Pour une typologie politique du rire

En s’inspirant de la théorie des blocs sociaux de Stefano Palombarini et Bruno Amable, qui distinguent, pour la France, un bloc de gauche autour de LFI, un bloc bourgeois en décomposition autour de la macronie, et un bloc d’extrême droite avec le RN, cette analyse de Louis Barchon se propose d’examiner les formes d’expression de l’humour en fonction des positions politiques dont elles émanent, et ce qu’elles révèlent des représentations propres à chaque camp.

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Rire de droite : oppression partout, excuses nulle part

Au sein de la droite, l’humour est, de manière générale, un moyen de justifier le monde tel qu’il est : que ce soit le cynisme d’un Gaspard Proust1 ou les vidéos de Minute Papillon2, il s’agit de rire jaune d’un monde en déshérence qui aurait perdu le sens du sacré. Cet humour de droite, relevant d’une posture de « vieux con », mêle jugement moral et aigreur pour dénoncer la médiocrité du monde moderne, qu’incarneraient la démocratie, le libéralisme culturel, et les mouvements sociaux. Cette nostalgie réactionnaire à la sauce Houellebecq n’est pas nouvelle : pendant la Révolution française, la presse britannique multipliait les caricatures pour dénoncer ce qu’elle voyait comme un monde qui n’a plus de valeurs.

L’extrême droite va encore plus loin : elle ne se contente pas d’exprimer son mépris pour un monde qu’elle considère contraire à ce qu’elle défend, mais se bat pour pouvoir dire ce qu’elle veut, où elle veut, sans crainte de représailles3. Se vivant comme des rebelles4 qui pourraient rire de tout, ces trolls ont développé leur propre contre-culture, se retrouvant sur les mêmes forums et comptes humoristiques5. Si l’extrême droite ne s’embarrasse pas de limites quant au fait de s’amuser de toutes les horreurs possibles et imaginables, il n’est pas vrai pourtant qu’elle rit de tout : pas à une contradiction près, la droite défend en effet la liberté d’expression pour critiquer ce qu’elle hait… mais aussi le retour du respect des traditions, que ce soit l’autorité du père ou la nation. Se moquer du catholicisme, du pays, de l’armée, de la police, des hommes blancs et de certaines figures tutélaires, n’est pas bienvenu6 : il n’y avait ainsi pas grand monde à droite pour s’amuser de la mort de Quentin Deranque.

Si tu ne ris pas, je ris… Si je ris, prends garde à toi !

En fait, la droite rit surtout de ce qu’elle méprise : la gauche, les femmes, la communauté LGBTQIA+, les étrangers, les minorités raciales, les gens du voyage, les handicapés, les musulmans7, et les juifs. Pour cela, l’image mentale que la droite se fait de ces groupes suffit bien souvent, à elle seule, à la faire rire : pour la droite, le gitan ne vient jamais sans sa roulotte, le juif sans son obsession de l’argent, et le musulman sans son vol à la sauvette.

On pourrait au fond dire que, même quand la droite rigole, elle ne rit pas vraiment : l’humour est en fait surtout une arme. Chez les militants, l’humour sert à échapper à la censure, et permet de déplacer la fenêtre d’Overton en lançant des ballons d’essai. On teste une blague, on regarde qui rigole, et si on provoque trop d’indignation, on pourra toujours dire : « c’était juste pour rire ». Face, je me dédouane de toute responsabilité, pile, je présente la gauche comme incapable de s’amuser8. À ce titre, l’humour noir, qui permet à la gauche de dénoncer ce qu’elle met en humour, n’est, pour la droite, qu’une exagération de ce qu’elle pense vraiment. Lorsqu’un humoriste de droite se moque des homosexuels, ce n’est pas pour critiquer l’homophobie, mais bien pour signifier, auprès d’un auditoire déjà conquis, que ces gens ne sont pas dignes de respect : on rit toujours aux dépens d’autrui.

C’est d’ailleurs à cela que doit finalement servir l’humour : discipliner le corps social en visant continuellement les mêmes individus, afin de les stigmatiser. Ce harcèlement s’incarne particulièrement à travers la fonction paradoxale de l’insulte au sein de la droite, qui consiste principalement à associer sa cible à une catégorie de la population qu’elle juge, par elle-même, risible – les juifs, les femmes, les homosexuels. On se moque de l’autre pour souder le groupe, et on s’assure en même temps qu’il soit à jamais rejeté, et restera à sa place. On comprend ainsi comment, à l’adolescence, la focalisation des insultes sur l’homosexualité et les femmes structure très tôt un imaginaire masculiniste : on empêche ainsi toute expression d’un caractère efféminé dans le groupe, et on oblige à se conformer à la norme virile, au risque sinon de s’exposer au rejet et à la violence physique. Savoir de qui je rigole, comment j’en rigole, pourquoi j’en rigole : c’est toujours une disposition, consciente ou inconsciente, qui dit quelque chose de ce qu’on pense de la société. De ce fait, qui ne rira pas avec les autres s’exposera au risque d’être assimilé à la figure honnie. C’est l’inverse du centre, qui cherche, quant à lui, à faire rire en pensant ne critiquer personne.

Rire centriste : l’art de ne froisser personne

Depuis les changements opérés à l’antenne de France Inter en septembre 2025, une petite musique semble monter parmi le public : « les humoristes de la Matinale ne sont plus drôles »… Face à la chute de l’audimat, des mesures ont d’ailleurs été prises pour essayer de rectifier le tir, sans pour autant réussir à retrouver la formule gagnante incarnée par Guillaume Meurice. Serait-il devenu si difficile de faire rire les gens en 2026 ?

France Inter est en fait confrontée à une contradiction insoluble pour l’humour centriste : comment faire rire sans égratigner personne ? Pour jouer au bouffon du roi, l’humoriste centriste sait qu’il faut surtout éviter de se faire licencier. Il a bien compris que Guillaume Meurice est allé trop loin avec son « nazi sans prépuce ». Il prend donc bien soin d’éviter toute blague qui parle de Gaza. Il sait aussi qu’il faut faire rire le roi, c’est-à-dire, la bourgeoisie macroniste. Pour cela, il faut que ses blagues respectent quatre principes :

  • Le culte de l’harmonie, qui suppose le compromis au détriment du clivage.
  • Un rapport obsessionnel à la réputation, qui amène à vouloir en toute circonstance se respectabiliser.
  • La culture du bon élève, c’est-à-dire la recherche de l’approbation des autorités instituées en respectant des attendus normés.
  • La poursuite de la raison, comprise souvent comme un bon sens qui s’opposerait à « l’irrationalité de la foule »9.

Lorsqu’un centriste fait de l’humour, ou qu’un humoriste cherche à faire rire des centristes, il faut donc : que sa blague évite de cliver, qu’elle ne fâche personne, qu’elle réponde aux attentes du public, et qu’elle véhicule les bonnes valeurs morales de la bourgeoisie libérale. Or, depuis #metoo, le consensus bourgeois en matière d’humour a été rattrapé par la réalité des rapports de genre. On peut apprécier le bon mot, le trait d’esprit, la petite remarque qui vient gratter en dîner mondain – mais quand le « politiquement correct » du féminisme vient empêcher de « rire de tout », comme à la belle époque de « l’esprit Canal », la bourgeoisie libérale, surtout blanche et masculine, est bien désœuvrée. Heureusement, il lui reste les dîners entre potes, les safe spaces de jeunes blancs qu’a offerts la ligue du LOL10, ou les humoristes de droite, pour assouvir leur plaisir coupable : une bonne dose d’humour oppressif… Quitte à glisser, pourquoi pas, un bulletin Bardella.

Sans aller jusque-là, il reste, pour l’humoriste centriste, une recette miracle pour mettre tout le monde d’accord : piquer ceux d’en bas et caresser ceux d’en haut, pour garantir l’ordre et le statu quo. Exit donc les blagues sur les violences policières, et bienvenue aux chroniques sur les trottinettes électriques11.

Est-ce que cet humour, moral chez Sofia Aram, inoffensif chez Lisa Delmoitiez, se réduit pour autant au centre macroniste ? Avec son émission « À l’air libre », Mediapart cultive en effet comme France Inter un sens du sérieux ponctué d’intermèdes humoristiques, qui rencontre les mêmes limites : maintenir sa réputation en faisant de l’humour sans cliver, et en respectant les normes morales d’un public où sont surreprésentés les CSP+, urbains, diplômés du supérieur, travaillant dans le tertiaire. Évoluant dans des espaces sociaux où le discours et les pratiques de consommation sont l’alpha et l’omega de la politique, les jugements moraux y prennent une place prépondérante, notamment sur les réseaux sociaux, où il s’agit souvent d’attribuer les bons ou les mauvais points en fonction d’une vision très idéaliste du monde. On adore un jour une personnalité, puis on la boycotte après qu’elle nous a déçue, on se met à moins aimer ses proches pour des mots maladroits12 ou des consommations jugées « problématiques »13. Cette méfiance généralisée s’explique aussi par la crainte, sincère, du public d’être associé auprès de ses proches à des prises de position « polémiques » : il faut donc absolument éviter qu’une suspicion d’immoralité pèse sur un média, car sinon, il faudra s’en séparer, faute de quoi sa réputation se retrouve entachée, par contamination.

Fort de son air professoral, le centre-gauche ne manque jamais de rappeler à son entourage que telle ou telle personne ne doit plus être suivie car elle aurait dit/fait quelque chose de condamnable, pour l’éternité. Plutôt que de valoriser une perspective matérialiste, qui accepte l’imperfection du monde et valorise l’action collective pour changer les structures de domination, on individualise les problèmes et on cherche à mettre à l’écart ce qui viendrait entacher notre pureté morale. Résultat : chez France Inter, on tire à boulets rouges sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à LFI, et chez Mediapart, on s’excuse par avance de défendre des positions proches de la France Insoumise, en énumérant par le menu les excès de Jean-Luc Mélenchon qu’on ne cautionne pas : on sait en effet que les procès d’intention peuvent aller vite au sein de la gauche brahmane14. Il y a cependant un bastion où le centre-gauche s’autorise à rigoler : celui des premiers concernés qui parlent de leur situation. Quand il s’agit de personnes racisées ou queers, l’humour trash – sur le patriarcat, les violences policières, le colonialisme ou les inégalités sociales – redevient permis. De manière très étonnante, le centre-gauche autorise donc des gens plus à gauche que lui à le divertir. Trop soucieux de son image, il vit ainsi, par procuration, un humour radical qu’il se refuse lui-même de pratiquer.

Rire de gauche : ni Dieu, ni maître… ni rien, désormais ?

Dès la Révolution française, la presse satirique de gauche, incarnée par exemple par le Père Duchesne, se délecte de la critique des puissants et de la défense du peuple, contre une presse conservatrice qui multiple les caricatures sur la révolution. Irrévérencieuse et parfois choquante, la gauche a fait de l’humour un vecteur privilégié pour dénoncer les injustices et défendre ses idéaux. Au XIXe siècle, ce style pamphlétaire se retrouve aussi bien dans les écrits philosophiques de Marx que dans les romans de Jules Vallès, les caricatures d’Honoré Daumier ou encore la peinture de Gustave Courbet. Au XXe siècle, elle accompagne encore toutes les luttes sociales. Pour la première moitié du XXe siècle, on peut penser à l’humour acerbe d’Emma Goldman, figure majeure de l’anarchisme aux États-Unis, aux pièces de Bertolt Brecht, ou encore aux numéros du Canard Enchaîné. Pour la seconde moitié du XXe siècle, on pourrait citer la chanson française, de Georges Brassens à Renaud, les humoristes Coluche/Desproges/Bedos15, ou encore la BD post-soixante-huitarde, de Hara Kiri à Charlie Hebdo (première époque) en passant par Siné Hebdo.

Pourquoi, au XXIe siècle, est-il alors devenu si difficile à la gauche d’exister sur le plan de l’humour ? Le cas des Guignols de l’info se propose ici comme un cas d’école. Émission de Canal+ diffusée de 1988 à 2018, Les Guignols de l’info représentait la quintessence de l’humour satirique populaire, avec ses portraits au vitriol de la classe politique française et sa dénonciation sans ambiguïté de l’impérialisme américain. Or, Les Guignols de l’info ont souffert de plein fouet du rachat par Bolloré en 2015, signe de la droitisation du paysage médiatique. À cette censure politique qui a eu raison de l’émission, il faut ajouter la difficulté, pour l’humour de gauche, de s’adapter aux évolutions de la population. Face à un public de plus en plus conscient du sexisme, du racisme et du validisme de la société, force est de constater que la vieille gauche satirique ne s’est pas beaucoup remise en question, se murant parfois dans un humour de boomer16, où le style « vieux con » de la droite s’accompagne d’un mépris à peine dissimulé pour une jeunesse de gauche qu’elle peine à comprendre, et qu’elle accuse, sans se l’avouer, d’être la cause de sa faillite. Enfin, l’inertie croissante de la société française rend difficile l’émergence, hors du champ du stand-up ou de la vidéo en ligne, de figures de l’humour à gauche. Résultat : l’humour de gauche aujourd’hui semble se résumer aux humoristes évincés ou démissionnaires de France Inter (Nicole Ferroni, Pierre-Emmanuel Barré, Guillaume Meurice, Aymeric Lompret), aux humoristes racisés (Waly Dia, Merwane Benlazar, Akim Omiri), et à quelques figures du stand-up reconnues pour leurs prises de position politiques (Audrey Vernon, Blanche Gardin).

Le champ d’expression de la gauche semble donc s’être rétréci à un secteur professionnel qui bénéficie d’une part, d’un public venu chercher de l’humour qui se montre indulgent quant à ce qui est dit, et d’autre part, d’une industrie qui repose sur le fait de faire rire, autant, si ce n’est avant, de parler de politique. On peut élargir la focale jusqu’à cet autre champ d’expression de la gauche : celui des vidéastes en ligne, en particulier ceux qui font de la vulgarisation. Ainsi d’Usul ou de Modiie, qui sur Blast font un travail entre la recherche et le journalisme, des streamers de la Zawa Prod, ou encore de Manon Bril, qui se produit sur scène depuis 2025. Enfin, on peut citer des médias comme Urbania, Climax ou Frustration qui intègrent l’humour à leur critique de gauche. Dans les trois cas cependant, la très forte concurrence rend difficile pour de nouvelles personnalités d’émerger, et les espaces où ces paroles s’expriment ne permettent pas de toucher au-delà d’un cercle assez réduit de sympathisants de gauche diplômés du supérieur. Sur le plan de l’humour comme de la politique, la gauche doit donc réussir à parler aux classes populaires.

L’humour de gauche doit aussi être un humour populaire

Il faudrait d’abord que la gauche sorte d’une posture morale bourgeoise, visant à prescrire les bons ou mauvais comportements. Cette manière professorale et paternaliste d’aborder la politique est contraire à l’aspiration émancipatrice de nombreuses personnes des classes populaires qui ont vécu l’école puis l’entreprise comme des expériences d’infantilisation et de discipline bourgeoise – ce qu’elles sont ; or la gauche éduquée, qui en a bénéficié, a du mal à l’admettre, et à faire la différence entre des expressions rebelles, polémiques, impertinentes, voire de mauvais goût, qui peuvent aussi être l’expression de sensibilités populaires qui choquent la bourgeoisie, et des formules ou comportements réactionnaires qui sont inacceptables. Ainsi, si le terme « connard » a des origines sexistes, personne dans les classes populaires ne l’utilise désormais avec cette connotation-là ; inversement, le terme « pédé » est très fortement associé aux insultes homophobes qui, au sein des classes populaires comme bourgeoises, ne souffrent d’aucune ambiguïté. Dans la continuité de la perspective marxiste de Juliette Farjat sur le langage17, il faut donc davantage s’intéresser, en matière d’humour, aux pratiques langagières qu’à l’étymologie des mots, au vocabulaire ou à la grammaire.

Ensuite, il faudrait que la gauche puisse s’adosser, comme le théorisait Gramsci, à des figures d’intellectuels organiques, c’est-à-dire des individus issus de la classe sociale à laquelle ils s’adressent. De ce fait, favoriser la diversité des parcours de figures de gauche employant l’humour facilitera l’identification et la popularisation du discours humoristique de gauche dans différentes sphères de la société.

Enfin, il faudrait renouer avec la créativité qui a caractérisé la gauche dans sa capacité à dénoncer avec l’humour toutes les formes d’oppression, pour qu’elle puisse s’adapter aux changements de la société. Cela doit passer par l’expression d’une radicalité qui ne peut pas être limitée, dans la forme ou le fond, par la recherche d’une forme de respectabilité. Il y faut une certaine ouverture d’esprit et une acceptation de la diversité qui passe, d’une part, par la confiance accordée à des formes d’expression de gauche qui ne sont pas les siennes, et d’autre part, par la capacité à faire soi-même preuve de recul par rapport à ses propres travers – plus facile à dire qu’à faire.

Les avis très négatifs qu’un film comme Sans filtre18 a reçus de la part des Cahiers du cinéma, La Septième Obsession, Libération ou encore Mediapart, me semblent illustrer ces difficultés – et la prégnance de la mentalité centre-gauche dans la critique cinéphile. Le film a ainsi été accusé d’être grossier, populiste, relevant d’un marxisme au rabais, décrit comme un pamphlet misogyne et même, réactionnaire ! La preuve : les bonnes critiques qu’il a au contraire reçues des Échos, du Parisien, du Figaro ou du Point. Or, ce film est avant tout une attaque en règle contre la bourgeoisie : pointant du doigt les insuffisances du féminisme libéral, se moquant avec méchanceté des incohérences de la bourgeoisie culturelle, dénonçant la violence des rapports de classe, le film est une satire, sans filtre justement, qui se rend accessible parce qu’il ne recherche pas la nuance à tout prix qui sied tant au goût libéral. Il s’autorise à être méchant envers les élites d’une manière qui peut apparaître démagogique par une bourgeoisie qui s’y reconnait un peu, mais qui est tout à fait jouissive pour des classes populaires qui identifient bien là tous les traits de ce qu’elles détestent : le paternalisme, l’hypocrisie, la médiocrité, la superficialité. Sans peur du mauvais goût, le film n’en propose pas moins une lecture à plusieurs niveaux, qui me semble beaucoup plus fine qu’une série comme White Lotus, qui, elle, a beaucoup plu à la critique de la bourgeoisie culturelle – peut-être parce qu’elle n’y est pas représentée ?

Ces œuvres qui assument la conflictualité de classe éclairent la voie pour un art de gauche qui renouerait avec un humour radical : on pourrait citer aussi le film Parasite19, dont la dimension écomarxiste est souvent occultée par la critique bourgeoise ; mais aussi le triptyque À couteaux tirés / Glass Onion / Wake Up Dead Man20, portrait sans cesse réactualisé de la bourgeoisie états-unienne, ou encore la série Severance21, qui raconte l’absurdité du monde du travail.

Bonus états-unien : « left can’t mème » ?

Les trois blocs sociaux qui structurent cette analyse ont été depuis dix ans le champ de bataille de la politique états-unienne en ligne. Avec l’explosion, sur les réseaux sociaux, des contenus humoristiques à visée politique, l’humour a été un levier majeur pour attirer des électeurs et discréditer le camp d’en face. On peut l’illustrer par le souvenir de l’expression « Left can’t meme », utilisée par la galaxie trumpiste en 2016 pour soutenir que la gauche ne savait pas faire des mèmes22 : à l’ère de la bien-pensance, du wokisme, il n’y aurait que la droite qui sache rigoler. Derrière cette notion de « left », les trumpistes faisaient référence, en particulier, au concept de « libs », les liberals qui désignent aux États-Unis un centre qui parle principalement de « questions de société23 » et qui est vu comme moralisateur24.

Ma génération décidera du futur
Ta génération ne sait même pas décider s’ils sont un garçon ou une fille

Et, de fait, on ne peut pas dire que la campagne d’Hillary Clinton ait brillé par un humour décapant et provocateur (« edgy » comme on dit dans l’argot d’internet). Obsédé par la recherche de respectabilité, le centre pratique volontiers la langue de bois et se drape dans un sérieux qui le rendrait « objectif » et « neutre » : à l’inverse donc d’un Donald Trump, dont le style spontané et outrancier détonnait franchement avec celui, calculé, pour ne pas dire artificiel, de Kamala Harris. L’humour de ce centrisme états-unien est assez bien représenté par les blagues inoffensives ou consensuelles, qui sentent bon le showbiz, du Tonight Show de Jimmy Fallon.

Dans un pays où la gauche a été très sévèrement réprimée, en particulier pendant les deux périodes de « Peur rouge » que sont les années 1917-192025 puis 1947-195726, il n’est pas anodin que la droite considère que la « gauche » serait représentée par le centre, qu’incarne l’establishment démocrate. Or, la gauche, aux États-Unis comme ailleurs, a toujours su manier la satire pour dénoncer les traditions, la religion et le capitalisme. Rien que parmi les soutiens déclarés à Bernie Sanders, on trouve des personnalités aussi variées que le documentariste Michael Moore, les présentateurs Trevor Noah et Jon Stewart, l’influenceur Hasan Piker, le journaliste Nathan Robinson, le philosophe Slavoj Žižek et le réalisateur Adam McKay. Leur point commun ? Tous, à leur niveau, utilisent l’humour pour promouvoir leurs idées.

En la matière, Zohran Mamdani, maire fraîchement élu de New York, a révélé tout au long de sa campagne son sens inimitable de la répartie et de l’autodérision. En plus de le rendre sympathique et de déstabiliser ses adversaires, son humour lui permet d’accroître son audience et d’encourager les gens à s’engager politiquement. Signe des temps : aujourd’hui, plus personne ne dit « left can’t meme », et la figure du « chud », caricature du républicain frustré qui vit seul chez sa mère, devient de plus en plus populaire dans les représentations humoristiques en ligne27. La gauche états-unienne a toujours utilisé l’humour pour rendre son discours accessible et en même temps susciter l’indignation contre les élites politiques et économiques : en 2025, face au deuxième mandat de Trump, la gauche est ainsi apparue pour une part croissante de la population comme le camp qui défie le pouvoir par le rire, ne serait-ce que parce que Trump poursuit sans vergogne tous ceux qui continuent à se moquer de lui.

L’humour n’est donc évidemment pas neutre : il est éminemment politique. Plutôt que de rechercher l’approbation du centre, et de sa machine médiatique à créer de la respectabilité, il faut que la gauche assume sa dimension conflictuelle, y compris par l’humour, contre la bourgeoisie et les oppresseurs de tous bords. Le riche homme blanc occidental, qui pouvait rire impunément « de tout » – entendre : des noirs, des arabes, des juifs, des femmes et des handicapés – doit composer aujourd’hui avec les critiques que les minorités, longtemps mises à l’écart de l’espace public, peuvent lui adresser. S’il souhaite donc rire de tout, qu’il commence par lui-même : lorsqu’on parlera des privilèges qu’il tire d’une société patriarcale, capitaliste et impérialiste… il en rira peut-être ; mais comme Donald Trump : jaune.

Pour prolonger


  1. Si ses prises de position politiques, sa soirée avec Valeurs actuelles ou encore sa chronique sur Europe 1 période Bolloré ne suffisent pas à attester sa position à droite de l’échiquier politique, on peut se référer à sa chronique sur Europe 1 « Sonia Mabrouk pas là ? C’est parce qu’elle a interviewé Bompard hier c’est ça ? », le 13 février 2024 ↩︎
  2. Par exemple sur YouTube la vidéo #38 La grève (… synaptique!!), 14 novembre 2012 ↩︎
  3. Y compris sans crainte d’être critiqué, ce qui pourtant revient à nier la liberté d’expression des gens qui pensent différemment, comme le montre bien Thomas Hochmann dans « On ne peut plus rien dire… ». Liberté d’expression : le grand détournement (Anamosa, 2025). ↩︎
  4. Comme l’analyse Pablo Stefanoni dans La rébellion est-elle pensée à droite ? (La Découverte, 2022). ↩︎
  5. La chercheuse Marion Jacquet-Vaillant a ainsi montré, à travers sa cartographie de l’extrême droite sur X, la place des comptes humoristiques comme carrefour entre les différentes mouvances de l’extrême droite. Sur ce sujet, voir l’émission d’Au Poste « Extrême droite : la fabrique des followers » (16 décembre 2025). ↩︎
  6. Il faut évoquer ici l’exception notable du courant libertarien, qui se targue, à travers un humour « amoral » et sans limites, d’être le seul à vraiment défendre la liberté absolue. ↩︎
  7. On ne peut manquer de voir comment, de manière troublante, après les attentats et la disparition des personnalités de gauche à Charlie Hebdo (Cabu, Charb, Tignous…), ce journal s’est droitisé, au point de ne s’attaquer désormais qu’aux cibles de l’extrême droite, épargnant par là même le vieil homme blanc occidental auquel ressemble de plus en plus sa rédaction. ↩︎
  8. Cet usage politique de l’humour a été analysé par Pierre Plottu et Maxime Macé dans Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur internet (éditions divergences, 2024). ↩︎
  9. On remarquera que ces quatre dispositions se manifestent dans la volonté répétée du PS ou de la CFDT de se faire bien voir par la presse et les partis pro-patronaux, plutôt que de rejoindre la stratégie « irresponsable » et « clivante » de la France Insoumise et de la CGT, qui n’ont pas peur de parler de lutte des classes. Cela me semble symptomatique d’une morale « chrétienne-démocrate » hostile au marxisme. ↩︎
  10. Groupe Facebook qui, de 2010 à 2019, a rassemblé plusieurs personnalités du monde de l’information, plutôt affiliées à des médias centristes. Sous couvert d’être un groupe à caractère « humoristique », il a été accusé d’être à l’origine de plusieurs campagnes de cyberharcèlement, en particulier à caractère sexiste. ↩︎
  11. Quand on écoute France Inter, on se demande parfois si les chroniqueurs ont conscience que le monde se ne résume pas aux métropoles françaises, et singulièrement à Paris. L’entre-soi cultivé à l’antenne et l’importance des blagues classistes et dénigrant la campagne laissent supposer le contraire. ↩︎
  12. On peut supposer que l’absence d’écriture inclusive dans cet article aura généré chez certain·es (sauf ici) un certain embarras moral. ↩︎
  13. On pensera à la sévérité avec laquelle la bourgeoisie de gauche juge les classes populaires pour leur consommation de Nutella, à base d’huile de palme, tandis qu’elle se contente d’une honte rentrée quand il s’agit de dénoncer les voyages en avion. ↩︎
  14. Concept développé par Thomas Piketty dans son ouvrage Capital et idéologie (Seuil, 2019), qui renvoie au glissement, depuis les années 2000, de la gauche vers une classe d’éduqués du supérieur, et aux professions associées, au détriment d’une gauche des classes populaires, qui se mure dans l’abstention. Voir l’article (en accès libre) du Grand Continent paru en 2018 ↩︎
  15. Que la droite aime tant mobiliser pour dire que la liberté d’expression est révolue, oubliant sciemment de rappeler l’opinion politique de ces humoristes. ↩︎
  16. Une fois la gênance passée, la lecture de vieux numéros de Fluide glacial n’échappe pas à la formule rituelle : ça a mal vieilli. ↩︎
  17. Dans Le langage de la vie réelle. Pour une philosophie critique des pratiques langagières (éditions sociales, 2024). ↩︎
  18. Triangle of sadness, film de Ruben Östlund sorti en 2022. ↩︎
  19. Bong Joon-ho, 2019. ↩︎
  20. Ryan Johnson : respectivement 2019, 2022, 2025. ↩︎
  21. Sortie en 2022, toujours en cours. ↩︎
  22. Les mèmes sont des figures (phrases, vidéos, images…) reprises et diffusées de manière virale sur internet, le plus souvent à des fins humoristiques. ↩︎
  23. Pour se distinguer d’une gauche marxiste qu’ils voient comme un épouvantail, le centre adore parler de « sociétal », c’est-à-dire de luttes dont il retire tout enjeu social pour n’en garder que la dimension identitaire, soluble dans le capitalisme. À croire que dans le féminisme, l’antiracisme et l’antivalidisme, les enjeux sociaux ne seraient pas intrinsèquement liés aux enjeux culturels… ↩︎
  24. Il est cependant frappant que de nombreux mèmes de la droite reposent principalement sur la dénonciation d’une décadence morale des États-Unis que représenterait la propagation d’une « idéologie woke ». ↩︎
  25. Très forte répression des mouvements anti-guerre, puis de l’extrême gauche, pour son soutien à la révolution bolchevique. ↩︎
  26. Début de la guerre froide et période du maccarthysme, du nom du sénateur américain qui a encouragé la chasse des communistes, réels ou supposés, au sein des institutions américaines. ↩︎
  27. C’est ce qu’Adam Aleksic, un linguiste américain spécialisé dans l’analyse du langage sur internet, a observé depuis novembre 2025. ↩︎

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