Refuznik en Israël : conversation au bord du silence

Etudiant à Tel Aviv, Itamar Greenberg est un objecteur de conscience israélien et un militant anticolonialiste. Dans cet entretien réalisé le mardi 13 janvier 2026, il revient sur la situation des refuzniks, sur l’adversité rencontrée et les possibilités de résistance au sein même d’Israël. Entretien mené par Vivian Petit.

Politique

Tu as refusé d’effectuer ton service militaire durant le génocide à Gaza ; pour cela tu as purgé six mois de prison en tant qu’objecteur de conscience, refuznik comme on dit en Israël. Tu fais aussi partie de Mesarvot, collectif dont le nom signifie « Nous refusons ». Tu es aussi investi dans les initiatives militantes à Tel Aviv qui dénoncent l’apartheid. Peux-tu d’abord présenter Mesarvot, ses activités et ce que cela représente comme force ?

Je suis investi dans Mesarvot comme dans d’autres initiatives militantes plus informelles. Mesarvot signifie en effet « Nous refusons », puisqu’il y a en Israël un service militaire obligatoire, de deux ans et huit mois pour les hommes et de deux ans pour les femmes. « Mesarvot » est la conjugaison du verbe « refuser », dans sa forme féminine. La conjugaison des verbes est genrée en hébreu et il suffit qu’il y ait un homme dans un groupe pour que la forme plurielle soit masculine, mais nous avons décidé d’employer la forme féminine, par engagement féministe et queer, et aussi parce que ça agace particulièrement la droite.

Nous sommes une centaine de militants actifs, dont vingt à nous être exprimés publiquement en tant qu’objecteurs de conscience depuis le début du génocide à Gaza. Collectivement, nous cumulons un peu plus de 600 jours de prison. Deux objecteurs de conscience sont actuellement encore incarcérés.

L’activité principale de notre organisation consiste à fournir une aide aux refuzniks ; nous sommes en quelque sorte une communauté de jeunes militants qui se soutiennent les uns des autres. Par exemple, pour prendre mon cas, j’ai rejoint le collectif en les contactant sur Instagram quand j’ai décidé de refuser la conscription militaire, et c’est la même chose pour la plupart des autres membres. Nous aidons à payer les frais de justice des objecteurs de conscience comme à sensibiliser à leur situation quand ils sont incarcérés ou risquent de l’être.

Nous organisons aussi des rassemblements de soutien aux refuzniks poursuivis en justice. Nous nous sommes aussi récemment rassemblés devant l’ambassade de Grande-Bretagne en soutien aux militants de Palestine Action actuellement en grève de la faim1.

Enfin, même si Mesarvot est une association de jeunes qui ont récemment refusé le service militaire, nous accordons aussi une grande importance au lien entre les générations. Nous mettons en contact les jeunes objecteurs de conscience avec des personnes plus âgées qui ont pu prendre la même décision à d’autres époques. Le mouvement des refuzniks a commencé quasiment au moment de la naissance de l’État d’Israël. Ça a toujours été très minoritaire, même si c’était probablement un peu plus légitimé et légèrement moins tabou il y a quelques décennies.

Appeler à refuser le service militaire est considéré comme un crime en Israël. Comment vous accommodez-vous de cela ?

En effet, dans la loi israélienne l’incitation à l’objection de conscience est plus durement réprimée que l’objection de conscience elle-même. Elle est théoriquement punie de quinze ans de prison, bien que cette loi n’ait pas été appliquée depuis longtemps. C’est pourquoi, pour ne pas mettre plus en danger l’ensemble de ses membres, Mesarvot n’incite pas à refuser le service militaire, mais apporte une aide à ceux qui ont déjà pris cette décision. Cela dit, il peut arriver que des militants aillent un peu plus loin dans leurs expressions personnelles. Par exemple j’ai déjà dit que chaque Israélien devrait refuser le service militaire. J’ai d’ailleurs entendu via une connaissance commune que le fils de Netanyahou avait très envie que je sois de nouveau arrêté, notamment pour cela. Je ne sais pas pourquoi il s’intéresse à ce point à ma personne, mais plus globalement, en tant que militant on sait qu’on sera probablement de nouveau arrêté un jour ou l’autre. Mais je tiens tout de même à ajouter qu’évidement c’est bien pire pour les Palestiniens et qu’il n’y a aucune liberté d’expression dans les territoires occupés.

Avez-vous des liens avec l’opposition plus institutionnelle en Israël, par exemple des députés du Hadash, le bloc de la gauche israélo-arabe ?

Oui, essentiellement avec le Hadash en effet, qui compte cinq députés. Ils rendent visite aux refuzniks incarcérés. Ofer Cassif2 est venu me voir deux fois lorsque j’étais incarcéré, ce qu’il a fait aussi avec les autres.

On a beaucoup parlé en Occident des grandes manifestations qui avaient lieu en Israël pour le cessez-le-feu et la libération des otages. Que reste-t-il de cette opposition ?

Malheureusement, je dois dire qu’il faut faire une différence entre les grandes manifestations hebdomadaires du peuple israélien, qui se sont totalement arrêtées, et nos activités, à nous, beaucoup moins nombreux, qui savons qu’il n’y a pas de cessez-le-feu et que le génocide continue à Gaza. La nuit dernière, deux bébés y sont morts de froid. Mais depuis le retour des otages et le soi-disant cessez-le-feu, bien qu’Israël continue d’occuper et de bombarder la bande de Gaza, il est très difficile d’organiser une opposition.

Des collectifs de soutien aux Palestiniens continuent tout de même leurs activités. C’est par exemple ce que nous faisons à l’université, puisque je suis étudiant en droit à l’université de Tel Aviv. Ainsi, on a récemment organisé un die-in, en soutien à l’université de Birzeit en Cisjordanie, qui a été attaquée le 6 janvier par l’armée israélienne qui a blessé une quarantaine d’étudiants. Des rassemblements ont aussi lieu à l’université hébraïque de Jérusalem.  Ça a bien fonctionné, ça a été vu par beaucoup de personnes et évoqué dans les médias. Les réactions étaient un peu moins agressives à l’université qu’ailleurs, même si comme à chaque fois il y a quand même eu des gens pour nous insulter ou nous cracher dessus.

Itamar Greenberg montre ses lunettes qui ont été cassées par les autorités israéliennes lors d’une manifestation pour tenter de casser le blocus contre Gaza (photo : Martin Barzilai)

Ce dimanche, à Tel Aviv nous avons planté des tentes et nous sommes restés deux jours pour protester contre les violences qui ciblent les Palestiniens d’Israël. Ils sont 16 à avoir été assassinés depuis le début de l’année. Ils ne sont pas directement tués par l’État, mais évidemment l’État ne fait rien contre, puisque ça l’arrange de voir la communauté palestinienne ciblée. Nous avons donc organisé des discussions et des rassemblements contre cela. Dimanche dernier à Tel Aviv il y a aussi eu un rassemblement dans la rue avec des chants en solidarité avec les Palestiniens. C’était intitulé « The continuing Holocaust in Palestine »3.

À l’université certains événements sont organisés par des étudiants juifs et d’autres par l’organisation étudiante liée au Hadash, dont je fais partie mais qui est majoritairement composée de Palestiniens. Ça me semble important de faire des choses ensemble, Juifs et Palestiniens. En tant que Juif je suis évidemment privilégié en Israël, mais je suis contre cette inégalité, et la séparation des personnes en fonction de leur ethnicité me semble totalement stupide. Évidemment l’université s’oppose à toutes nos activités et tente d’empêcher les initiatives étudiantes si elles sont organisées par des militants de gauche et plus encore par des Palestiniens, qui ont beaucoup moins de marge de manœuvre. L’université est en train de faire évoluer ses règles pour faciliter l’intervention de la police sur le campus, et parallèlement le gouvernement vient d’annoncer un projet de loi qui met profondément en cause les libertés académiques.

Lors des manifestations contre la réforme judiciaire en 2022-2023, puis dans les manifestations pour le retour des otages, le Bloc radical et le Bloc contre l’occupation organisaient des cortèges pour rappeler qu’il n’y a pas de démocratie possible dans un contexte d’apartheid, puis pour dénoncer le génocide à Gaza en même temps qu’était réclamé le retour des otages. Que font aujourd’hui ces collectifs ?

Ces collectifs ont pour objectif de créer des cortèges qui tiennent d’autres discours que ceux de l’opposition libérale, à l’intérieur même des manifestations de masse. Mais aujourd’hui les libéraux manifestent essentiellement pour l’égalité face à la conscription, pour que les ultra-orthodoxes soient eux aussi obligés d’effectuer leur service militaire. Tu imagines bien que le Bloc contre l’occupation ne va pas se rendre à ce genre de manifestations et que Mesarvot non plus…

Manifestation a Jerusalem contre la conscription militaire des Orthodoxes et Ultra Orthodoxes juifs, le 30 octobre 2025 (photo Martin Barzilai)

Yaïr Lapid, présenté comme le chef de l’opposition à Netanayahou, défend aussi une proposition de loi pour priver les objecteurs de conscience du droit de vote.

Oui, la loi n’est pas passée pour l’instant mais c’est une proposition de plusieurs partis, dont l’opposition libérale ou centriste à Netanyahou. Et Avigdor Liberman a fait une affiche avec ma photo sous laquelle était inscrit « Voulez-vous vraiment le laisser voter ? ».

Puisque ton engagement ou celui de tes camarades est très minoritaire au sein de la société israélienne, peux-tu nous en dire plus sur vos parcours, sur ce qui dans votre vécu vous a sensibilisés à la solidarité avec les Palestiniens ?

C’est difficile à dire… J’ai des amis qui ont grandi dans une famille de gauche, voire clairement antisioniste, mais ce n’est pas le cas de la totalité d’entre nous. Un ami a aussi côtoyé beaucoup de Palestiniens à Jaffa où il a grandi, et il explique que ça a probablement exercé une influence, de la même manière qu’aux aux États-Unis il y a peu de suprémacistes blancs qui ont grandi avec des personnes noires. Mais si je prends mon propre cas, je n’ai personnellement fréquenté aucun Palestinien durant mon enfance, à part ceux qui ont construit la maison où j’habite… Il y a aussi un certain nombre de personnes queers parmi nous. Peut-être que notre ouverture les pousse à venir vers nous plutôt que vers d’autres pans de la société israélienne plus conservateurs. Il est aussi probable que le fait de vivre soi-même une oppression pousse à voir plus de choses de ce que subissent les autres.

On parle souvent du pinkwashing effectué par l’État d’Israël…

Oui, je suis contre (rire).

Moi aussi je suis contre mais ce n’était pas exactement ma question (rire). En réalité, je me demandais si cette instrumentalisation des questions LGBT pour se présenter comme à la pointe du progrès et mieux diaboliser les Arabes avait encore cours. De nombreux sketchs de la télévision israélienne parodient les Occidentaux qui soutiennent la Palestine comme des féministes hystériques ou des LGBT stupides qui fantasment sur les combattants du Hamas, sans qu’on sache si le sketch s’adresse aux masculinistes et aux homophobes ou aux homosexuels de droite. On peut aussi supposer que le développement du militarisme et la fascisation de la société ne sont pas tout à fait propices à la remise en cause des normes sexuelles et des structures familiales...

Oui, il y a un grand mouvement contre la communauté LGBT en Israël. Le fascisme et le développement de l’oppression ont une cohérence. Ce sont souvent les mêmes personnes qui sont contre mes amis gays et contre mes amis palestiniens. Mais l’État d’Israël sait communiquer et élabore des messages différents selon les personnes à qui il s’adresse. Ils ne parleront pas des droits des homosexuels s’ils s’adressent aux Chrétiens, alors qu’ils se présenteront auprès des libéraux comme le seul pays du Moyen-Orient à soutenir les gays.

Mais en effet, l’évolution de la société a un impact sur de nombreux aspects. Le nombre de femmes assassinées par leur mari a par exemple augmenté depuis le développement du port d’armes organisé par Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale.

Vos activités ont essentiellement lieu au sein du territoire israélien. Avez-vous tout de même des liens avec les Palestiniens des territoires occupés, notamment de Cisjordanie ?

Ce n’est pas le rôle de Mesarvot en tant que collectif, mais nous sommes un certain nombre à nous rendre à titre individuel dans les manifestations en Cisjordanie, parce qu’on sait que notre présence en tant qu’Israéliens peut protéger.

Tu as aussi été arrêté à l’automne dernier pour avoir brisé le blocus de Gaza par voie terrestre en solidarité avec la flottille qui venait d’être arraisonnée. L’armée israélienne dit également qu’une partie de son matériel informatique présent au nord de la bande de Gaza a été endommagée par les manifestants. Y a-t-il des suites judiciaires à cela ?

Oui, le 3 octobre, je me suis joint à la manifestation qui a brisé le siège de Gaza le jour suivant l’attaque de la flottille. On était 150 participants. Pour des raisons légales je tiens à dire que je ne sais pas qui a organisé cette action. Nous sommes trois à avoir été arrêtés. Nous sommes accusés d’être entrés dans une zone militaire interdite aux civils, d’avoir causé des millions de shekels de dommages à l’armée, par la destruction de matériel, en plus d’avoir perturbé ses activités à Gaza. Personnellement je suis aussi accusé d’avoir donné un coup de poing au visage d’un soldat. C’est ce qu’ils affirment dans la procédure judiciaire. L’affaire est toujours en cours. On verra comment cela évolue.

Tu parlais tout à l’heure de la nécessité de lutter ensemble, de refuser les séparations ethniques. Est-ce que cette idée d’une lutte commune est partagée par les étudiants palestiniens que tu rencontres à l’université de Tel Aviv, ceux qu’on appelle les « Arabes israéliens » ?

Certains ne sont pas d’accord. Parmi les étudiants palestiniens qui militent, ceux du Hadash défendent une lutte commune, un front commun. Mais il y a d’autres organisations palestiniennes, globalement plus conservatrices, qui n’apprécient pas forcément cela. Je peux comprendre et il n’y a pas de raison de nous faire confiance a priori, mais l’organisation d’une lutte commune est à mes yeux la stratégie la plus puissante.

Quels sont vos liens avec les autres étudiants israéliens, dont certains sont probablement en train d’effectuer leur service militaire, ou étaient à Gaza ces derniers mois ?

Oui, il y a des étudiants qui sont actuellement soldats, qui viennent en uniforme et armés. Je suis en train d’écrire une lettre à l’université pour demander d’interdire cela, même si je sais déjà ce que sera la réaction.

Pourquoi viennent-ils à l’université en uniforme ? Ils ne sont pas en train de servir pendant les cours, si ?

Lorsqu’il s’agit de réservistes c’est parce qu’ils viennent en cours en arrivant directement de leur base militaire. Pour les autres, c’est parce qu’ils effectuent leur service militaire au sein même de l’université. Il y a un partenariat entre l’université et l’armée.

Tu as eu des conversations avec ceux d’entre eux qui ont participé au génocide à Gaza ?

Oui, j’en ai eu… C’est très difficile de vivre en se disant que quasiment tout le monde autour de soi participe à un génocide, et encore plus difficile pour les étudiants palestiniens. Ces étudiants palestiniens n’ont aucune liberté d’expression et la majorité des étudiants ne souhaitent pas entendre un autre discours. Hier, durant un cours de droit, une étudiante a simplement mentionné durant la discussion que la Cour suprême israélienne n’avait pas vraiment protégé les droits des « Arabes ». La majorité des étudiants se sont mis à rire ou à lui crier dessus, j’ai ensuite moi aussi tenté d’argumenter. À la fin du cours des étudiants disaient, juste à côté de nous, en parlant fort pour qu’on puisse les entendre, qu’ils étudiaient en compagnie de gens complètement fous… C’était assez étrange, j’avais imaginé que les propos de l’étudiante étaient quelque chose qu’ils pourraient entendre, ce n’était pas une analyse très radicale.

Ces propos venaient d’une étudiante israélienne ou palestinienne ?

(rire) Non, elle était Israélienne, une Palestinienne n’aurait pas pu dire cela…

Ceux des étudiants qui ont participé au génocide à Gaza ne parlent pas de leurs traumatismes, ou de ce qu’ils auraient pu comprendre ces derniers mois ?

Pas tellement… Peut-être aussi parce que je n’aime pas beaucoup parler aux soldats, je ne sais pas. Mais oui, il y a beaucoup de personnes traumatisées, de suicides ou de tentatives de suicide. Avant de se suicider certains ont laissé des lettres à propos des choses horribles qu’ils avaient faites. J’ai lu l’une de ces lettres, qui était terrible.

On dit souvent que beaucoup d’Israéliens ne se sentaient pas en guerre avant le 7 octobre 2023, que tout était fait pour invisibiliser les Palestiniens. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Israël n’était pas exactement en guerre, malgré l’oppression continue des Palestiniens. Israël est un État d’apartheid, qui contrôle la totalité du territoire de la rivière à la mer et tue les Palestiniens de manière continue. La Cisjordanie est occupée depuis 1967 et même à Gaza, avant le 7 octobre, l’armée n’était pas au sol mais l’endroit était contrôlé et assiégé. Quant aux discours actuels, aujourd’hui encore, on entend peu parler de ce qui a été fait à Gaza depuis le 7 octobre, et ceux qui y sont allés sont peu nombreux à parler de ce qu’ils y ont fait… Ce qui est commis contre les Palestiniens n’est pas tellement un sujet public, même si je pense que la plupart des Israéliens se sentent encore en guerre. Il y a actuellement les élections étudiantes à Tel Aviv, et si tu veux être élu il faut qu’une grande partie de ton discours porte sur les réservistes, ce que tu proposes pour les soutenir, comment tu comptes faire en sorte que l’université aménage encore plus leur emploi du temps, etc.

Rien contre l’occupation continue de Gaza, au moins au nom du refus de continuer d’y envoyer de jeunes israéliens qui pourraient y être en danger ?

C’était l’un des discours au sein des mobilisations avant ce qui est décrit comme un cessez-le-feu. Ça parlait essentiellement des otages mais il y avait aussi certains discours appelant à quitter Gaza, pas parce que ces gens soutiennent particulièrement les Palestiniens, mais parce qu’ils estiment que ça suffit. Mais ces rassemblements se sont arrêtés avec le retour des otages. Alors que les gens continuent de se faire tuer à Gaza. 450 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne dans la bande de Gaza depuis l’entrée en vigueur du « cessez-le-feu ». Les organisations étudiantes palestiniennes tentent d’aborder le sujet, bien que ce soit très difficile pour elles. On doit évidemment résister à cela, comme au fait que l’apartheid et le nettoyage ethnique de la Palestine continuent. En Cisjordanie, la communauté de Ras Ein Al-Auja4 est par exemple en train d’être expulsée.

Le soulèvement en Iran et le risque d’une nouvelle guerre sont-ils particulièrement présents dans les médias israéliens ?

Oui, ils en parlent. Évidemment je suis du côté du peuple iranien contre son régime qui lui tire dessus. Je suis aussi inquiet du fait que les États-Unis puissent contrôler l’Iran dans le futur. Les Israéliens sont aussi à l’affût, et attendent la reprise des liens avec Téhéran. J’espère que ça n’arrivera pas. Aussi il semblerait qu’Israël se prépare à attaquer l’Iran. Je pense évidemment que les États-Unis et Israël n’ont absolument aucune légitimité pour dire à quiconque dans le monde ce qu’il devrait faire. Mais le soulèvement en Iran reste légitime.

Gare centrale de Savidor à Tel-Aviv. Partout, dans toute la ville, les israéliens ont recouvert les murs d’autocollants représentant une photo d’un proche kidnappé ou tué à Gaza.
Les « épitaphes » qui accompagnent ces photos sont souvent nationalistes voir racistes. (photo : Martin Barzilai)

La majorité de la population israélienne ne s’oppose pas à un nouvel affrontement avec l’Iran ?

Non. Comme on le sait, Netanyahou est un très bon propagandiste et je crains que la majorité des Israéliens soient de nouveau bientôt très fiers de l’héroïsme des pilotes de notre armée. Je dois même dire que lors de la dernière guerre contre l’Iran, même la gauche sioniste et les organisations sionistes « pour la paix » étaient totalement en soutien à cette guerre. Nous, les mouvements plus radicaux, avions manifesté dès le début contre l’attaque de l’Iran. Un nombre particulièrement élevé de policiers, particulièrement agressifs, avait été envoyé contre nous. Et les mouvements fascistes avaient appelé à venir pour nous empêcher de manifester, en nous accusant de soutenir le régime iranien, ce qui n’est évidemment pas le cas, il n’y a qu’à lire ce qu’on écrit pour s’en rendre compte. Évidemment qu’on est opposé à toutes les dictatures et à l’arme nucléaire pour qui que ce soit.

Est-ce que des collectifs que tu connais ont des liens avec des Iraniens ?

Lors de la dernière guerre contre l’Iran, le Parti Communiste Israélien a publié un communiqué commun avec le Parti Communiste Iranien pour s’y opposer et aussi dénoncer le génocide à Gaza. C’est quelque chose d’important. Pour le reste, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de liens entre activistes de part et d’autre mais si c’était le cas je ne suis pas sûr que j’en parlerais. Ça pourrait être très dangereux pour tout le monde d’évoquer ce genre de choses si ça existait.

Il est interdit en Israël de communiquer avec des Iraniens ?

Il est interdit de parler aux « agents étrangers », mais Israël en a une acception très large. Par exemple Saïd Hassanin, un journaliste palestinien, « Arabe israélien » comme on dit, est actuellement accusé d’être lié à des « agents étrangers » pour des interviews sur des chaînes de télévision palestiniennes.

L’opposition libérale à Netanyahou dénonce actuellement la suppression par le gouvernement de la radio de l’armée, qui est l’un des médias les plus populaires du pays et qui est attaqué par le gouvernement parce qu’il serait trop critique. Il peut sembler contre-intuitif de considérer la radio de l’armée israélienne comme un média critique et d’opposition. Peux-tu nous expliquer ?

Oui, l’idée d’une radio de l’armée est évidemment quelque chose de stupide, mais la fermeture de cette radio s’inscrit dans le recul de la liberté d’expression. La radio de l’armée est une radio publique qui ne soutient pas totalement les actions du gouvernement. Évidemment ce n’est pas un média objectif ou particulièrement critique, mais on peut parfois y entendre un peu plus d’informations que dans d’autres médias israéliens. La télévision publique est elle aussi menacée. Elle n’est pas non plus si différente des autres chaînes, mais puisqu’il s’agit de médias financés par l’État il est plus facile pour le gouvernement de les fermer.

Quelles critiques de Netanyahou peut-on entendre sur ces médias ?

En réalité on n’y entend pas tant d’analyses critiques, mais ils peuvent mentionner l’existence d’une manifestation de l’opposition voire, de façon exceptionnelle, y interviewer des participants. Une autre fois, les fascistes étaient particulièrement indignés lorsqu’une personne a mentionné à la radio le fait qu’il faisait particulièrement froid à Gaza. Il faisait froid à Gaza, et apparemment en faire état constituait un soutien au terrorisme… Le ciblage de ces médias est un élément de la campagne contre la liberté d’expression.

Au sein de la société israélienne, si je dois choisir des médias auprès de qui donner une interview ce sera probablement ceux-ci. Peut-être pas la radio de l’armée, mais je suis passé à la télévision publique à ma sortie de prison en mai dernier. C’était la première fois depuis le 7 octobre que quelqu’un y utilisait le mot génocide et y parlait des droits des prisonniers. Et durant ma détention j’écoutais la radio de l’armée puisque j’aime bien leur programmation musicale (rire).

Comment a réagi la personne qui t’interviewait lorsque tu as dit qu’Israël commettait un génocide à Gaza ?

La journaliste a dit que tout le monde n’était pas d’accord avec cela et qu’elle ne partageait pas mes propos. J’ai répondu que si elle n’était pas d’accord avec l’usage du mot « génocide » on pouvait peut-être se mettre d’accord sur la nécessité de mettre fin aux crimes de guerre et aux atrocités.

Le Parlement israélien a récemment voté le retour de la peine de mort pour terrorisme, en étant, je crois, relativement clair sur le fait que la mesure ne ciblerait que les Palestiniens. Y a-t-il une possibilité que cette mesure soit invalidée par la Cour suprême ?

La loi mentionne « les activités contre l’État d’Israël ou contre le retour des Juifs sur leur terre ». Il est très clair que la loi n’est pas faite pour être appliquée contre des Juifs. La loi n’est pas encore passée en deuxième lecture à la Knesset, mais ça interviendra bientôt. Si tu me le demandes, en tant qu’étudiant en droit en Israël, je pense que la loi passera, y compris auprès de la Cour suprême, qui jusqu’à maintenant ne s’est pas montrée très protectrice des droits des Palestiniens. Il y a par ailleurs tellement de haine envers la Cour suprême de la part de la droite israélienne qu’on peut supposer que les juges ne vont pas considérer que c’est pour cette cause qu’ils doivent mourir au combat.

Y a-t-il des oppositions importantes dans la société, y compris au nom du libéralisme politique et du refus de donner droit de vie et de mort à un tribunal ?

Ça fait de nombreuses années qu’Israël exécute des Palestiniens, la différence est que dorénavant dans certains cas cela sera assumé par un tribunal et annoncé à l’avance. C’est un sujet, ça fait partie des débats dans les médias ou parmi les professeurs de droit, mais pour l’instant il n’y a pas encore de manifestations. En dehors du Hadash, du côté des libéraux, il y a le parti Les Démocrates de Yaïr Golan qui s’y oppose, mais ils n’ont que quatre élus. Il y a plus de personnes qui s’y opposent qu’au génocide à Gaza, mais le soutien au projet de loi reste majoritaire

Tu étais à l’automne dernier en France pour une série de rencontres. Quel est ton regard sur le mouvement français de solidarité avec la Palestine ?

On était deux membres de Mesarvot à effectuer une tournée, Soul Behar Tsalik et moi. Ça donne un peu d’espoir, de se déplacer et de rencontrer les personnes qui résistent. La coordination à l’échelle mondiale des luttes contre le capitalisme, le fascisme, le racisme et le sexisme est importante, puisque l’oppression est globale. On a à chaque fois tenu à dire qu’il était important pour nous de lutter contre toutes les oppressions et que la libération de la Palestine en était une dimension. La majorité des personnes adhéraient à notre propos, même s’il y avait quelques exceptions, par exemple une dame âgée qui est venue nous dire, parce qu’on avait mentionné les questions LGBT, que ces gens diffusaient des films porno dans les écoles… Ce type de rumeurs est aussi présent en Israël d’ailleurs…

Sur le soutien à la cause palestinienne en France, je dois dire que je trouve particulièrement injuste d’accuser d’apologie du terrorisme des centaines de personnes qui ont dénoncé les crimes israéliens. Il est scandaleux que les États occidentaux laissent l’État d’Israël agir comme bon lui semble et jugent ceux qui s’y opposent. De ce que j’ai lu des expressions d’une partie des personnes accusées, il ne me semble pas qu’elles soutiennent le fait de s’en prendre à des civils innocents, et même si c’était le cas, ce serait inacceptable de les condamner elles, sans juger ceux qui soutiennent le génocide à Gaza.

Je suis un militant non-violent et je considère qu’il ne faut pas cibler les civils. En revanche, je pense qu’il faut soutenir la résistance contre Israël et ne pas reconnaître à Israël le droit de dire qui est « terroriste » ou non. Je considère que la résistance à Israël est courageuse et qu’il ne faut pas légitimer l’existence de cet État. L’État d’Israël a été bâti sur un crime, et son existence peut être résumée à 80 ans de nettoyage ethnique et de suprématie juive. Nous devons donc nous opposer à cet État si nous sommes pour la liberté des peuples, de la rivière à la mer. C’est ce que signifie “Free Palestine, from the river to the sea” : nous sommes pour l’égalité entre les peuples, pour la justice, et les réfugiés palestiniens doivent obtenir justice. Il n’y aura pas de justice et d’égalité tant que l’État d’Israël existera.

Le travail photographique de Martin Barzilai est à retrouver dans ses deux ouvrages publiés aux éditions Libertalia
www.libertalia.com

Pour prolonger


  1. Après 73 jours sans s’alimenter, les militants de Palestine Action ont annoncé ce jeudi 15 janvier qu’ils mettaient un terme à leur grève de la faim. L’une de leurs principales revendications, l’annulation d’un contrat entre la Grande-Bretagne et Elbit Systems, entreprise d’armement israélienne impliquée dans le génocide à Gaza, a été exaucée. 24 militants de Palestine Action sont encore incarcérés en Grande-Bretagne et l’organisation reste interdite. ↩︎
  2. Ofer Cassif est l’un des quatre députés du Hadash, le Front démocratique pour la paix et l’égalité. Sa composante la plus importante est le Parti communiste israélien, dont Ofer Cassif est membre. Il est le seul député juif israélien de cette coalition. Les trois autres sont des Palestiniens citoyens d’Israël, désignés par l’État comme « Arabes israéliens ». ↩︎
  3. « L’holocauste continue en Palestine » ↩︎
  4. Dernière communauté bédouine du sud de la vallée du Jourdain, les Palestiniens qui vivaient à Ras Ein Al-Auja ont dû quitter le village du fait des agressions récurrentes des colons protégés par l’armée.
    ↩︎

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