Nommer la France qui apparaît

L’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis a déclenché une effusion de propos racistes sur CNews (propriété de Vincent Bolloré), et ailleurs… Si la polémique a déclenché en retour une spectaculaire mobilisation de protestation à Saint-Denis, elle n’en révèle pas moins l’intensité de la panique identitaire qui saisit le système médiatique et politique dès lors que surgit l’évidence qu’il prétend refouler, la bombe idéologique que constitue le concept de « nouvelle France », désormais au cœur de la stratégie insoumise, et la friabilité de l’ordre qu’il dérange.

Politique

Dans la séquence déclenchée par l’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis, ce n’est pas la brutalité du commentaire qui surprend — on y est accoutumé. Le tour de passe-passe lexical, la mobilisation pêle-mêle de Darwin, de la horde primitive et de tout l’attirail d’un imaginaire colonial fatigué renvoient à une méthode rôdée, presque administrative. Ce qui frappe, c’est la perfection du dispositif. En quelques heures, sans discussion, sans friction, la machine se met en route. Elle ne cherche pas, elle ne doute pas : elle produit. Non pas une analyse, mais un verdict rendu avant tout examen, indifférent à la vérité de l’énoncé, attentif seulement à la fonction qu’on lui assigne dans un dispositif d’angoisse déjà saturé et déjà en quête de son prochain objet.

Car ce qui est en jeu ici n’est ni une décision, ni un programme, ni même une orientation politique identifiable avec précision. C’est plus élémentaire, plus nu, plus désarmant dans sa brutalité : c’est une présence. Bally Bagayoko n’a encore rien fait, rien décidé, rien accompli d’autre que d’exister là où l’ordre implicite des choses ne l’attendait pas. Et cette existence seule, cette apparition dans la distribution imaginaire des places, produit un effet de dissonance qu’une panique identitaire s’empresse de convertir en menace. Ce n’est pas une réaction au réel, mais une réaction à ce que le réel commence à rendre visible, et que certains auraient de beaucoup préféré maintenir dans l’ombre commode de l’évidence.

Ce qui est le plus significatif, c’est la résistance farouche à nommer cet épisode pour ce qu’il est. Très vite, la question du racisme est esquivée, déplacée vers un débat plus confortable sur les imprudences de vocabulaire — celles de la gauche, celles du concept de « nouvelle France » avancé par La France Insoumise1. Pourtant ce concept est d’une banalité qui devrait suffire à fermer le débat avant qu’il ne commence. Il nomme ce qui existe : une France populaire, traversée de mélanges, de trajectoires migratoires, de précarités accumulées, de jeunesses qui ne ressemblent pas aux représentations disponibles. Il nomme cela : un fait. Que ce fait banal ait pu faire l’effet d’une bombe idéologique dit moins quelque chose sur la hardiesse du concept que sur la friabilité de l’ordre qu’il dérange.

La panique et son économie

Le débat sur la « nouvelle France » a d’abord le mérite de mettre au jour ce que le présent s’efforce de reléguer hors champ. D’un côté, la panique de ceux qui s’imaginent encore pouvoir contrôler les frontières de la définition nationale — qui parlent de « séparatisme », de grand basculement démographique, voire de « grand remplacement » — dès lors qu’une France populaire, métissée, féminisée, urbaine et jeune accède à une visibilité politique qu’ils auraient préféré s’épargner. De l’autre, l’embarras de ceux qui perçoivent bien qu’un déplacement est en cours mais préfèrent l’euphémisme des « inquiétudes légitimes », formule qui permet à la fois de reconnaître le trouble et d’en neutraliser la portée conflictuelle — bref, de se préserver sous une apparente rigueur analytique.

Ces réactions disent moins une disparition qu’une perte de position. Ce qui vacille n’est pas la France comme réalité historique — elle a traversé des mutations autrement plus profondes — mais la prétention d’une certaine France, silencieusement blanche et héritière, à s’ériger en évidence sans jamais se nommer. Tel est le privilège ordinaire des dominants : n’avoir pas à se définir, tant leur place se confond avec l’ordre des choses. La « nouvelle France » ne supprime pas ce privilège ; elle le rend visible, et dès lors contestable. Elle rappelle que la France n’a jamais été une essence, mais un champ de luttes traversé de conflits de classe et d’histoire sédimentés.

C’est pourquoi ces discours réactionnaires relèvent d’une économie affective spécifique. Le signifiant « France » y opère comme un principe d’identification d’autant plus efficace qu’il demeure indéterminé. Il donne l’appartenance sans exiger de justification, confère une dignité héritée, dispense d’avoir à se situer. C’est ce confort qui est troublé lorsque surgit la « nouvelle France », en déplaçant l’appartenance du registre de l’évidence vers celui du conflit, et en défaisant la vieille confusion entre appartenir et définir.

Face à cela, une partie de la droite réactive un répertoire sans surprise : l’angoisse démographique, la peur du visible, la rhétorique du déclin qui transforme des signes ordinaires — langues, pratiques religieuses, visages, façons de porter un prénom — en symptômes d’une prétendue décadence. Ce délire prend deux formes qu’il convient de distinguer. La première produit une hiérarchie raciale sans jamais la nommer, tout en accusant ses adversaires de « racialiser le débat »… Une inversion accusatoire qui est l’un des signes les plus sûrs de sa propre mauvaise foi2.

La seconde est plus diffuse, plus mélancolique à sa manière : elle émane de ceux qui ont intériorisé les exigences de l’assimilation, qui en ont payé le prix réel, et qui perçoivent dans la « nouvelle France » une remise en cause du sacrifice consenti3. Or ceux-là font, sans le formuler, le procès d’un processus qui ne les a inclus qu’à la condition de leur effacement. Car l’assimilation n’a jamais constitué un processus uniforme ; elle a toujours opéré de manière sélective, selon des critères implicites où la dimension raciale occupait une place que l’universalisme républicain s’est efforcé de recouvrir sous la généralité de ses principes. La « nouvelle France » ne rompt pas avec cet universalisme ; elle en révèle l’architecture refoulée, la part de condition et d’exclusion silencieuse sans laquelle il n’aurait jamais pu fonctionner comme universel. Ce n’est pas le terme qui fait scandale, c’est le geste de dévoilement qu’il accomplit.

Nommer ou mystifier

L’objection la plus sérieuse adressée à la « nouvelle France » ne porte pas sur la réalité de la transformation qu’elle désigne, mais sur le régime de sa désignation. On concède volontiers que le pays a changé, mais ce que l’on conteste, c’est la forme symbolique donnée à ce changement. La réserve se réclame de la tactique alors qu’elle revient surtout à différer l’affrontement des tensions réelles4. Ajoutons que le refus de nommer, dans un espace où les forces réactionnaires n’ont, elles, aucune réserve sur la nomination (« le grand remplacement »), conduit à une asymétrie structurelle au bénéfice de l’adversaire d’extrême droite. On ne sort pas indemne d’une bataille hégémonique pour l’avoir refusée ; on en sort seulement vaincu, et sans avoir combattu.

Une objection d’un tout autre ordre mérite cependant d’être prise dans sa propre rigueur. La « nouvelle France », dans sa formulation la plus disponible, peut fonctionner comme un signifiant vide — articulant des demandes hétérogènes contre un adversaire commun, selon la logique de la chaîne d’équivalences (Ernesto Laclau). Or cette structure formelle est rigoureusement identique à celle que le Rassemblement national mobilise. Les deux nomment un peuple, les deux désignent un ennemi, les deux condensent des expériences dispersées. Et c’est là que la théorie rhétorique de l’hégémonie, prise isolément, atteint sa limite : elle peut mesurer des degrés d’efficacité, mais elle laisse indécidable la différence entre dévoilement et mystification.

C’est pourquoi la distinction entre deux régimes de nomination est décisive, et n’est pas réductible à une querelle rhétorique. La « créolisation » et le « grand remplacement » ne sont pas deux signifiants concurrents renvoyant à un même référent, comme on l’entend trop souvent. Ce sont deux signifiants hétérogènes, qui n’instituent pas le même réel : l’une désigne un processus historique de composition et de transformation, irréductible à ses éléments d’origine ; l’autre projette un récit de substitution structuré par le fantasme d’une dépossession d’une identité supposée pleine et originaire.

D’un ordre social qui produit les dépossédés dont il a besoin

Mais la divergence va plus loin encore. La « nouvelle France » ne nomme pas simplement ceux que l’on souhaiterait rassembler dans une coalition victorieuse. Elle nomme ceux que l’ordre existant produit nécessairement comme dépossédés pour assurer sa propre reproduction.

Ce ne sont pas les oubliés d’un système par ailleurs fonctionnel ; ce sont ceux que le système produit délibérément et qu’il ne peut reconnaître sans se dénoncer lui-même. Elle ne nomme pas des boucs émissaires, soit ces figures désignées pour porter la charge d’une dépossession dont le système est lui-même responsable. Elle nomme ceux que le système fabrique comme dépossédés et auxquels il impute, dans le même mouvement, la responsabilité de l’être. Une gauche qui s’interdit de formuler cette distinction se condamne à parler sous surveillance, transformant chaque prise de position en calcul de risque — non une stratégie de contournement, mais une position défensive structurelle qui ne produit pas des avancées, mais des replis successifs présentés comme de simples sauvegardes provisoires.

Ce que la dispersion peut devenir

Il faut ici déplacer la question. Le problème n’est pas seulement de savoir qui compose le peuple puisque cette question est déjà tranchée par la réalité sociale, qui n’a pas attendu qu’on la nomme pour exister. Le problème est de savoir ce que cette composition fait à l’ordre existant : si elle relève d’une demande d’intégration dans le cadre de cet ordre, ou si elle constitue, par sa seule position dans les rapports de force, une contradiction vivante de ses propres principes.

La gauche a trop longtemps pensé les classes populaires sur le mode de la reconnaissance — reconnaître les blessures, réparer les injustices, intégrer les exclus, faire enfin tenir les « promesses » que la République adresse depuis deux siècles à ceux qu’elle a dans le même mouvement produits comme exclus. Cette logique reste enfermée dans une politique de l’inclusion qui traite le peuple comme une réalité déficitaire à combler, non comme une force capable de transformer les règles du jeu depuis l’intérieur. La femme de ménage racialisée de Paris, le manutentionnaire d’Amiens, le jeune diplômé précaire de Lyon, le paysan étranglé par la grande distribution ne partagent pas une identité, ni même un ensemble de revendications homogènes. Ils partagent quelque chose de plus précis et de plus décisif : une position que l’ordre existant doit maintenir dans la dépossession pour se reproduire. Non les oubliés d’un système bienveillant, mais les produits nécessaires d’un système qui a besoin de cette dépossession pour fonctionner.

La « nouvelle France » nomme une composition ; le « peuple nouveau » nomme la puissance politique que cette composition peut devenir lorsqu’elle cesse de se vivre dans la dispersion. Cette distinction entre le peuple-coalition et le peuple-contradiction est décisive. Le premier se construit par accumulation de demandes satisfaites ; le second existe déjà, dans la dispersion, comme révélateur de ce que l’ordre ne peut pas résoudre sans se transformer dans ses coordonnées fondamentales.

La « nouvelle France » ne peut pas fonctionner comme un signifiant vide qui condense des équivalences ; elle doit être ce que Walter Benjamin aurait peut-être appelé une « constellation »5: non pas une unité préexistante que l’on révélerait, mais une configuration qui rend le réel lisible autrement. Elle fait apparaître, dans l’agencement de singularités dispersées, une figure absente de chacune prise isolément. Non pas celle d’une identité commune, mais celle d’une même position dans l’ordre social : être inclus en droit sans l’être pleinement en fait, éprouver chacun à sa manière l’impossibilité de coïncider avec les promesses qui le définissent.

Stratégie, désir et pulsion

Mais tout ce qui précède resterait dans l’ordre du discours si la question organisationnelle n’était pas posée dans sa radicalité propre. Ce que l’époque documente sans le résoudre, c’est la disparition du sol sur lequel la subjectivation politique des classes laborieuses pouvait autrefois s’enraciner — ce sol que la co-présence physique et la répétition quotidienne d’une situation partagée fournissaient spontanément. Ce qui manque, c’est le tissu de médiations (les espaces, les pratiques, les institutions minimales) qui relie entre eux les moments de subjectivation réelle et leur confère une durée. Sans ce tissu, la conscience politique peut surgir, s’éprouver, s’intensifier, mais non se sédimenter en quelque chose qui résiste aux conjonctures électorales et aux défaites qui les accompagnent.

Il faut donc distinguer deux économies du vouloir politique. La logique du désir cherche la satisfaction symbolique — la victoire électorale, l’inclusion dans un récit qui vous accorde une place. Elle est métonymique par nature, elle glisse vers le prochain objectif, le prochain scrutin qui promet de tout corriger. La logique de la pulsion est autre : c’est une répétition insistante, un retour toujours au même endroit, un maintien de l’exigence même quand la satisfaction n’arrive pas, un refus d’être définitivement satisfaite par des substituts symboliques.

Une organisation politique émancipatrice doit aussi fonctionner selon cette seconde logique. Non la mobilisation pour un objectif dont l’atteinte ou le manquement dissout la coalition, mais la construction d’une présence durable qui précède et survit aux conjonctures. Ce qui n’implique pas d’opposer travail de longue durée et moment événementiel. Il y a des événements, et leur irruption n’est pas réductible à une accumulation de conditions préalablement réunies. L’événement sans tissu organisationnel est un éclair — éblouissant un instant, dissipé aussitôt. Le tissu sans événement est une machine à entretenir une présence qui ne risque rien et ne transforme rien. Marcher sur deux jambes : c’est moins confortable qu’une posture pure, mais c’est la condition de toute avancée.

Ce qui est déjà là

La France n’est pas en train de disparaître. Elle apparaît.

Ce qui est vécu, dans certains milieux, comme une crise — dramatisée jusqu’à l’apocalypse, niée jusqu’à l’absurde, ou gérée avec la componction prudente de ceux qui préfèrent attendre que les choses se règlent d’elles-mêmes — relève en réalité d’un changement de visibilité. Une France populaire, métissée, traversée de contradictions et d’histoires enchevêtrées, cesse d’être tenue dans l’ombre commode de l’évidence nationale et commence à se dire elle-même, à occuper les places que l’ordre ordinaire lui assignait en périphérie du visible. Ce déplacement révèle la structure du conflit politique contemporain qui n’est pas une menace, mais une ligne de fracture longtemps occultée par la fiction d’une France homogène que personne n’a jamais vraiment habitée, mais que beaucoup ont eu intérêt à faire croire réelle.

Il faut donc le dire : la France a déjà changé. Ce n’est pas une hypothèse, ce n’est pas un programme. C’est un fait qui précède tous les débats qu’on tient à son sujet. Les discours qui prétendent la maintenir dans une identité immobile ne s’opposent pas à une transformation future, ils s’opposent à une transformation accomplie, ce qui est à la fois plus désespéré et plus révélateur. Ils rêvent d’un pays sans conflits intérieurs, sans pluralité, sans mémoire migrante — un pays patrimonial, rassurant pour ceux qui s’y reconnaissent sans effort parce qu’il a été produit à leur image. Ce pays n’existe pas. Il n’a jamais existé autrement que comme fantasme régulateur, mobilisé à chaque moment de mutation pour conjurer ce que la mutation dérange.

Ce qui peut transformer la situation ne relève pas d’un argument supplémentaire. Ce qui déplace durablement les positions politiques, ce sont des expériences organisationnelles, des moments où des individus que le système produit séparément découvrent qu’ils habitent la même impossibilité, où quelque chose du possible, donc, se reconfigure non pas dans la tête de quelqu’un, mais dans la relation entre plusieurs. Ni l’attente de l’événement pur dont l’irruption ne se commande pas, ni la patience infinie d’un travail de longue haleine qui ne risque rien — les deux à la fois, avec la conscience que l’un sans l’autre n’est qu’une moitié de politique.

La question finale est simple à formuler et difficile à soutenir. Qui acceptera d’assumer ce déplacement — de nommer ce qui se passe, de construire les médiations qui font tenir ce peuple dispersé dans quelque chose comme une figure commune — et qui persistera à le combattre au nom d’un monde déjà défait ? Les uns parleront encore de déclin, avec cette pose crépusculaire qui est la politesse de la réaction. Les autres comprendront qu’il s’agit d’une transformation ordinaire dans l’histoire longue des nations, plus exigeante que ce qu’on espérait, moins catastrophique que ce qu’on annonçait. Entre les deux, il n’y a pas de synthèse confortable. Il ne s’agit pas simplement d’un choix, mais d’une décision : se fixer à une France imaginaire, ou construire, à partir de ce qui est là, celle qui existe déjà — et qui, depuis longtemps, n’attend plus d’être autorisée pour apparaître.


  1. https://programme.lafranceinsoumise.fr/programme2025/livre/introduction/ . Pour une présentation plus synthétique : https://melenchon.fr/2026/03/30/quest-ce-que-la-nouvelle-france/ ↩︎
  2. Voir par exemple cet entretien avec Alexandre Devecchio : https://atlantico.fr/article/decryptage/de-lassimilation-a-la-nouvelle-france-de-melenchon-les-banlieues-sont-devenues-le-laboratoire-du-separatisme ↩︎
  3. Voir par exemple la tribune de Naïma M’Faddel : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/la-nouvelle-france-de-jean-luc-melenchon-marque-une-rupture-avec-la-tradition-assimilationniste-de-la-france-20260320 ↩︎
  4. Pour mieux saisir comment s’articule cette position : https://www.france.tv/france-5/c-ce-soir/saison-6/8293221-bally-bagayoko-pourquoi-ce-racisme-decomplexe.html#about-section ↩︎
  5. W. Benjamin, Origine du drame baroque allemand, Flammarion, Paris, 2000. ↩︎

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2 réponses à “Nommer la France qui apparaît”

  1. ignami

    « Ils rêvent d’un pays sans conflits intérieurs, sans pluralité, sans mémoire migrante […] ». Peut-être un peu plus que cela. Ils rêvent d’un occident qui aurait vécu sur une autre planète, dans une autre histoire, une planète et une histoire sans traite transatlantique et colonisation, entre autres choses (ou d’un occident qui serait encore le négrier et le colon). Les mondes contemporains de la planète bleue, de notre histoire commune, sont bien le produit, au moins, des derniers siècles.

  2. Stéphan Hyronde

    (Ce commentaire rassemble des notes réflexives spontanées, intempestives, issues d’une lecture serrée de l’article de Pascal Levoyer. Comme il n’est pas possible, naturellement, d’insérer des notes dans le corps même d’un article, est repris ci-dessous avant chaque note réflexive le passage de l’article qui l’a déclenchée. Contraintes typographiques obligent, il n’a pas été possible de marquer en italique ce qui devrait l’être. La publication de ces notes, ici-même en commentaire, doit se comprendre comme une possible et simple contribution, nécessairement critique, à ce qui fait directement ou indirectement l’objet des réflexions avancées par Pascal Levoyer. Enfin, le Projet de [ Design Cosmographique ] dont il est question dans ces notes doit faire prochainement l’objet d’une Introduction, si substantielle soit-elle, à paraître sous la forme d’un article dans la section Esthétique de la jeune revue Bifurcation/s.)

    — P. L. : « Ce qui vacille n’est pas la France comme réalité historique – elle a traversé des mutations autrement plus profondes – mais la prétention d’une certaine France, silencieusement blanche et héritière, à s’ériger en évidence sans jamais se nommer. »

    [ Non. C’est (aussi) le nationalisme-territorialisme structurel qui vacille. C’est donc bien la France comme réalité historique, comme réalité historiquement advenue — révocable en tant que telle, dès que la fausseté du nationalisme-territorialisme apparaîtra, en pleine lumière, comme fléau désormais tellurique de ce Monde. ]

    — P. L. : « C’est pourquoi ces discours réactionnaires relèvent d’une économie affective spécifique. Le signifiant « France » y opère comme un principe d’identification d’autant plus efficace qu’il demeure indéterminé. »

    [ Cette critique des discours réactionnaires offre l’occasion d’avertir sur le fait que ce « principe d’identification » est tout sauf « indéterminé », car il est et reste fondamentalement – matériellement et historiquement – nationalement-territorialement déterminé : le dit « signifiant » est précisément le nom d’une Autodétermination nationale-territoriale, quoi qu’il contienne d’universaliste et/ou de racialiste. Affirmer d’un bord ou d’un autre une telle indétermination est et reste faux, c’est là l’affirmation d’une main qui plongerait à l’aveugle dans un sac en prétendant ne pas savoir ce qu’il contient – en vue d’une détermination interne universaliste ou bien en vue d’une détermination interne racialiste – alors que tout ce qu’il contient est et reste bel et bien déterminé comme contenu de ce seul sac, à l’exclusion de tous les autres et de son extériorité. L’appartenance inhérente à la singularisation même, nationale-territoriale, du sac lui-même, est la première et dernière détermination, et en tant que telle : taboue, intouchable, indéboulonnable — d’un bord comme de l’autre.

    La Révolution de la Citoyenneté – à l’extrémité ou non de la Révolution citoyenne – consisterait à percer ce sac de l’intérieur, tous les sacs possibles. Ce qu’Adorno nomme – dans ses « Méditations sur la métaphysique » – s’évader de l’intérieur. ]

    — P. L. : « [L]’assimilation n’a jamais constitué un processus uniforme ; elle a toujours opéré de manière sélective, selon des critères implicites où la dimension raciale occupait une place que l’universalisme républicain s’est efforcé de recouvrir sous la généralité de ses principes. La « nouvelle France » ne rompt pas avec cet universalisme ; elle en révèle l’architecture refoulée, la part de condition et d’exclusion silencieuse sans laquelle il n’aurait jamais pu fonctionner comme universel. Ce n’est pas le terme qui fait scandale, c’est le geste de dévoilement qu’il accomplit. »

    [ Mais cet universel, faux, n’est pas le vrai Universel. C’est un universel fondamentalement particulariste, contaminé par le particularisme national-territorial. C’est la raison pour laquelle la bataille entre particularismes – incluant le particularisme de ce faux universel lui-même – y est possible et y fait rage. S’il était le vrai Universel, il n’aurait plus à entrer dans ce champ de bataille, et tout ce qui prétendrait s’approcher de lui pour le détruire, pour régresser, se verrait immédiatement consumé par son Idée une fois amorcée. ]

    — P. L. : « La « nouvelle France », dans sa formulation la plus disponible, peut fonctionner comme un signifiant vide — articulant des demandes hétérogènes contre un adversaire commun, selon la logique de la chaîne d’équivalences (Ernesto Laclau). Or cette structure formelle est rigoureusement identique à celle que le Rassemblement national mobilise. Les deux nomment un peuple, les deux désignent un ennemi, les deux condensent des expériences dispersées. Et c’est là que la théorie rhétorique de l’hégémonie, prise isolément, atteint sa limite : elle peut mesurer des degrés d’efficacité, mais elle laisse indécidable la différence entre dévoilement et mystification. »

    [ C’est donc bien que le problème vient du « peuple » — du concept comme de la chose. Et empruntant ici la « Solution » à Brecht, c’est donc qu’il faut bien le dissoudre : qu’il faut qu’il s’auto-dissolve pour s’auto-déterminer en quelque chose d’autre, de tout autre. Dit à peine autrement, c’est donc bien que le problème provient de la nature même de cela-même qui se détermine, doit se déterminer de manière autonome, dans le processus portant le nom d'[ Autodétermination ]. C’est ici que surgit la thèse de la Nécessité – comprise comme ce processus même d'[ Autodétermination ] – de Destitution du « peuple » national-territorial, et même de tout « peuple », tel qu’ayant été déterminé jusqu’ici par l’histoire, pour entrer dans l’Institution de l'[ Humanité ] comme telle, dans l'[ Institution ] d’un Nouveau Genre écrivant – dans la Forme Cosmographique idoine – une [ Singularité ] et une [ Pluralité ] Absolues. Cette [ Destitution | Institution ] ne supprimerait absolument pas les traits constitutifs des [ Singularités ], matériellement et historiquement déterminés. Elle abolit uniquement la prétention fétichiste et narcissique de tout trait particulier à s’instituer comme tel, de manière nécessairement particulariste, tel que ces traits ont tendu dans l’histoire à se crisper, à se contracter – dans tous les sens du verbe – en entités nationales-territoriales, quelle que soit l’échelle de ces entités. ]

    — P. L. : « La « créolisation » et le « grand remplacement » ne sont pas deux signifiants concurrents renvoyant à un même référent, comme on l’entend trop souvent. Ce sont deux signifiants hétérogènes, qui n’instituent pas le même réel : l’une désigne un processus historique de composition et de transformation, irréductible à ses éléments d’origine ; l’autre projette un récit de substitution structuré par le fantasme d’une dépossession d’une identité supposée pleine et originaire. »

    [ Mais cette identité pleine et originaire existe, subsiste, insiste, persiste bel et bien, en la forme même, historiquement advenue, de cette Institution que désigne – nationalement-territorialement – le nom de « France ». ]

    — P. L. : « Le problème n’est pas seulement de savoir qui compose le peuple puisque cette question est déjà tranchée par la réalité sociale, qui n’a pas attendu qu’on la nomme pour exister. Le problème est de savoir ce que cette composition fait à l’ordre existant : si elle relève d’une demande d’intégration dans le cadre de cet ordre, ou si elle constitue, par sa seule position dans les rapports de force, une contradiction vivante de ses propres principes. »

    [ Tout, absolument tout – sous ce terme de « composition » – reste nécessairement enfermé dans la clôture nationale-territoriale. L’alternative qui est ensuite décrite – entre relever « d’une demande d’intégration » (faite à l’ordre existant) et constituer « une contradiction vivante » (des principes de cet ordre) – ouvre en vérité sur deux problèmes.
    — De quel ordre est-il ici très précisément question ?
    — Que constituerait, très concrètement, une contradiction apportée à cet ordre ( dès lors que précisé) et tant que faire se peut poursuivie jusqu’à son ultime extrémité ? ]

    — P. L. : « La gauche a trop longtemps pensé les classes populaires sur le mode de la reconnaissance — reconnaître les blessures, réparer les injustices, intégrer les exclus, faire enfin tenir les « promesses » que la République adresse depuis deux siècles à ceux qu’elle a dans le même mouvement produits comme exclus. Cette logique reste enfermée dans une politique de l’inclusion qui traite le peuple comme une réalité déficitaire à combler, non comme une force capable de transformer les règles du jeu depuis l’intérieur. »

    [ On en revient, on en reste au double problème posé dans la note précédente :
    — Quelles règles du jeu (à transformer), très précisément ?
    — En quoi consisterait une telle transformation ?

    À quoi s’ajoute ici le problème – coextensif aux deux autres – de savoir, encore une fois, qu’est-ce qui opère – sans plus avoir à se contracter en « peuple » – une Autodétermination et en quelle Forme (de Loi) institutionnelle, instituante, celle-ci se médiatise. C’est toute la triple question – à même cette Autodétermination – de savoir quelle Loi écrire, quelle Forme (d’Écriture) la Loi doit-elle prendre, et enfin qui signe et signerait infiniment, en (d)écrivant sans fin cette Loi — comme on (d)écrit une trajectoire. À cette triple question le [ Design Cosmographique ] apporte sa seule et unique réponse : une [ Loi ] d’un Nouveau Genre — dont il est la Conception même, la conception de la dite Forme (d’Écriture (de la Loi)). Et c’est ici qu’il faut revenir, pour ainsi dire en passant, à ce mot de Robespierre si souvent rappelé par Sophie Wahnich : une loi injuste n’est pas une loi.

    Or le Sujet Absolu [ Singulier & Pluriel ] – non tel ou tel « peuple » – est bel et bien « déficitaire ». Il est en cela enfoncé dans une impuissance phénoménale qui devrait faire pleurer Lordon, si seulement celui-ci daignait s’incliner un jour sur son Tracé, sur le Tracé qu’il lui a dénié en prétendant que la société sans classe serait sans tracé. Mais la force de ce Sujet, à même son impuissance, réside justement dans son Écriture, dans la Forme même de sa Médiatisation, donc dans sa Trace même, dans son Tracé même, instituant — une force qui n’est pas du tout voué « à transformer les règles du jeu », mais à les consumer toutes de part en part en écrivant de tout autres [ Règles du Jeu ], en écrivant cette [ Loi ] – indiscernablement esthétique & politique – d’un Nouveau Genre. ]

    — P. L. : « La femme de ménage racialisée de Paris, le manutentionnaire d’Amiens, le jeune diplômé précaire de Lyon, le paysan étranglé par la grande distribution ne partagent pas une identité, ni même un ensemble de revendications homogènes. Ils partagent quelque chose de plus précis et de plus décisif : une position que l’ordre existant doit maintenir dans la dépossession pour se reproduire. Non les oubliés d’un système bienveillant, mais les produits nécessaires d’un système qui a besoin de cette dépossession pour fonctionner. »

    [ Début peut-être de réponse, ici, au double puis triple problème. La transformation passerait par une reconnaissance négative, la reconnaissance, en creux, d’une position, d’une condition commune. Cette position semble être celle – mais ce n’est pas si clair que cela, en vérité, dans le propos, car il est écrit « une position [maintenue dans] la dépossession » – de ce qui prend le nom ici « de dépossession ». Il me viendrait plutôt le nom de dégradation — au sens où j’ai pu écrire ailleurs la définition suivante, après l’avoir comme écrite à l’encre indélébile de la honte sur un nombre incalculable de fronts.

    Ordure : (concept moral, sociologique, psychanalytique) être vivant qui fait de tout être et de toute chose une ordure, au sens d’un corps délibérément dégradé physiquement et/ou psychiquement en vue de parvenir à des fins dégradantes, car elles-mêmes infiniment dégradées par ce même être qui, ce faisant – quoiqu’accessoirement – se dégrade lui-même au moins autant. Ce concept n’est donc absolument pas lui-même, en lui-même, une dégradation, une injure dégradante visant à dégrader. Mais il est uniquement, en tant que signe, la reconnaissance, objective, réflexive, transgressive, critique, de l’être même qui dégrade et intègre cette dégradation comme moyen, dans le calcul de la rationalité instrumentale poursuivant des fins elles-mêmes absolument dégradantes, elles-mêmes absolument dégradées, en toute logique, par cette même rationalité irrationnelle.

    Mais il en serait de cette dégradation – j’écarte sciemment le concept de dépossession, car le rapport de possession me reste jusqu’au fond équivoque, problématique – il en serait donc de cette dégradation proprement infinie, ce qu’il en fut de l’exil et de l’errance de ceux et celles condamnés à ne pouvoir se contracter nationalement-territorialement — et qui ont rattrapé depuis tout leur retard dans ce processus de contraction inhumaine (nous savons maintenant que le Messie – même en tant qu’horizon philosophico-historique, même en tant que figure plurielle, même en tant que « messianicité sans messianisme » (J. Derrida) – ne sera jamais, ne pourra jamais être « juif »). Le fait est que la condition négative de l’exil et de l’errance, parce qu’elle ne basculait pas – ne pouvait pas basculer – dans la contraction (l’Autodétermination) nationale-territoriale, était par là l’inscription en creux de la Possibilité et de la Nécessité d’une tout autre Autodétermination, émancipée de tout lien d’appropriation d’un territoire et de domination sur un territoire : donc la Possibilité et la Nécessité d’une [ Autodétermination ] d’un Nouveau Genre. La question reste ouverte, qui est de savoir s’il faut être entré et s’être enkysté au fond d’une Autodétermination nationale-territoriale pour être en (dé)mesure d’en abolir le principe, le privilège : pour finalement commencer, quelque part, en un point infra(super)structurellement situé, d’en auto-abolir le principe, le privilège.

    Une fois cette Reconnaissance éventuellement « partagée » par tous ceux et celles sans fin dégradés en leur corps indiscernablement physique & psychique, rien ne fait cependant encore signe vers le Renversement, très exactement vers la Forme du Renversement qui ferait passer :
    — de la situation de Dégradation infinie à la situation de Réconciliation et de Rédemption, tout aussi infinies, telles que se médiatisant justement dans une Forme impérissable, qui garantirait l’Antipode absolu d’une telle Dégradation, auquel on pourrait donner le nom de Regradation ou Réhabilitation.
    — de la situation de l’exil et de l’errance, cette situation de n’être nulle part chez soi et de n’avoir pour seul horizon dans le meilleur des cas qu’une intégration désintégratrice, à la situation de Séjour, de Paix, de Repos, la situation de se sentir partout chez soi du fait même de recevoir de toutes parts – sans la moindre exigence de contrepartie d’aucune sorte – une Hospitalité et une Sécurité intégrales, elles-mêmes et elles aussi médiatisées dans la dite Forme.

    Pour un être un peu sévère, je dirais que je ne vois absolument pas en quoi le « partage » de la Dégradation – qui ne serait en cela nullement, en soi, « quelque chose de plus précis et de plus décisif » – suffirait en quelque manière pour commencer très concrètement et très spécifiquement le travail consistant à concevoir, à tracer, à élaborer une telle Forme. Il faut être un tant soit peu sorti – d’une manière ou d’une autre – de la Dégradation, pour avoir la liberté de travailler à la Forme de son Antipode exact. ]

    — P. L. : « La « nouvelle France » nomme une composition ; le « peuple nouveau » nomme la puissance politique que cette composition peut devenir lorsqu’elle cesse de se vivre dans la dispersion. Cette distinction entre le peuple-coalition et le peuple-contradiction est décisive. Le premier se construit par accumulation de demandes satisfaites ; le second existe déjà, dans la dispersion, comme révélateur de ce que l’ordre ne peut pas résoudre sans se transformer dans ses coordonnées fondamentales. »

    [ Le problème fondamental reste donc bien le « peuple » — le concept et la chose. Cependant on touche aussi ici aux problèmes posés par ailleurs par Lordon. La composition d’une pluralité, en formation vers une « puissance politique », voilà le processus immanent à l’œuvre dans le [ Champ ] que le [ Design Cosmographique ] nomme la Société Fondamentale : la Société (encore) dénuée de ce que Lordon nomme l’État général, la Société (encore) dénuée du Tracé de cela-même que Levoyer nomme la « puissance politique », ce Tracé que le [ Design Cosmographique ] a nommé, en même temps qu’il le traçait, un [ Schème ] Socio-logique, tenant-lieu de [ Sceau ] Formel & Fonctionnel dans la [ Loi ] d’un Nouveau Genre qui (d)écrirait infra(super)structurellement des [ Devoirs ] Humains. C’est là bien sûr un processus immanent auquel Lordon associe irréductiblement la « verticalité » d’un point de vue transcendant — mais précisément parce que lui fait défaut, dans sa pensée, la puissance graphique, géométrique, chromatique d’un Tracé. Non seulement il enferme tout tracé dans une (im)puissance uniquement métaphorique, mais de surcroît il dénie la Possibilité et la Nécessité mêmes de Tracé à cela-même qui exige au plus haut point et au plus bas point d’être tracé, d’être médiatisé : ce qu’il nomme la « société sans classe »).

    L’intérêt de relier présentement les rudiments de physique sociale ou socio-morphologique, énoncés ici par Levoyer, avec le travail de Lordon n’est sans doute pas à démontrer, à justifier. Mais ce lien permet sans doute, sinon de mesurer du moins d’entrevoir à quel point cette physique socio-morphologique – en tant que déterminant la Forme de l'[ Institution ] dans laquelle entrerait le Corpus (se reconnaissant lui-même comme) indéterminé de la Société Fondamentale (celle-là même que Lordon réduit à l’état de pure « genèse conceptuelle ») – resterait à jamais émancipée de la fétichisation et de la contraction institutionnelle, nationale-territoriale, en « peuple ». L’auto-dissolution du / des « peuples » – en entrant dans le creuset de l'[ Autodétermination ] d’un Nouveau Genre – ne peut être que définitive, irréversible. Et « Peuple » aura été le symptôme, le stigmate de l’ère pré-historique de l'[ Humanité ], au cours de laquelle une Espèce Inhumaine n’aura fait qu’en avorter la Naissance : son [ Institution ] comme telle.

    En somme, est ici indiquée et apportée la contradiction à la fois à la distinction soi-disant décisive entre « peuple-coalition » et « peuple-contradiction », et à la persistance entre ces termes, de part et d’autre part, de ce qui constitue véritablement le fond du problème : la soumission aveugle au principe national-territorial d’identité.]

    — P. L. : « La « nouvelle France » ne peut pas fonctionner comme un signifiant vide qui condense des équivalences ; elle doit être ce que Walter Benjamin aurait peut-être appelé une « constellation » : non pas une unité préexistante que l’on révélerait, mais une configuration qui rend le réel lisible autrement. Elle fait apparaître, dans l’agencement de singularités dispersées, une figure absente de chacune prise isolément. Non pas celle d’une identité commune, mais celle d’une même position dans l’ordre social : être inclus en droit sans l’être pleinement en fait, éprouver chacun à sa manière l’impossibilité de coïncider avec les promesses qui le définissent. »

    [ On s’approcherait cependant ici très près de la vérité — mais sans la toucher. Levoyer, à l’instar de Lordon, ne sort pas de l’impuissance métaphorique.

    L’« agencement de singularités dispersées » – qui reformule un peu autrement les niveaux de physique socio-morphologique évoqués dans la note précédente – n’est pas décrit. Il est seulement écrit que la « configuration » – en formation, encore sans forme – fait apparaître une « figure ». Chez tous ces penseurs, écrire « figure » semble toujours funestement s’accompagner de la croyance, de l’illusion que cela la ferait déjà apparaître : que cela commencerait très concrètement de la tracer. Ils ne font cependant écrire que le mot, en conférant à son sens l’irradiation d’une apparition sans apparence, d’une tâche aveugle qu’il prenne pour la chose-même. C’est dire à quel point les concepts de constellation, configuration, agencement, figure — tous ces termes relevant de la Trace (physique, graphique, géométrique, chromatique — schématique) – à la fois s’approchent très près du [ Schème Cosmographique ], mais encore une fois sans du tout le toucher, sans savoir à quel point ils en sont proches (et si lointains à la fois). Ils s’approchent d’une Écriture mais sans savoir ni qu’il se joue justement là une Écriture, l’Écriture même de la Loi, ni ce que cette Écriture serait en démesure d’écrire, de médiatiser : ce que Lordon a condamné à être « sans Tracé ».

    Tout autre – du point de vue du [ Design Cosmographique ] – est l’usage qui est fait par Adorno des mêmes termes, à la toute fin de ses « Méditations sur la métaphysique ». Il y est écrit en effet ceci :

    « Aussi la métaphysique ne serait-elle possible que comme constellation lisible de l’étant. De l’étant elle recevrait la matière sans laquelle elle ne serait pas mais elle ne transfigurerait pas l’existence de ses éléments, au contraire, elle en ferait une configuration dans laquelle les éléments se rassemblent en écriture. »
    Theodor W. Adorno, Dialectique négative, Payot, Paris, 1992, p. 317.

    La connaissance de toute l’œuvre d’Adorno interdit catégoriquement de tenir ces lignes – seraient-elles une anticipation, une spéculation opérée à l’aveugle – pour métaphoriques. Ce sont des lignes (d)écrivant, même de manière cryptée, une Ligne générale indiscernablement esthétique & politique.

    Mais pour revenir au passage de Levoyer, ce qui apparaît autrement plus intéressant (que cette vague accumulation de termes, si proches soient-ils de la vérité), c’est le fait que la dite figure est décrite comme « absente de [chaque singularité ] prise isolément ». Car sous cette formulation apparaît quelque peu, avec une acuité qui sans doute s’ignore, à même ce que je viens de nommer la formation encore sans forme, l’articulation absolument fondamentale entre [ Singularité(s) ] et [ Pluralité ] Absolues : une articulation qui formerait elle-même justement le Tracé de la Société Fondamentale convergeant et faisant se condenser son Corpus en son propre Opus — la Forme même de son Tracé à même sa Formation, ce que Lordon a par endroits évoqué en convoquant le concept, en physique, d’état mésomorphe (lequel, soit dit en passant, n’a nul besoin de quelque « verticalité », il est seulement besoin et besoin de savoir reconnaître, dans le passage métamorphique du Corpus à l’Opus de la Société Fondamentale, une différence qualitative irréductible — de nature plastique, de nature métamorphique.

    Là où la formulation de Levoyer apparaît lumineuse – même sans le savoir, même si elle vise dans son propos sans doute tout autre chose – c’est qu’elle inclut la [ Pluralité ] dans la [ Singularité ] et non pas du tout l’inverse, comme on s’y attendrait dans la figure logique ou triviale de l’inclusion : là où il écrit que « la figure [de la pluralité est] absente de chacune [des singularités] prises isolément ». Certes le propos même sur l’inclusion négative – sur la négation de l’inclusion en tant que sujet de droits, soit l’absence d’inclusion, l’absence de droits – tend à montrer que Levoyer rate la vérité de ce Renversement de l’inclusion, telle qu’elle s’articule effectivement tout autrement entre [ Singularité ] et [ Pluralité ] au sein d’une juste Articulation, telle que celle-ci est effectivement conçue, reconnue, au sein du [ Design Cosmographique ]. Néanmoins le Renversement logique qu’emporte en elle la formulation de Levoyer vient, pour ainsi dire malgré elle, refléter un des éclats les plus incandescent de la vérité de cette Articulation entre, pour être ici exhaustif, en fait [ Singularité · Altérité · Pluralité ] — exactement comme un bout de miroir, bougeant et cherchant à renvoyer l’image d’autre chose, passait malgré lui par une position (une formulation) captant cet Éclat encore inconnu, et qu’il ne reconnait pas. ]

    — P. L. : « Ce que l’époque documente sans le résoudre, c’est la disparition du sol sur lequel la subjectivation politique des classes laborieuses pouvait autrefois s’enraciner — ce sol que la co-présence physique et la répétition quotidienne d’une situation partagée fournissaient spontanément. Ce qui manque, c’est le tissu de médiations (les espaces, les pratiques, les institutions minimales) qui relie entre eux les moments de subjectivation réelle et leur confère une durée. Sans ce tissu, la conscience politique peut surgir, s’éprouver, s’intensifier, mais non se sédimenter en quelque chose qui résiste aux conjonctures électorales et aux défaites qui les accompagnent. »

    [ Là encore, cette digression s’approcherait de très près de la vérité — ici la vérité sous l’angle de la dé-territorialisation accompagnant la formation encore sans forme de la [ Pluralité ] : ce que Levoyer nomme « la disparition du sol ». Mais là encore, la vérité serait approchée sans la toucher — ne serait-ce qu’en raison de deux points problématiques. Il est extrêmement problématique, en effet, d’affirmer comme il le fait que « la co-présence physique et la répétition quotidienne d’une situation partagée » fournissent ce « sol sur lequel la subjectivation politique des classes laborieuses pouvait autrefois s’enraciner ». Ce qui est ici doublement problématique, c’est d’une part ce qui est au fond à l’œuvre sous ce verbe « fournir », c’est la nécessité ou l’automaticité même du phénomène que ce verbe tente de désigner ; c’est d’autre part cette clôture classificatoire – classiste – nécessairement portée par l’expression « subjectivation politique des classes laborieuses ».

    Au premier versant problématique, la réponse ou l’objection serait apportée en provenance bien sûr d’un passage incomparable, énoncé il y a longtemps par Jacques Derrida — au fond d’une simple note de bas de page – qu’il faut ici intégralement exhumer :

    « Imaginons la fondation d’un nouvel État — sur un site d’internet (avec ou sans les instances classiques : constitution, vote, assemblée, pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaires indépendants, etc. ; avec ou sans reconnaissance par la communauté internationale, au bout d’un processus plus ou moins traditionnel, etc.). Qu’est-ce qui distinguerait alors cet État ? Le fait que ses sujets-concitoyens ne se seraient jamais vus ou rencontrés ? Mais nous n’avons jamais vu ou rencontré l’immense majorité des Français ; d’ailleurs les sujets d’internet pourront un jour se voir à l’écran ; ils le peuvent déjà, pratiquement. Quoi encore ? Les « habitants » de cet État virtuel n’auraient pas d’histoire et de mémoire communes ? Mais personne ne peut garantir que tous les citoyens d’un pays en partagent pleinement aucune. Sauf celles qu’enveloppe une langue à peu près partagée, parfois peu partagée (sur cette mesure du partage, il y aurait trop à dire ici). Cet État virtuel, au double sens de ce mot, serait privé de territoire ? Oui, voilà sans doute une distinction pertinente. Elle révèle une phantasmatique ou une fiction constitutives : l’occupation supposée légitime d’un territoire fixe, sinon la présupposition d’autochtonie aura jusqu’ici conditionné l’appartenance civique, en vérité l’être même du politique, son lien à l’État-Nation, sinon à l’État.
    Cette situation est en passe de se laisser bouleverser par une secousse qu’on appellerait sismique si cette figure ne tenait encore trop au sol. Plutôt qu’un tremblement de terre, nous sentons venir une secousse quant au sol et quant au tellurique.
    Un État virtuel dont le lieu serait un site d’internet, un État sans sol, sera-ce, voilà la question qui nous oriente, un État intellectuel ? Un État dont les citoyens seraient essentiellement des intellectuels, des intellectuels en tant que citoyens ? Question de science-fiction ? Je n’en crois rien. Des quasi-États virtuels de ce type, il y en a peut-être beaucoup, depuis longtemps. C’est peut-être aussi inscrit dans le concept de l’État. Or un État-Intellectuel, c’est bien ?
    Autre mode, autre temps de la vieille question : comment ne pas devenir, virtuellement, un intellectuel d’État ? »
    Jacques Derrida, « Mais…, non mais…, jamais…, et pourtant…, quant au médias. » in Papier Machine, Galilée, 2001, p. 237. ]

    Au second versant problématique – la clôture classiste – la réponse ou l’objection viendrait uniquement de la Forme conçue et avancée par le [ Design Cosmographique ], qui en tant que telle viendra démentir implacablement– lorsqu’elle fera prochainement l’objet d’une Présentation introductive et explicative, dans le sillage de l’Introduction liminaire formée par l’article pour la revue Bifurcation/s – l’affirmation de Lordon selon laquelle la Société sans classe serait, voire devrait être, selon lui et sans l’accord de cette Société, « sans Tracé ». ]

    — P. L. : « Une organisation politique émancipatrice doit aussi fonctionner selon cette seconde logique [de la pulsion]. Non la mobilisation pour un objectif dont l’atteinte ou le manquement dissout la coalition, mais la construction d’une présence durable qui précède et survit aux conjonctures. »

    [ Oui. — Mais il y faut un Tracé, et donc un Appareil, un Instrument-Ornement accomplissant ce Tracé institutionnel, instituant — Tracé dont la Loi formelle & fonctionnelle ferait se cristalliser / s’écrire, en elle, à la fois la Formation (dynamique) et la Forme (statique) esthétiques de la dite Organisation (cosmo)politique : ce que le [ Design Cosmographique ] nomme sa Loi formelle & fonctionnelle, indiscernablement esthétique & politique. C’est ce Point très précis que Bernard Stiegler n’a pas su / pas pu / pas voulu voir au moment où nous nous sommes rencontrés et côtoyés à l’IRI, au milieu des années 2000.

    Concernant cet [ Instrument · Ornement ], c’est bien sûr ici qu’entre en scène le Projet de [ Design Cosmographique ], encore une fois indiscernablement esthétique & politique, ayant pour Objet un [ Artefact ] d’un Nouveau Genre — dont l’Hypothèse centrale se diffracte en trois Dimensions fondamentales, irréductibles, indissociables :

    – Hypothèse (Scientifique) de [ Description ] d’une Nouveau genre (Physique Fondamentale)
    – Hypothèse (Technique) de [ Construction ] d’un Nouveau Genre (Ingénierie Fondamentale)
    – Hypothèse (Cosmopolitique) d'[ Institution ] d’un Nouveau Genre (Société Fondamentale)

    Cette Hypothèse infracturable, diffractée en [ Description · Construction · Institution ] d’un Nouveau Genre, formant la [ Praxis ] même de ce Nouveau Genre. ]

    — P. L. : « L’événement sans tissu organisationnel est un éclair — éblouissant un instant, dissipé aussitôt. Le tissu sans événement est une machine à entretenir une présence qui ne risque rien et ne transforme rien. Marcher sur deux jambes : c’est moins confortable qu’une posture pure, mais c’est la condition de toute avancée. »

    [ La référence quasi paraphrasique à l’éclair adornien est aussi éloquente que pertinente. On eût pu aussi bien s’en remettre à la polarisation extrême reconnue et formulée par Valery : « Ce qui n’est pas fixé n’est rien. Ce qui est fixé est mort. ».

    Mais dans la continuation de la note précédente, c’est bien sûr ici qu’entre en scène, cette fois plus spécifiquement, ce que le [ Design Cosmographique ] nomme sa [ Liturgie Cosmographique ], qui, dans l’Articulation révélée de la Société Fondamentale entre [ Singularité · Altérité · Pluralité ], (d)écrirait effectivement des [ Évènements] d’un Nouveau Genre et qu’il faudrait dire – en convergence avec la pensée de Sophie Wahnich – à la fois sans fin instituant et sans fin réparateur.

    Cette [ Liturgie Cosmographique ] devrait être appréhendée et comprise au prisme quasi exclusif de l’anticipation du Mallarmé indiscernablement esthétique & politique — telle que cette anticipation ne s’est jamais aussi bien exprimée que dans la brève série de textes intitulée « Offices », au sein des Divagations, et telle qu’elle a été à certains égards lumineusement étudiée, certes pour d’autres visées, par Laurent Mattiussi.

    Pour le dire autrement – mais pour reprendre ici les termes de Levoyer – le [ Design Cosmographique ] comprend en soi, dans la Loi formelle et fonctionnelle, esthétique & politique, de son [ Institution ], les [ Évènements Cosmographiques ] de ce qui nomme donc bien une [ Liturgie ] — en provenance et à destination uniquement de l’Articulation même entre [ Singularité · Altérité · Pluralité ] de la Société Fondamentale, telle que tendant et déployant sans fin et en soi, entre son propre Corpus et son propre Opus, le tissu de son Organisation. ]

    — P. L. : « Une France populaire, métissée, traversée de contradictions et d’histoires enchevêtrées, cesse d’être tenue dans l’ombre commode de l’évidence nationale et commence à se dire elle-même, à occuper les places que l’ordre ordinaire lui assignait en périphérie du visible. Ce déplacement révèle la structure du conflit politique contemporain qui n’est pas une menace, mais une ligne de fracture longtemps occultée par la fiction d’une France homogène que personne n’a jamais vraiment habitée, mais que beaucoup ont eu intérêt à faire croire réelle. »

    [ La « fiction » problématique n’est pas du tout (seulement) celle d’une prétendue homogénéité (de la France). La « fiction » problématique – en tant que fondamentalement particulariste, aurait-elle tenté d’instaurer en son particularisme un universalisme condamné à sa propre fausseté – est celle de la constitution, nationaliste-territorialiste, de la moindre puissance politique, avec ou sans homogénéité, avec ou sans hétérogénéité. L’homogénéité fantasmée (de la France) est peut-être fictionnelle, mais la fiction de la France elle-même comme totem et tabou national-territorial est bel et bien réelle, effective, totalitaire.

    Cependant, ce que ne soupçonnent sans doute ni détracteurs ni les contracteurs du concept de « Nouvelle France », c’est qu’en insistant ainsi d’un bord comme de l’autre soit sur la fiction soit sur la réalité du contenu, du contenu seulement, formant cette fiction réelle plus fondamentale — ils en viennent de part et d’autre, qu’ils le voient ou non, qu’ils ferment les yeux ou non sur la chose, à démasquer le caractère arbitraire et depuis toujours idéologique de cette fiction fondamentale tenue pour réalité naturelle, et maintenue pour les siècles des siècles sous le voile du tabou.

    « De nos jours, la manifestation la plus caractéristique de l’opinion absurde est le nationalisme. Avec une virulence nouvelle, il contamine le monde entier, à une époque où le niveau des forces techniques de production, et le caractère planétaire des problèmes terrestres, du moins dans les pays non sous-développés, lui ont fait perdre sa base réelle, et l’ont converti en cette idéologie totale qu’il a d’ailleurs toujours été. Dans la vie privée, l’éloge qu’on fait de soi et tout ce qui lui ressemble est suspect, car des déclarations de cette sorte trahissent par trop la prédominance du narcissisme. Plus les individus sont prisonniers d’eux-mêmes et plus ils s’attachent pour leur malheur à des intérêts particuliers que reflète une telle mentalité, et dont la violence stupide est encore renforcée par elle, plus il faut s’appliquer à taire ce principe, et laisser entendre, comme le déclarait le slogan nazi, que l’intérêt général prime l’intérêt particulier. C’est précisément la force du tabou qui frappe le narcissisme individuel, son refoulement, qui confère au nationalisme son pouvoir pernicieux. »
    Theodor Adorno, « Opinion — Illusion — Société » in Modèles critiques, Payot, 1984, p. 126-127.

    Il est certains signes qui ne trompent pas, qui ne surgissent pas par hasard. Le fait que dans une des versions de la récente proposition de « Loi Yadan », se voyait criminalisé tout ce qui porterait atteinte à l’existence d’un État, à l’existence de quelque État que ce soit, il faut y lire le fait que ce n’est pas seulement l’existence d’Israël – et tout ce que cette existence implique d’horreurs depuis son origine – qu’une telle loi tendait, ni vu ni connu, particulièrement ou singulièrement, à protéger. Mais c’est le principe même de l’Autodétermination de type nationaliste-territorialiste pourtant rendu à une inanité de mensurations cosmiques qu’il s’agit – pour ainsi dire à travers Israël – de protéger. Cette formulation qui désigne « un État » ne cherche absolument pas, au fond, inconsciemment, à masquer sous cette terminologie l’État particulier ou singulier d’« Israël », passé ainsi sous silence — mais elle démasque, tout au contraire, le fait que ce qui est en jeu et en vérité en sursis, à l’échelle tellurique, ce n’est pas l’existence d’Israël, mais l’existence même du modèle national-territorial, l’existence même des chaînes qui assujettissent, dégradent, réduisent fondamentalement l’Autodétermination elle-même à ce modèle inhumain du « premier arrivé et du maître chez soi ». En cela, une telle Autodétermination n’a – de tout temps – jamais été autonome. Le nationalisme-territorialisme est un particularisme absolutiste.

    Autrement dit, ce que les États de l’Occident et tous les autres États fondés sur leur modèle nationaliste-territorialiste-impérialiste redoutent plus que tout, dans leur pire cauchemar – dont chaque matin ils n’ont plus le souvenir mais que leur inconscient prolonge sans fin dans le moindre de leurs actes – c’est que le caractère totalement arbitraire, totalitaire, idéologique, criminel, pathologique, inique, de ce modèle, en vienne non seulement à apparaître comme tel en pleine lumière et en toute transparence, mais qu’il en vienne en outre à être éprouvé Éco-logiquement & Socio-logiquement comme absolument intenable, insupportable, insoutenable, nuisible, nocif, destructeur, dans la conscience éclairée de tous ceux et celles qui, enfermés et assignés à résidence dans des frontières tracées par les intérêts fondamentalement particularistes consubstantiels à ce modèle, seraient déjà sur la Voie de l’Ouverture propre à une [ Autodétermination ] d’un Nouveau Genre, et à la Forme de sa Médiatisation qui, en s’implémentant dans le [ Champ ] Physique & Tellurique, consumerait intégralement et irréversiblement ce modèle. ]

    — P. L. : « La question finale est simple à formuler et difficile à soutenir. Qui acceptera d’assumer ce déplacement — de nommer ce qui se passe, de construire les médiations qui font tenir ce peuple dispersé dans quelque chose comme une figure commune — et qui persistera à le combattre au nom d’un monde déjà défait ? […] Il ne s’agit pas simplement d’un choix, mais d’une décision : se fixer à une France imaginaire, ou construire, à partir de ce qui est là, celle qui existe déjà — et qui, depuis longtemps, n’attend plus d’être autorisée pour apparaître. »

    [ Toute la fin du texte révèle à quel point le « déplacement » fondamental et décisif n’est a priori pas discerné, et ne peut être au fond que manqué. L’alternative subjective terminale fait même l’effet d’un flop proprement catastrophique — au sens précis benjaminien de la catastrophe, qui est que cela continue.

    Il s’agirait donc, à lire Levoyer, « de construire, à partir de ce qui est là, [la France] qui existe déjà — et qui, depuis longtemps, n’attend plus d’être autorisée pour apparaître ».

    À cela, à cette affirmation infiniment creuse qui n’engage strictement à rien de décisif, il faudrait objecter qu’il s’agirait tout au contraire de construire, à partir de ce qui est là sans du tout y être encore, ce qui n’a jamais existé — et qui, depuis toujours, a été interdit de faire son apparition sur la scène de ce monde : l'[ Humanité ] enfin s’auto-instituant et s’instituant sans fin comme telle, elle-même et elle seule. S’avancer vers une [ Autodétermination ] d’un Nouveau Genre, médiatisée dans une Forme indiscernablement esthétique & politique épousant sa Notion, cela seul serait commencer de la faire naître et apparaître.

    Tout le reste – à l’heure du parachèvement en cours par l’Espèce Inhumaine de son propre Enfer terrestre – n’est que bavardage et vaine reconstruction.

    Mais ce qui sauve quelque peu la fin de l’article, c’est le fait que Levoyer sache reconnaître, à tout le moins énoncer qu’il s’agit effectivement – au plus haut et au plus bas point en même temps – de « construire une médiation », qui matérialiserait le Tracé de « quelque chose comme une Figure commune », ce Tracé grâce auquel viendrait à cristalliser, s’y inscrivant, s’y écrivant, s’y reconnaissant, le Corpus de la Société fondamentale s’embrasant dans l’Opus de cette [ Institution ] d’un Nouveau Genre, incommensurable au moindre concept qui continuerait d’être grevé, contaminé, réduit à néant par le moindre résidu de particularisme structurel, quelle que soit sa nature historique, quelle que soit son histoire naturelle. ]

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