problème des industriels allemands, c’est qu’ils savent produire, mais pas forcément concevoir. C’est là qu’intervient Rheinmetall7, qui sait concevoir de l’armement et cherche à diversifier ses positions, en rachetant et consolidant le secteur industriel de défense allemand, plutôt que dans des partenariats européens. Rheinmetall a racheté à Brême8 le chantier naval Lürssen, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’il va essayer de racheter ThyssenKrupp Marine Systems, la branche industrie navale de ThyssenKrupp9. Dernièrement, il a noué un partenariat avec la branche terrestre de l’entreprise italienne d’armement Leonardo, alors même qu’il avait noué un partenariat avec l’industriel français KNDS France sur le projet de char du futur. On peut dire qu’aujourd’hui, il est clair que Rheinmetall gouverne quasiment l’industrie militaire allemande10.

L’objectif de ce monde industriel allemand est d’être prêt à passer des contrats avec les États-Unis pour ouvrir des lignes de production de produits américains, produits en Allemagne : lorsque la Commission européenne s’assure que 35% des projets éligibles au financement européen le soient par des acteurs hors de l’UE, on voit bien que l’objectif est de débloquer un budget pour ces équipements américains. L’entreprise américaine Anduril a ainsi passé en 2025 un contrat avec Rheinmetall, par lequel elle s’engage à fournir des plans de drones aux Allemands pour qu’ils les produisent dans leurs usines.

LB : Depuis plusieurs années, la France Insoumise défend une sortie de l’OTAN. Quelles en seraient les conséquences sur l’industrie de défense française et ses relations avec les autres membres de l’OTAN ?

AS : L’enjeu de la sortie de l’OTAN touche d’abord à la politique internationale de la France. Depuis que la France a réintégré le commandement intégré de l’OTAN11, elle n’en a tiré aucun avantage. Aujourd’hui, c’est même l’inverse, puisque nous sommes associés au camp occidental, ce qui réduit nos capacités de discussion avec des États qui ont vocation plutôt à défendre une forme de non-alignement.

Si on sort de l’OTAN, a minima du commandement intégré, il y aura un vrai effet signal. Ce n’est pas du tout neutre dans la perspective d’une diplomatie altermondialiste centrée sur la paix. Ensuite, il y a un enjeu d’ordre organisationnel et capacitaire. En quittant l’OTAN, perdrait-on toute capacité à travailler en coopération avec les autres armées ? Non. La question est surtout de savoir à quel point les autres pays voudraient maintenir des liens de coopération sur le plan de la défense. Perdrait-on alors la capacité à se maintenir à un certain niveau opérationnel ? Probablement pas. D’ailleurs, qu’appelle-t-on un bon niveau opérationnel ? S’il s’agit de participer à l’invasion de l’Irak, ou d’être en capacité d’organiser une invasion de cette nature, ce n’est pas notre perspective, ni le souhait des Français. Notre principal objectif en matière de défense, c’est de pouvoir se défendre. C’est également d’honorer nos obligations à l’égard de nos alliés, parce que nous en avons, et que nous sommes liés par des traités.

En effet, sortir de l’OTAN, ce n’est pas sortir de l’Union européenne : et il y a des clauses de défense mutuelle, et de sécurité, entre pays de l’UE. C’est l’une des raisons pour lesquelles, quand la Suède et la Finlande ont souhaité rentrer dans l’OTAN, nous avions plaidé contre cette adhésion – puisque la France, en tant que membre, avait le pouvoir de l’empêcher. Il ne s’agissait pas de laisser ces pays vulnérables face à des invasions, par exemple de la Russie, mais bien de rappeler qu’en tant qu’États-membres de l’UE, nous sommes déjà engagés dans des liens de protection. Enfin, je rappelle que la France est évidemment liée à tous les enjeux de défense qui se posent en Europe, car c’est notre environnement proche : mais nous sommes également riverains de tous les océans, et c’est pourquoi nos intérêts de défense concernent aussi des partenaires pour lesquels les relations seraient facilitées si nous n’étions pas sans cesse ramenés à l’appartenance à l’OTAN, qui sert avant tout les intérêts américains.

LB : Quels pays identifiez-vous comme susceptibles de s’associer à un bloc anti-Trump, hors cadre otanien ?

AS : Je ne suis pas sûr qu’il faille présenter ce groupe comme s’opposant à Trump. Bien sûr qu’intellectuellement nous nous opposons à son gouvernement. Pour autant, nous ne sommes pas campistes12. Je pense plutôt que notre objectif diplomatique est de créer les conditions pour que, y compris avec les États-Unis – pour lequel nous ne nous faisons guère d’illusion quand à la capacité à nourrir une discussion en faveur du multilatéralisme -, nous puissions mener une action globale afin de faire reculer la compétition internationale. Pour la France Insoumise, c’est cette compétition qui conduit en effet à la guerre, et il faut donc au contraire élargir les espaces de coopération, qui ont pu être réduit à peau de chagrin.

Ce qui à mon sens manque systématiquement dans les discours du Parti socialiste, c’est cette mise en cause du capitalisme, dont la logique, celle de l’exploitation des humains et des ressources naturelles, amène la guerre et la ruine. La compétition économique a pour corrélat la confrontation géopolitique, qui est susceptible de déboucher sur une conflagration mondiale : on l’a déjà connu, et c’était avant l’existence de la menace nucléaire. Aujourd’hui, cela ne donne guère envie de réessayer. Avec le départ, le 13 février 2026, de Sophie Adenot pour la Station Spatiale Internationale (ISS), plusieurs articles ont souligné que c’était le dernier espace de coopération qui restait entre la France et la Russie. Et en effet, historiquement, la France a une longue tradition de coopération avec la Russie dans le domaine spatial. Même les États-Unis y contribuaient, via l’ISS. Ce que nous défendons alors, c’est de pouvoir porter les grandes causes humaines, comme la lutte contre le réchauffement climatique. L’action diplomatique doit être mise au service de l’intérêt général humain. Au même titre que Jaurès disait que la classe ouvrière était une classe d’intérêt général, car la réalisation de ses objectifs portait, aussi, celle de l’intérêt général…

Je pourrais m’aventurer en disant que la France est une nation d’intérêt général : la réalisation de ses objectifs, c’est-à-dire ceux d’une nation qui n’est plus en capacité de revendiquer une forme d’hégémonie planétaire, pourrait s’accorder avec ceux de l’intérêt général humain. J’ai conscience de tous les défauts de la position française, à commencer par le néocolonialisme qu’elle entretient dans sa diplomatie. Mais sa capacité d’entraînement sur de nombreux sujets, comme l’écologie, la crédibilité de sa posture dans le domaine de la défense notamment, et sa maîtrise de nombreux savoir-faires critiques, tout cela participe à sa capacité à être entendue, et crédible, sur la scène internationale.

Pour faire baisser le niveau de tension et la compétition économique, il faut donc organiser les échanges : cela passe par poser des limites sur nos marchés pour éviter qu’ils soient inondés de productions à bas coût ou de mauvaise qualité, et au contraire rester ouvert aux importations de produits que nous ne serons jamais capables ou susceptibles de produire. Par ailleurs, la nature de ce que nous pouvons échanger est différente : nous pouvons ainsi fournir de la formation contre des matières premières. Sans ce monde ordonné, ce serait la prédation partout : or, à ce jeu-là, il n’y a que les plus gros qui survivent.

LB : Dans ce contexte, comment analysez-vous la position de Trump sur le Groenland ?

AS : L’une des premières décisions qu’il a prises en arrivant à la Maison Blanche en 2025, c’est de confirmer une commande décidée par Biden de quarante brise-glaces. L’enjeu, c’était bien sûr d’ouvrir les routes maritimes au Nord-Est. Or, ce passage est un point de contact avec la Russie et la Chine. Les États-Unis cherchent donc à faire main-basse sur les ressources du Groenland, et à sécuriser la zone, qui est stratégique à la fois pour les échanges commerciaux, mais aussi pour la conquête spatiale – le pôle Nord étant un point avantageux pour l’envoi de fusées.

Cet impérialisme ne diffère pas fondamentalement du mode opératoire des États-Unis. La vraie différence, c’est que cela se traduit par des menaces adressées à des alliés. Et là où ce type de comportements était monnaie courante quand il s’agissait de l’Amérique latine par exemple, les pays européens ne pensaient pas être traités de la même manière : c’était même ça, être « occidental ».

Mon analyse est qu’il n’est jamais bon d’avoir une super-puissance à sa porte : quand ses intérêts ne convergent plus avec les vôtres, vous vous exposez à une mise sous pression. Et quand on entend parler de l’émergence de « puissances révisionnistes », je crois que c’est ne pas comprendre la nature même de la puissance : par essence, elle est expansionniste. D’un point de vue normatif, on pourrait se dire que ce serait bien que les puissances cessent d’avoir ces visées impérialistes : on revient alors à ce que je disais sur la dynamique de croissance infinie du capitalisme. Reprocher à un numéro deux de ne pas se satisfaire de sa position, c’est lui contester la légitimité à vouloir être une puissance. Ce qui entre alors souvent en compte dans le débat, c’est la question du régime politique : avoir un numéro un qui soit une démocratie, c’est toujours mieux qu’un État autoritaire. De manière abstraite, on pourrait le penser, mais dans la réalité, dans ses relations avec les autres États, dès que l’intérêt du pays n’est plus cohérent avec ses principes, le premier efface toujours le second : dans le genre, on ne peut pas dire que la nature démocratique du régime américain ait changé grand chose pour les Irakiens quand ils se sont fait envahir.

LB : Les relations internationales doivent-elles être dictées par la nature des régimes politiques avec qui notre pays est amené à échanger ?

AS : La démocratie, c’est un continuum. D’un côté, vous avez la démocratie directe, absolue, à la Rousseau : on ne sait pas dans quel monde on réussit à la faire exister à l’échelle de millions d’habitants. Et vous avez, de l’autre, la démocratie minimale, qui peut facilement basculer en dictature. Sur ce continuum, vous avez toute une série de principes qui sont plus ou moins respectés : la liberté de la presse, le respect du résultat des élections, l’existence de contre-pouvoirs réels… Aujourd’hui, on voit bien que les États-Unis ont glissé, sur ce continuum, vers la dictature : or, cela va tellement à l’encontre des perceptions de nombreux observateurs, qu’ils se raccrochent à vouloir en faire une démocratie, même quand les événements le contredisent. Sur le sujet, je vous recommande d’ailleurs Le Temps des fous, de Lewis Lapham13.

Notre position sur les relations internationales est donc la suivante : quand il s’agit de relations internationales, n’introduisez pas la question du régime, parce qu’on n’est jamais à l’abri que les plus forts considèrent que votre régime ne leur convient pas. Ce qui se joue ici, c’est le respect du principe de non-ingérence et de souveraineté. Chacun définit pour lui-même les critères d’un bon régime : en faire une règle internationale, cela fait porter le risque que, si le régime des chats n’aime pas celui des souris, il cherche à le renverser, comme cela s’est vu maintes fois. Par ailleurs, un pays allié peut voir son régime changer, un pays ennemi peut se retrouver sur notre position sur certains sujets… par conséquent, faire entrer dans la balance ce type de jugement politique, c’est prendre le risque de compromettre toute capacité de dialogue avec d’autres régimes que le sien. Cela n’implique pas une indifférence à la situation des droits de l’homme dans les autres pays ; mais il faut garder à l’esprit qu’en géopolitique, ce sont avant tout les intérêts et les rapports de force qui dominent la scène.

Pour prolonger


  1. « Le difficile pas de deux entre militaires et chercheurs » (Nicolas Chevassus-au-Louis, 6 février 2021) ↩︎
  2. Parti de la gauche radicale allemande. Sur le sujet, voir l’entretien sur Hors série « À la rencontre de la gauche radicale allemande », 2025 ↩︎
  3. Forum organisé chaque année depuis 1963 sur les questions de sécurité internationale. C’est le grand rassemblement sur les sujets de sécurité en Europe et de relations transatlantiques. En 2025, le discours qu’y avait prononcé le vice-président des États-Unis J.D. Vance, qui s’attaquait violemment aux pays de l’Union Européenne, avait fait grand bruit. ↩︎
  4. Secrétaire général de l’OTAN depuis le 1ᵉʳ octobre 2024, après avoir été plus de 13 ans Premier ministre des Pays-Bas. ↩︎
  5. Membre du Parti socialiste, député depuis 2022. ↩︎
  6. Secrétaire d’État des États-Unis (équivalent américain du Ministre des Affaires étrangères) depuis le 21 janvier 2025. ↩︎
  7. Conglomérat industriel allemand spécialisé dans l’armement et l’équipement automobile. ↩︎
  8. Deuxième plus grand port d’Allemagne, derrière Hambourg. ↩︎
  9. Un des plus gros groupes industriels allemands, spécialisé dans la sidérurgie. ↩︎
  10. Cette stratégie de concentration industrielle rappelle la logique des konzerns, ces regroupements économiques à visée protectionniste d’un secteur d’activités, comme la défense ou la chimie, soutenus par l’État impérial allemand avant la Première Guerre mondiale. ↩︎
  11. Annoncé par Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, le 7 novembre 2007, puis effectif à partir du 4 avril 2009. ↩︎
  12. Le campisme renvoie à une logique d’opposition bloc contre bloc, qui a dominé la diplomatie de la Guerre Froide, opposant le camp américain au camp soviétique. ↩︎
  13. Éd. Saint-Simon, 2018 ↩︎

Soutenez-nous !

Toutes nos articles sont en accès libre, vous pouvez nous soutenir en faisant un don à partir de 5€.

Laisser un commentaire