“La révolution a son propre système de chronologie, où les mois sont des décennies et les années des siècles »1. C’est la remarque faite par Trotsky dans son bilan de la révolution russe de 1905, qui fut une répétition générale de la révolution soviétique d’Octobre 1917. Durkheim, et bien d’autres après lui, ont montré que le temps – comme l’espace – est une construction sociale et les révolutions lui donnent donc une formidable accélération. Elles ne sont pas les seules.
En un peu plus d’un an de pouvoir, Donald Trump a érigé des mesures protectionnistes d’un niveau inconnu depuis les années 1930, et qui marginalisent un peu plus l’Organisation Mondiale du Commerce. Il a mené une série de guerres illégales sans que l’ONU élève la voix, ce qui révèle le mélange d’impuissance et de consentement qui caractérise la « communauté internationale ». Il a conduit son pays sur un chemin liberticide conforme à son projet présidentiel « d’éliminer l’endoctrinement marxiste et les programmes incluant les théories critiques sur la race qui ne sont pas consensuelles » et de « supprimer les centres récemment créés consacrés à la diversité, l’équité et l’inclusion »2. Enfin, son administration promeut une Internationale réactionnaire dont Netanyahou et Poutine constituent les principaux bras armés.
Le président qui naquit du chaos
En une quinzaine de mois, Trump a infligé un coup de fouet à l’histoire ; de là, il est tentant d’en faire l’architecte du chaos du monde. L’explication est simple et séduisante, et elle est adoptée par les médias dominants. Dans cette conception, ce sont les grands hommes qui « font » l’histoire. On y circule comme dans une galerie de musée, observant, dans celle consacrée à la France, les portraits de ceux qui ont « fait » la France, de Vercingetorix à de Gaulle, en passant par Louis XIV, Napoléon (mais ni Gobineau, l’inventeur mondial des théories sur l’inégalité raciale, ni Pétain). Les peuples en sont absents, car ceux qui produisent les richesses grâce à leur travail disparaissent dans le même mouvement qui invisibilise la classe ouvrière dans la pensée dominante.
Cette approche de l’histoire qui mythifie les grands personnages est fallacieuse. En réalité, ce n’est pas parce que Trump est Président des Etats-Unis que le chaos mondial existe, mais c’est parce que depuis la fin des années 2000 le monde glisse vers le chaos qu’un personnage comme Trump émerge et que, compte tenu de la centralité de son pays dans le monde, il menace l’humanité d’un nouveau cataclysme.
Telle est l’hypothèse développée dans cet article, qui ne nie absolument pas le rôle des individus dans l’histoire, et qui n’adopte pas non plus une position où les structures font l’histoire, où les individus ne comptent pas. Cette vision déterministe stricte, longtemps dominante dans le marxisme, était étrangère à Marx et Engels qui écrivent : « L’histoire ne fait rien », elle « ne possède pas de richesse énorme« , elle « ne livre pas de combats« . C’est au contraire l’homme, l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats3.
En réalité, dans le grand duo qui guide l’évolution humaine, la nécessité historique se fraie un passage au travers d’évènements contingents4, et parmi ceux-ci, on y trouve l’apparition d’individus dotés ou non de qualités particulières. Comme disait Helvetius, le philosophe des lumières, « Toute époque a ses grands hommes et quand elle ne les a pas, elle les invente ».
Le processus de réflexion sur la situation actuelle est donc semé d’embuches, puisque l’idéologie dominante, relayée par les grands médias, refuse l’effort de réflexion et privilégie l’instantané5. En ce qui concerne Trump, qui se souvient qu’il y a moins d’un an les éditocrates débattaient pour savoir si Trump méritait le Prix Nobel ? Ou encore, qui oserait aujourd’hui poser la question suivante qui faisait fureur il y a peu : « Après l’accord Israël-Hamas, et si Trump briguait… le prix Nobel de la paix ? » 6 . Cette question était déjà obscène naguère, mais que penser du niveau de compétences des chercheur(e)s qui appartiennent à deux groupes de réflexion (Think Tanks) français liés au ministère des Armées et qui se sont sentis obligés de répondre à la question par l’affirmative ? L’une déclarait que « Donald Trump regarde son héritage. Il aimerait obtenir le prix Nobel de la paix » et l’autre affirmait qu’ « il le vise, c’est certain, et cela passait par un accord (sur l’Ukraine) ».
Pour contrer cette propagande médiatique, il n’est pas d’autre moyen que d’examiner l’action de Trump, non pas en commentant les rafales de tweets souvent contradictoires dont son équipe bombarde les réseaux sociaux, mais en la replaçant dans les bouleversements que le monde connait depuis quelques années et leurs effets sur les Etats-Unis.
L’horloge se détraque : le moment 2008
Dans les décennies postérieures à la seconde guerre mondiale, les bienfaits de la croissance économique, de la domination occidentale et de l’intégration pacifique et bienfaisante des pays « en retard » ou ayant rompu avec le « socialisme » ont dominé les discours.
Certes, la crise économique de 1973 avait sonné l’alerte, qui annonçait (selon l’historien du temps long I. Wallerstein) une crise structurelle du capitalisme doublée de l’émergence d’un mouvement anti-systémique radical issu de « la révolution mondiale de 1968 »7. En réalité, à partir des années 1980, la violente offensive du capital contre le travail, menée par D. Reagan et M. Thatcher, et soutenue par tous les gouvernements européens (les politiques dites néolibérales) et l’ouverture des marchés post-soviétiques et chinois, offrirent une grande bouffée d’oxygène et permirent un enrichissement sans précédent aux classes dominantes.
Cette embellie a pris fin avec la crise financière de 2008 – la plus grave crise du capitalisme depuis 1929 – qui, selon certains économistes radicaux, s’est transformée en « longue dépression ». Dans ce contexte de croissance lente, voire nulle, des richesses créées, les tensions géopolitiques pour le partage du gâteau (les richesses créées par les salarié·e·s) se sont exacerbées, et la contestation de l’hégémonie des Etats-Unis a commencé avec leur enlisement dans les guerres en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) pour s’amplifier à partir de la fin des années 2000. En 2007, Poutine déclare au Forum de Davos que l’insertion pacifique de la Russie dans la ‘mondialisation’, c’est terminé8. Passant aux actes et après avoir détruit la Tchétchénie quelques années auparavant, il engage une guerre contre la Géorgie en 2008 (prise de contrôle de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie). Ce n’est qu’un début.
A cette agressivité de l’impérialisme russe, il faut naturellement ajouter l’émergence de la Chine comme puissance économique et militaire. Entre les deux pays, il s’agit d’un choc d’impérialismes9 plutôt que d’une nouvelle guerre froide10 car l’URSS n’était en aucune mesure capable de contester la domination économique des Etats-Unis. Enfin, telle une facture à acquitter pour la longue dévastation environnementale produite par le capitalisme, que certains nomment l’ère du « capitalocène », le changement climatique a brusquement accéléré au cours des dernières décennies. Son irruption dans le moment 2008 en souligne les enjeux historiques et civilisationnels. C’est également au début des années 2010 que les mouvements sociaux se sont densifiés, empruntant le chemin traditionnel de grèves ouvrières, mais adoptant aussi des formes nouvelles, telles que le Mouvement des places. Du point de vue des changements historiques produits par les peuples, le Printemps arabe, commencé en Tunisie en 2011, a entrainé une onde de choc majeure au Moyen-Orient. Dans leur contre-révolution, tous les dirigeants arabes bénéficièrent du soutien du gouvernement Netanyahou, le plus emblématique étant celui apporté à la Syrie : « Notre intérêt stratégique requiert la survie du régime d’Assad » 11.
La concordance de temporalités entre ces évènements économiques, géopolitiques et environnementaux définit le moment 2008. Chacun d’entre eux possède son propre rythme d’évolution, du temps court des marchés financiers à celui, multi-séculaire, de la dégradation environnementale, mais leurs effets conjugués amplifient l’instabilité économique et le désordre géopolitique.
Les penseurs dominants regroupent sous le terme de polycrises la série ininterrompue de secousses économiques, de guerres, de catastrophes climatiques, etc. qui agitent aujourd’hui le monde. Ils ajoutent, avec des références vagues à la théorie de la complexité proposée par Edgar Morin, que « des chocs simultanés, des risques profondément interconnectés et l’érosion de la résilience entraînent un risque de polycrises »12. Ce dialecte post-moderne obscurcit le fait que le désir d’une accumulation illimitée du capital a élevé et concentré au niveau mondial toutes les contradictions du capitalisme, qui est à la fois un régime économique et un mode de domination sociale, et les fait exploser en même temps. Sous l’aiguillon du capital, « l’interdépendance universelle des nations » – dont parle Le Manifeste du Parti communiste (1848) – s’est considérablement renforcée au fil des siècles, mais ses « bons » côtés (métissage interculturel, fertilisation croisée des connaissances, …) sont submergés par ses « mauvais » côtés (racisme, guerre de tous contre tous, crise sanitaire d’emblée mondiale, etc.). L’objectif du profit maximal, qui guide les classes dominantes, produit le mélange mortifère de la concurrence économique et des rivalités militaires, et détruit l’indispensable métabolisme social auquel il substitue une guerre à la nature.
«Ce qui caractérise le temps, c’est un changement de vitesse. Un évènement politique implique la création de raccourcis entre des points singuliers d’un ordre social», écrit le philosophe Jacques Rancière à propos de « l’évènement 1968 »13. Dans le chaos du moment 2008, c’est un changement de vitesse de grande ampleur qui est décidé par Trump.
Trump n’est pas un accident de l’histoire
Plus que pour tout autre pays, l’histoire des Etats-Unis doit se lire dans leurs relations au monde. Les dirigeants politiques et les classes dominantes états-uniennes perçoivent la rivalité avec la Chine comme un enjeu existentiel, puisqu’elle annonce la fin de l’ordre libéral international qu’ils dominent depuis 1945. Dès la crise de 2008, le Président Obama annonce que son pays va « pivoter » vers la Chine – manière douce d’annoncer l’objectif stratégique militaire des Etats-Unis. Cependant, ni les politiques menées depuis la fin des années 2000 par Obama 1 et 2, ni celle de Trump 1 (2016-2020) ni celle de Biden, n’ont réussi à contrecarrer l’ascension économique et géopolitique de la Chine. Lors des élections de 2024, il est clair qu’il faut « changer de braquet » pour employer une métaphore cycliste, et Biden, qui s’était légèrement assoupi pendant un débat télévisé avec Trump, en était incapable.
Donald Trump est un milliardaire, héritier d’une fortune accumulée grâce à la déréglementation des marchés financiers et l’offensive antisyndicale organisée par l’Administration Reagan (1980-1988). Il possède aussi peu de qualités que n’en possédait Louis-Napoléon Bonaparte, qui dirigea la France de 1851 à 1870 et dont Victor Hugo fit un portrait féroce. Comme Napoléon III, c’est plus l’histoire qui l’a construit qu’il n’a construit l’histoire. Il est « simplement entré dans la chaîne des forces objectives de l’histoire »14.
Sur le plan intérieur, Trump a supprimé des centaines de milliers d’emplois fédéraux, réduit les modestes aides sociales qui existent, et engagé le combat contre les « ennemis de l’intérieur » qu’il s’agit « de maîtriser avant qu’il ne deviennent hors de tout contrôle » (migrants, « antifas », etc.)15. Cependant, ces ennemis de l’intérieur représentent un obstacle à sa politique dévastatrice peut-être plus difficile à balayer que les guerres menées avec Israël, dont le secrétaire d’Etat à la défense assure qu’elles apportent « une bouffée d’air frais » (« a breath of fresh air« )16. C’est pourquoi, quelques mois après son élection, Trump demande aux généraux « d’utiliser quelques-unes des villes dangereuses comme terrain d’entraînement pour nos militaires […] Nous sommes envahis de l’intérieur. Ces ennemis ne sont pas différents des ennemis étrangers mais il ne portent pas l’uniforme » 17.
Le programme économique de Trump est fondé sur un développement compulsif de l’économie numérique, dont l’Intelligence artificielle constitue le cœur. Ce secteur est le moteur de la croissance économique des Etats-Unis, et la prospérité de Wall Street et du Nasdaq repose largement sur les valeurs boursières du numérique. Les technologies fondées sur l’IA sont en même temps un vecteur de suprématie militaire qu’on peut vérifier dans les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine. Ces avantages du modèle économique pour les classes dominantes ont toutefois pour contrepartie : l’exacerbation de l’antagonisme du capital et de la nature qui est au cœur du moment 2008.
En effet, la course au gigantisme des datacenters engagée par les grands groupes du numérique étatsuniens (les GAFAM), qui est un choix de stratégie industrielle et non pas un impératif technique18, provoque un besoin inaltérable de ressources en eau19, en énergie et en éléments de terres rares (ETR). Cette trilogie fatale pour l’humanité est soutenue par le projet fédéral Stargate de connexion des datacenters (500 milliards de dollars).
En 2023, l’énergie nécessaire au fonctionnement des datacenters représentait 4,4% de la demande énergétique totale des Etats-Unis ; cette proportion devrait s’élever à 12% en 2028. Les énergies fossiles des Etats-Unis ne répondront qu’en partie à cette augmentation des besoins. Pour cette raison, les GAFAM investissent dans les entreprises du nucléaire, ou passent des accords stratégiques avec elles, afin de construire des petits réacteurs (small modular reactors, SMR). E. Macron, comme d’autres, s’est transformé en porte-parole des SMRs, mais à ce stade, les technologies annoncées depuis des dizaines d’années qui permettraient de les produire dans des conditions financières non désastreuses ne sont toujours pas maîtrisées, d’où leur qualificatif de « SMRs de marketing » employé par des experts du secteur, puisque dans aucun pays occidental, les SMR ne fonctionnent20. En attendant, cette ruée sur le nucléaire gonfle la spéculation boursière.
Les Etats-Unis doivent donc aller chercher par la force les ressources énergétiques et les ETR dans les pays qui en possèdent. Tel est le sens des déclarations de Trump, souhaitant annexer le Canada et « acheter » le Groenland au Danemark. Il a fait la guerre au Vénézuéla, qui possède 20% des réserves de pétrole estimées, puis à l’Iran (13%, troisième pays par les réserves estimées). La conquête de territoires menée par les Etats-Unis et l’élargissement de leurs sphères d’influence sont bien sûr dirigés contre la Chine. C’est ce que Trump appelle la stratégie de « domination énergétique » mondiale21. Ce pillage de la nature dégrade un peu plus les conditions physico-environnementales de reproduction de la vie sur terre22 et il s’inscrit dans la longue histoire commencée en 1492 des guerres à la nature, humanité comprise, menées par le capitalisme23. Les communautés indigènes et les paysans des pays périphériques sont les plus menacés puisque plus de la moitié des ETR de la planète sont situés sur leur territoire24.
Netanyahou, un précieux auxiliaire du chaos du monde
Dans son offensive politique, qui utilise les moyens coercitifs – militaires ou non – afin d’enrayer le recul des Etats-Unis dans le monde, Trump bénéficie d’un précieux auxiliaire : le gouvernement israélien. A plusieurs reprises Netanyahou a défendu sa politique de nettoyage ethnique de la Palestine en invoquant la défense de l’Occident dont il vante les valeurs « judéo-chrétiennes ». Il renouvelle ainsi une rhétorique utilisée par l’Occident depuis des siècles : au nom de la civilisation (blanche) contre la barbarie (indienne, arabe, jaune, noire, etc.), l’impérialisme occidental a toujours justifié sa domination du monde.
Lors de sa visite à une secte étatsunienne des évangélistes sionistes, pilier de la coalition MAGA de Trump et truffée d’antisémites militants25, Netanyahou a déclaré : “Ce n’est pas seulement la bataille d’Israël […] C’est celle de notre civilisation judéo-chrétienne commune”26. Quelques jours après, le Premier ministre israélien a reçu une délégation des « Patriotes d’Europe », un groupe du Parlement européen dominé par le Rassemblement national et le parti d’Orban (Fidesz). Il leur a déclaré : “L’islam Radical, l’extrême-gauche et l’immigration de masse constituent des craintes communes à Israël et l’Europe »27. Enfin, lors de sa visite au dirigeant hongrois Viktor Orban, soutien inconditionnel d’Israël dans sa guerre génocidaire, il a déclaré que dans le jugement émis par la Cour internationale de justice « vous reconnaissez cet antisémitisme qui est aujourd’hui masqué sous les habits de l’anti-sionisme »28.
Ces discours complaisent aux dirigeants européens. Depuis octobre 2023, l’UE confirme son double standard, critique de la Russie mais soutien d’Israël, dévoilant ainsi le sens réel de ses références permanentes aux « valeurs » européennes qu’elle promeut alors que « l’occupation est un crime en Ukraine et à Gaza »29. Dans la plupart des Etats-membres, le prétexte pour entraver, et souvent pour interdire, les manifestations de soutien au peuple palestinien est le même que celui avancé par Netanyahou : antisémitisme = antisionisme. Dès 2017, à peine élu, E. Macron, qui avait invité Netanyahou à la commémoration de la rafle des juifs par la police française en 1942, avait fixé la ligne : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Dans son commentaire de ce discours, Dominique Vidal, spécialiste du Moyen-Orient, précise que Macron « confond […] dans une même réprobation un délit – le racisme antijuifs, condamné par la loi comme toutes les autres formes de racisme – et une opinion […] l’affirmation par Theodor Herzl de l’impossible assimilation des juifs et donc de la nécessité d’un État où ils se retrouveraient tous »30.
La loi Yadan, « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », reproduit le même amalgame entre juifs et sionistes que celui établi par Macron. Avec cette loi, Albert Einstein serait donc passible de poursuites par la justice française. En 1948, il avait en effet qualifié le parti créé par Begin – et dont Netanyahou est l’héritier – de « très proche des partis fascistes et nazis dans son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et son positionnement social »31.
La loi Yadan faciliterait également les poursuites judiciaires contre ceux qui s’opposent à la guerre menée par Israël, et elle interdirait le slogan « Du Jourdain à la mer ». En réalité, ce slogan est celui du projet sioniste revendiqué depuis la déclaration Balfour (1917). D’ailleurs, une journaliste israélienne note, dans son enquête sur ce mot d’ordre dans son pays, qu’il est presque impossible de trouver dans un espace public en Israël, une carte « qui ne soit pas celle du Grand Israël, s’étendant du Jourdain à la mer »32. En même temps, une loi votée en 2018 qui fait d’Israël un Etat juif n’inclut aucune mention du droit des minorités, ce qui constitue une exception mondiale selon l’Institut pour la démocratie israélienne33. Netanyahou met à profit le chaos du moment 2008 pour tenter d’en finir avec les Palestiniens.
L’antisémitisme, soluble dans l’islamophobie
Netanyahou ne mène donc pas seulement une guerre au Moyen-Orient. En Europe, son programme de défense des « valeurs judéo-chrétiennes » stimule le processus, en cours depuis des années, de convergence entre les partis de droite et d’extrême-droite. En France, cette convergence a été confirmée lors des élections municipales de mars 2026, faisant suite à l’union proposée par la macroniste du premier cercle Aurore Bergé au nom de l’antisémitisme fallacieusement attribué à LFI. Sous le nom de « front républicain contre LFI« , c’est en réalité un appel au Rassemblement national qui a été lancé et bien reçu par ce parti34. Il est vrai que, quelques mois auparavant, Jordan Bardella avait été invité par le gouvernement israélien à participer à une conférence contre l’antisémitisme, qui était elle aussi largement dominée par les partis d’extrême-droite néonazis européens35. Or, c’est au cœur de l’Europe qu’est née la réflexion, puis l’exécution, de la « solution finale », l’extermination des juifs d’Europe. L’extrême-droite européenne (dont la française) a maintenu sa filiation antisémite36. Moralité : l’antisémitisme est soluble dans l’islamophobie.
En effet, cette défense des valeurs « judéo-chrétiennes » en Europe forme le socle de l’offensive islamophobe et négrophobe, indispensable à la création d’un « bloc social » qui soutienne les politiques des classes dominantes, puisque la xénophobie et le racisme sont les ferments de la division interne des classes exploitées. L’épisode raciste le plus récent a été la campagne concertée par les médias contre Bally Bagayoko, élu maire de Saint-Denis. Celui-ci a remarqué que cette violence des médias et de certains politiques est « la preuve qu’ils ont peur et que nous avons raison de considérer que l’extrême droite est un problème dans ce pays »37. La manifestation massive de soutien au nouveau maire confirme effectivement qu’un élan unitaire peut enrayer en France la spirale mortifère.
A 350 mètres de l’apocalypse ?
Le temps est une donnée essentielle de la vie humaine. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’association des savants atomistes règle l’heure de « la montre de l’apocalypse » (Doomsday clock) en fonction de l’actualité internationale en matière nucléaire. Au 28 janvier 2026, le monde ne s’était jamais rapproché aussi près du désastre (par convention fixée à minuit) : 85 secondes38. Mais l’espace est une coordonnée aussi importante que le temps, et le géographe David Harvey, développant les remarques de Marx sur l’obsession du capitalisme d’« annihiler l’espace au moyen du temps », a montré qu’ils sont interdépendants. Le 17 mars 2026, soit trois mois après le dernier réglage de la montre de l’apocalypse, l’Agence internationale de l’énergie atomique a confirmé qu’une troisième frappe israélienne était tombée à 350 mètres du réacteur iranien de Bushehr. Avec une distance du tir aussi proche de la centrale, de combien de secondes l’armée israélienne a-t-elle avancé l’horloge du temps apocalyptique ?
Quelques jours après, les missiles tirés en représailles par l’Iran sur le réacteur israélien de Dimona ont rappelé, dans l’indifférence politique et médiatique, qu’Israël est un pays doté depuis longtemps de l’arme nucléaire. Le nucléaire militaire, c’est une fois de plus une histoire de deux poids, deux mesures. Dans les années 1950, Israël a bénéficié du soutien occidental pour acquérir secrètement l’arme nucléaire. Le gouvernement français a fourni l’aide technologique, puis l’Afrique du Sud du temps de l’Apartheid a pris le relais dans les années 1970 (réciproquement, le premier ministre S. Peres a proposé des têtes d’ogive nucléaire au gouvernement d’Apartheid).
Les Etats-Unis sont sans surprise la pièce maîtresse du statut nucléaire d’Israël depuis 1965, lorsqu’un vol d’uranium enrichi eut lieu dans l’entrepôt d’une entreprise de Pennsylvanie, dirigée par un fervent sioniste qui avait rencontré quelque temps auparavant les responsables du Mossad. En 1969, un accord secret fut passé entre la première ministre d’Israël Golda Meier et le président Richard Nixon : il annulait les visites annuelles à la centrale nucléaire de Dimona et fournissait une protection diplomatique à l’opacité entretenue par Israël39. Ce soutien inconditionnel des Etats-Unis permit à Israël de bombarder en 1981 le réacteur irakien d’Osirak, puis en 2007, celui de la centrale Al-Kibar en Syrie.
Ainsi, même dans le domaine nucléaire, Israël bénéficie d’un statut privilégié qui lui est octroyé par la « communauté internationale ». Ce pays, doté de l’arme nucléaire, attaque l’Iran qui ne la possède pas, au motif qu’il pourrait chercher à l’acquérir. Confortés par cette complicité internationale, les responsables israéliens ont, depuis un demi-siècle, envisagé secrètement ou publiquement d’utiliser leurs capacités nucléaires. La plus récente menace a eu lieu au début de la guerre à Gaza, lorsque le ministre des « Héritages » a déclaré qu’« atomiser Gaza est une option » puisqu’il n’y a « pas de civils non impliqués dans la bande de Gaza »40. Il n’a été qu’à peine réprimandé. L’utilisation de l’arme nucléaire avait déjà été proposée pendant la guerre du Kippour (1973) car Israël était en train de perdre le plateau du Golan, situé en Syrie, qu’il avait annexé en 1967. La proposition émanait du général M. Dayan, un héros en Israël41.
“Une civilisation entière va mourir ce soir” a annoncé Trump le 7 avril à l’encontre de l’Iran. Que l’annonce soit faite sous l’emprise d’un début de démence, comme de plus en plus d’observateurs l’affirment, ou qu’elle soit faite en toute conscience, les deux hypothèses sont effrayantes. Car de toute les façons, Trump personnifie le chaos du monde et l’urgence d’y mettre fin.
Pour prolonger
- L’État radicalisé : gouverner par la guerre (Aux sources avec Claude SERFATI, octobre 2022)
- Ukraine : le retour des impérialismes (Aux sources avec Claude SERFATI, avril 2022)
- https://www.marxists.org/archive/trotsky/1907/1905/1905.pdf ↩︎
- « 2025 project. Mandate for Leadership : the Conservative Promise”, p.103 et 104. ↩︎
- https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900r.htm ↩︎
- La contingence concerne ce qui pourrait être autrement ou ne pas être du tout, autrement dit ce qui n’est ni nécessaire ni impossible. ↩︎
- Sur le façonnage de l’opinion en France, voir les dossiers publiés par Acrimed, https://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=trump&date1=&date2= ↩︎
- Robin Khorda, Le Parisien, 16 janvier 2025, voir Claude Serfati, « Plus destructeur et plus profitable : l’injonction de Trump au système militaro-industriel des États-Unis », Les Possibles, 19 mai 2025, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-42-printemps-2025/dossier-du-chambardement-du-monde-au-chaos-voie-sans-issue/premiere-partie-triste-etat-des-lieux/article/plus-destructeur-et-plus-profitable-l-injonction-de-trump-au-systeme-militaro ↩︎
- Wallerstein, I. (2009). Crisis of the Capitalist System: Where do we go from here?. Monthly review, 61 ↩︎
- Claude Serfati, L’ère des impérialismes continue: la preuve par Poutine, 19 avril 2022, https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/lere-des-imperialismes-continue-la-preuve-par-poutine.html ↩︎
- Claude Serfati (2024) , Un monde en guerres, Textuel. ↩︎
- https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/sur-la-nouvelle-guerre-froide.html ↩︎
- 27 juin 2014, https://www.middleeastmonitor.com/20140627-israels-fear-of-the-arab-spring-and-celebration-of-the-counter-revolutions/ ↩︎
- Gilbert Achkar, « Sur la nouvelle guerre froide », 1er mai 2023, https://www3.weforum.org/docs/WEF_Global_Risks_Report_2023.pdf ↩︎
- Jacques Rancière (2022) , Les trente inglorieuses, La fabrique éditions, p.135. ↩︎
- J’emprunte cette remarque à L’histoire de la révolution russe lorsque Trotsky parle du rôle que Lénine y a tenu. ↩︎
- Discours de D. Trump aux officiers, New York Post, 30 septembre 2025, https://nypost.com/2025/09/30/us-news/trump-threatens-foes-and-enemy-from-within-while-demanding-nobel-peace-prize-in-speech-to-generals/ ↩︎
- https://www.war.gov/News/Transcripts/Transcript/Article/4421037/secretary-of-war-pete-hegseth-and-chairman-of-the-joint-chiefs-of-staff-gen-dan/ ↩︎
- https://apnews.com/article/trump-hegseth-generals-meeting-military-pentagon-0ecdcbb8877e24329cfa0fc1e851ebd2 ↩︎
- Comme le montre le lancement par une entreprise chinoise, Deepseek, d’un modèle d’IA générative entre 20 et 50 fois moins cher que ceux des GAFAM. Apple l’a installé sur son Iphone. ↩︎
- En 2027, les ponctions d’eau nécessaires au fonctionnement des bases de données mondiales seront équivalentes à la moitié de la consommation du Royaume-Uni. ↩︎
- The World Nuclear Industry Status Report 2025, A Mycle Schneider Consulting Project Paris, September 2025,p.29. ↩︎
- https://eccoclimate.org/the-attack-on-iran-through-the-lens-of-energy-geopolitics/ ↩︎
- Par exemple, les futurs datacenters construits par les GAFAM seront situées dans de nombreux pays confrontés à la détresse hydrique, https://www.theguardian.com/environment/2025/apr/09/big-tech-datacentres-water ↩︎
- Claude Serfati (2024), op.cité. ↩︎
- Owen, J. R., Kemp, D., Lechner, A. M., Harris, J., Zhang, R., & Lèbre, É. (2023). Energy transition minerals and their intersection with land-connected peoples. Nature Sustainability, 6(2), 203-211 ↩︎
- Plusieurs Officiers membres de ces sectes ont harangué leurs soldats ainsi « Le President Trump a été désigné par Jésus pour allumer l’incendie en Iran afin de déclencher l’Armageddon et de marquer son retour sur Terre », Natasha Lennard, « Military Leaders See Iran War as “God’s Divine Plan” » — a Chilling Turn for Trump’s Fascism, 5 mars 2026, https://theintercept.com/2026/03/05/iran-war-end-times-christian/ ↩︎
- 31 décembre 2025, https://www.israelnationalnews.com/news/420207 ↩︎
- 26 janvier 2026, https://www.jns.org/world/netanyahu-calls-europeans-allies-in-civilizational-struggle ↩︎
- 3 mai 2025, https://www.gov.il/en/pages/event-statements030425. ↩︎
- Déclaration du groupe ukrainien anticapitaliste Sotsialny Rukh https://rev.org.ua/from-ukraine-to-palestine-occupation-is-a-crime/ ↩︎
- Dominique Vidal, “Antisionisme =antisémitisme ? » dans Slaouti, O., & Grandmaison, O. L. C. (2020). Racismes de France. La Découverte. Voir aussi Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman (2023), Antisionisme, une histoire juive, Syllepse ↩︎
- https://www.marxists.org/reference/archive/einstein/1948/12/02.htm . Bégaiement de l’histoire ? En 1933, le Directeur du Figaro avait protesté dans un article antisémite et anticommuniste contre une invitation faite à Einstein par le Collège de France… Voir Michèle Audin, https://images.math.cnrs.fr/freeze/Einstein-a-Paris.html ↩︎
- Dahlia Scheindlin, “For Israelis, ‘From the River to the Sea’ Is a Reality. For Palestinians, It’s a Crime », Haaretz,13 février 2025. ↩︎
- https://edition.cnn.com/2018/07/19/middleeast/israel-nation-state-legislation-intl ↩︎
- https://www.politis.fr/articles/2026/03/municipales-parler-de-front-anti-lfi-est-une-erreur/ ↩︎
- https://www.haaretz.com/israel-news/2026-01-13/ty-article/.premium/far-right-european-leaders-to-headline-israeli-govt-sponsored-antisemitism-conference/0000019b-b6b7-dfa7-a5bb-b7b728930000 ↩︎
- Voir l’article de Sébastien Fontenelle, « L’antisémitisme à droite, une histoire qui ne finit jamais »,22 mars 2026, https://www.blast-info.fr/articles/2026/lantisemitisme-a-droite-une-histoire-qui-ne-finit-jamais-oxOgIKf_R1ybPnwhKpoPWA ↩︎
- Bally Bagayoko : « Je serai un maire de proximité, antiraciste et résolument féministe » Entretien avec Sarah Benhaïda, Médiapart, 3 avril 2026. ↩︎
- https://thebulletin.org/doomsday-clock/2026-statement/ ↩︎
- Cohen Avner (2010), The Worst-Kept Secret: Israel Bargain with the Bomb (New York: Columbia University Press ↩︎
- 5 novembre 2023, https://fr.timesofisrael.com/amichai-eliyahu-bombarder-gaza-est-une-option-netanyahu-le-suspend-des-reunions/ ↩︎
- Idem ↩︎

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