« On est là » : les lycéens de Cachan à l’école de la lutte

Pour que des blocus s’édifient à l’aube devant les lycées, pour que des manifestations voient déferler des dizaines de milliers de lycéen.ne.s dans les rues des villes de France, il ne faut pas seulement une colère ultra légitime, produite par dix années de saccage de l’Education Nationale. Il faut aussi, très concrètement, que de jeunes gens s’organisent, souvent pour la première fois de leur vie : apprendre à lutter, c’est une école de la politique, à laquelle la « GenZ » se forme en vitesse accélérée. La journaliste Emeline Dutheil a suivi à Cachan une poignée de lycéen.ne.s décidé.e.s à se faire entendre, et livre ici un reportage de terrain très instructif sur les joies et les déconvenues de la mobilisation.

Politique

Vendredi 16 octobre, 13h30. « On n’a pas trop envie de parler », m’alerte Emma en rigolant. Les quatre élèves du lycée de Cachan ont le sourire jaune à la sortie du ministère de l’Éducation nationale : constitués en collectif pendant le mouvement lycéen, ils viennent d’y rencontrer deux membres du cabinet du ministre pour exposer leurs revendications. Emma raconte : « Quand j’ai parlé des AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap), ils m’ont dit : « Mais vous n’êtes pas du tout renseignée sur le sujet. » – « Madame, excusez-moi, je suis concernée par le sujet ! » Antoine et Paul s’indignent avec elle : « Ils ne voulaient pas aborder la question des effectifs. » ; « Moi, j’ai une malentendance sévère », explique Emma. « Ça m’a frustrée. On voyait bien qu’ils n’avaient pas envie de nous écouter. »

« J’ai plein de phrases qu’ils ont dites. » Antoine sort son ordinateur de son sac à dos, au milieu du trottoir. « Vraiment, c’est… wow. Y avait une espèce de mépris perpétuel. » On se dirige vers la Seine. Jusque-là resté silencieux, Clément — chemise bordeaux et cravate, il avait misé sur sa tenue — se rappelle les paroles du Premier ministre Sébastien Lecornu, entendues la veille à la télé : « Ça ne ressemble plus à un mouvement lycéen. » Il y voit désormais un « mouvement de violences urbaines ». Désabusé, Clément lâche : « D’accord, bah super. » Alors, c’est décidé : demain, ils participeront à la grande mobilisation du 17 octobre : « pour se faire entendre ».

Du blocus au collectif

Quinze jours plus tôt, leur mouvement n’existait pas à Cachan — et eux ne se connaissaient pas non plus.

Jeudi 1er octobre. Le soleil n’est pas encore levé quand des dizaines d’élèves se rassemblent devant l’entrée du lycée polyvalent de Cachan, dans le Val-de-Marne. Emma et une amie, deux élèves de première, accrochent une grande banderole aux grilles. Quelques jours avant, lors d’une manifestation étudiante, elles s’étaient dit : « Faut qu’on fasse un truc, faut qu’on se réveille. »

Clément, en terminale, est encore dans le bus à Villejuif quand son copain Daniel l’appelle : « On est en train de bloquer, y a plein de gens. Viens ! » Ça fait quelques jours que les deux amis essaient d’ébruiter l’idée d’un blocus dans les couloirs ; Clément a même créé un compte Instagram pour en organiser un. Mais aujourd’hui, le rassemblement s’est fait tout seul.

Depuis plusieurs jours, les vidéos de lycées bloqués circulent sur TikTok et Snapchat. D’abord Créteil, puis Saint-Denis, Montreuil. À Cachan aussi, les élèves ont des raisons de se mobiliser : bâtiments dégradés, classes surchargées, restaurant Crous saturé. Pour 2 500 élèves, le lycée compte une seule infirmière — la deuxième est arrêtée depuis deux ans — et deux AESH.

Quand Clément arrive, des poubelles bloquent l’entrée du lycée, l’une fume un peu. « Après, c’est parti en cacahuète », dit Emma. Feux de poubelles, mortiers, CRS, lacrymos. Tout le monde s’éparpille. Le lycée est fermé sur arrêté préfectoral. « La réalité, c’est que le blocus a viré à la dégradation et à la violence », concède Clément. La direction du lycée recommande de garder les élèves à la maison. Sur les revendications des lycéens, pas un mot.

Photo : Émeline DUTHEIL

Le lendemain, Clément et Daniel se rendent au lycée Darius-Milhaud, au Kremlin-Bicêtre, où des copains ont déjà structuré un collectif, avec des comptes TikTok et Instagram. Ils viennent soutenir le blocus, mais aussi observer comment les autres s’organisent. « À ce moment-là, on s’est dit : pourquoi on ne créerait pas un mouvement à Cachan, nous aussi ? » Daniel crée un groupe WhatsApp, Clément renomme le compte Instagram : « Mouvement Cachan 94 ». Les copains de Darius relaient le compte. De nouveaux membres commencent à rejoindre le groupe.

Les parcours sont différents : Clément est fils d’intermittents du spectacle et habite le centre de Villejuif. Antoine et Paul, jumeaux, ont grandi à Cachan, avec un père d’origine vietnamienne, directeur comptable, et une mère professeure des écoles. Daniel est né en Équateur ; Emma en France. « Le collectif, je le vois comme un reflet de la société », dit Clément. « Il y a des gens de tout et de partout. C’est ça que j’aime dans le mouvement. »

Pendant le week-end, le collectif s’organise sur WhatsApp et rédige un communiqué qui condamne les violences du blocus et expose ses revendications. Clément et Daniel proposent une AG avec le lycée Darius le lendemain pour mener des actions communes. Pouces levés en guise de vote.

Faire entendre la voix de la banlieue

Lundi 5 octobre. « Ah, c’est toi, Antoine ! Celui qui parle beaucoup sur le groupe ! » Emma rigole. Une vingtaine d’élèves des lycées de Cachan, Darius et Adolphe-Chérioux marchent de Villejuif à Vitry — trois quarts d’heure de marche, de pancartes et de slogans sous le soleil. Pour certains, c’est la première manifestation. Devant la mairie, ils exposent leurs revendications, puis se séparent : certains restent parler aux élus, venus pour l’occasion, d’autres continuent le cortège vers Ivry. Ils longent des routes, s’arrêtent à un rond-point — des voitures klaxonnent. « On s’est vraiment sentis soutenus. »

L’après-midi, huit délégués du collectif s’assoient à la mairie de Cachan : il y a la maire, Hélène de Commarmond, la députée du Val-de-Marne, Sophie Taillé-Polian, et des adjoints — dont Camille Vielhescaze, présent au premier blocus. Le lien s’est fait par Clément : « J’avais fait mon stage auprès de Sophie Taillé-Polian. » Quand la mairie a cherché à joindre les élèves du mouvement, la députée leur a donné son numéro. « Elle avait une petite intuition de qui était derrière, rigole-t-il. Et c’était vraiment moi. »

Pendant deux heures et demie, huit lycéens abordent les conditions matérielles et d’enseignement, mais aussi leur avenir et leur place dans la société. C’est le premier contact institutionnel du collectif. « Ça m’a appris qu’on avait la capacité à interpeller des élus », résume Paul. À partir de ce jour-là, la mairie de Cachan agit en alliée. Elle prête des salles, accompagne les manifestations et sert d’intermédiaire avec la direction du lycée. Car celle-ci ne communique toujours pas avec le collectif. Les lycéens apprennent que les absences lors du premier blocus ont été notées.

Darius et Cachan continuent de manifester et de bloquer ensemble. Mais les lycéens veulent porter la voix plus haut et plus loin. Dans le reste du 94, aucune info : qui bloque, comment ça s’organise, que dit l’administration ? L’idée d’unir les lycées du département fait son chemin — amplifier les revendications, faire entendre la banlieue sud. Ils fouillent leurs contacts. « Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un. On fait passer le mot, et on fait une AG. » Résultat : dix lycées se rencontrent à la Bourse du travail de Villejuif. « C’est pas mal ! »

Ce jour-là, ils font le tour des revendications nationales, de la situation de chaque lycée et des actions déjà menées. Le 94, pour la première fois, devient visible pour lui-même. Le lycée Jean-Macé est déjà allé sur BFMTV ; NBC News les a contactés pour une interview. Cachan propose : et si on répondait depuis tous les lycées du 94 regroupés ? La proposition est approuvée. Ils écrivent la première communication du 94.

Quelques jours plus tard, Antoine et Emma représentent Cachan à leur première AG interlycées nationale, à Paris. « C’est que les Parisiens qui parlent », conclut Antoine. En cinq minutes — « sans débat » —, l’AG vote pour ne plus parler aux institutions. Emma s’indigne : « Ils nous demandent de tourner le dos aux mairies qui nous soutiennent ! » — « C’est une question légitime, concède Antoine. Mais il n’y a même pas eu de débat. » Il continue : « Nous, les lycées de banlieue, on est relégués au fond de la salle. » Ils n’en sont qu’à la première marche de l’escalier — « avoir au moins des profs, au moins un bâtiment. Eux, à Paris, n’ont pas ce problème-là, donc ils veulent cette énorme marche de la révolution. Nos revendications passent à l’arrière-plan. »

Aux portes du pouvoir

Vendredi 9 octobre. Antoine est encore en pyjama quand il reçoit un message du lycée Pauline-Rolland : « Le ministre de l’Éducation nationale vient vers vous. » Alarme dans le groupe WhatsApp, Clément aussi a été contacté par la mairie. À 9h, Antoine se plante devant les grilles, mal réveillé par le froid mais pancarte en main – premier du collectif. Il voit le proviseur arriver, demande à être présent — « On va voir ce qu’on peut faire » —, puis aperçoit entrer dans l’enceinte les membres du Conseil de la vie lycéenne (CVL), élus la veille par vote à distance.

À 9h20, l’adjoint au maire, M. Vielhescaze, s’approche d’Antoine et Clément : il va parler au ministre pour proposer leur participation. Des voitures noires entrent. À 9h40, verdict : le cabinet ne les recevra pas — on leur parlera après.

Ce qui s’est dit dans la salle, l’adjoint l’a rapporté : le proviseur a dit être passé par le CVL, « l’instance démocratiquement élue », dans le peu de temps disponible. L’échange a porté sur le bâti, les manuels et les emplois du temps. Mais, note l’adjoint, de nombreuses revendications — nationales ou portées par le collectif — sont restées dehors : les moyens alloués au lycée, les conditions de travail du personnel. Le ministre a trouvé ça « assez différent de ce qu’il avait pu entendre par ailleurs », en citant Parcoursup et la santé mentale.

Devant les grilles, les lycéens du collectif attendent. À 10 h 30, les voitures sortent. Ils se précipitent avec leurs pancartes levées, la police les empêche de passer. Le ministre part sans les voir.

Photo : Émeline DUTHEIL

L’après-midi, un mail de la direction est communiqué aux parents ; il y est fait mention de la visite du ministre, des élèves de la Maison des lycéens et du CVL. Le collectif de Cachan n’y apparaît pas. De la matinée, il lui reste la carte de visite tendue par deux membres du cabinet ministériel, avec une consigne : leur écrire « rapidement » pour organiser une rencontre.

Jeudi, 15 octobre. Après plusieurs mails et l’intervention de la mairie, le collectif obtient un rendez-vous avec le proviseur, arrivé à la rentrée. Six élèves, un parent, deux profs. En face, toute l’administration. « C’était assez impressionnant », confie un professeur. Paul déroule les revendications du groupe ; le proviseur le coupe : « Tu te calmes, on n’est pas dans un débat présidentiel. » Les lycéens tentent de poursuivre. Mais « face à lui, on a perdu nos mots », raconte Emma. « En fait, on ne se sentait plus légitimes. » Selon eux, l’administration ne prend aucun engagement.

Le lendemain, ils sont reçus au ministère de l’Éducation nationale — le rendez-vous promis par la carte de visite. Pour les élèves, aucun engagement, là non plus. Quand ils ressortent à 13h30, Emma assure : « Moins ils nous écouteront, plus on agira. Tant qu’on ne sera pas écoutés, on ne s’arrêtera pas. »

Photo : Émeline DUTHEIL

Le choix de la rue : pour le 17 octobre, ils ont décidé de rejoindre le cortège Paris-Banlieue avec un but : faire entendre ensemble les revendications des lycéens de banlieue. Daniel tracte déjà. Rendez- vous à République, Paul et Emma seront les coordinateurs du cortège du 94.

« 94, on est là ! »

Samedi 17, 12h30. Une brume de lacrymo enveloppe la place de la République. Ça sent le poivre. Antoine et Paul sont à côté du Five Guys, avec quelques autres lycéens. Le départ de la marche est prévu à 14 h, mais la police a bouclé la place. Impossible pour les autres de les rejoindre : le groupe est dispersé, le cortège commun déjà compromis. La bouche de métro est gazée, Emma doit changer de station. Appels et messages : il faut rameuter tout le monde. Paul brandit le mégaphone : « 94 ! On est là ! »

Info d’une étudiante : le cortège de Paris-Banlieue s’apprête à partir du boulevard Magenta. On est encore loin. Ça se frite : « Il faut le rejoindre ! » — « Mais les autres ne sont pas arrivés ! » Finalement, des responsables sont désignés pour guider les retardataires. « Prenez-vous par l’épaule ! » Ça rigole, mais la file se forme. Au boulevard Magenta, on accélère — le cortège est juste là. « Faites de la place ! » Les deux banderoles se déploient. La voix d’Antoine crépite dans le mégaphone : « 94, faites du bruit ! »

Photo : Émeline DUTHEIL

Ils sont une dizaine de Cachan, une trentaine avec Darius, les profs et d’autres lycéens. Finalement, Emma arrive avec des élèves de Darius — rigolades et embrassades. Le mégaphone tourne. « Moins de fric à l’Assemblée, plus de fric dans les lycées ! » Un gilet jaune s’agenouille devant eux, la foule applaudit.

« Ça a été difficile de former le cortège, on s’est tous perdus », commente Emma. Il manque des lycées. « C’est cool, ça avance lentement mais c’est bien », tempère Antoine.

Une semaine plus tard, ils sont conviés à l’Élysée — le seul collectif « non formel » et de banlieue parmi les syndicats et organisations reçus par Emmanuel Macron. Lundi 26 octobre, ils sont reçus par le gouvernement Lecornu. A la suite de la réunion, le Premier ministre annonce : 4 milliards d’euros en prêts pour rénover les lycées, 500 postes supplémentaires dans le second degré public, l’évolution de Parcoursup – certaines des revendications portées par le collectif.

« On a pu porter la voix des lycées de banlieue. Maintenant, est-ce qu’on va être écoutés sur le long terme, ça va être à voir. » Dans le collectif, c’est 2027 qui est en ligne de mire : « Se repositionner au centre du débat et rappeler à tous ces politiciens que la présidentielle, c’est la jeunesse. »

Soutenez-nous !

Toutes nos articles sont en accès libre, vous pouvez nous soutenir en faisant un don à partir de 5€.

Laisser un commentaire