Qu’est-ce qui t’a convaincu d’aborder le parcours de Marguerite Duras sous un angle politique, et le choix de ce titre étonnant voire légèrement provocateur ?
Effectivement, ce titre est un peu provocateur, dans la mesure où Marguerite Duras ne s’est jamais portée candidate à une élection et n’a jamais envisagé la politique comme une carrière. D’un autre côté, il est peut-être plus sérieux qu’il n’en a l’air, puisqu’il résume l’ambition de l’essai : retracer le parcours politique de la femme de lettres et voir, dans son engagement, ce qui peut être considéré comme des lignes directrices.
Quelle a été ta méthode pour écrire cette biographie politique de Duras ? Tu t’es uniquement appuyé sur ses publications et celles à son sujet ou tu as aussi mené d’autres recherches, par exemple en recueillant des témoignages ?
Je vois ce livre comme une tentative d’épuisement du sujet. J’ai voulu mêler à la fois son œuvre et toute la littérature critique qu’elle a engendrée. Évidemment, beaucoup de livres ont déjà été écrits, à commencer par la très impressionnante biographie de Jean Vallier. Mais je ne voulais pas me laisser enfermer par le corpus existant. Je crois qu’il est sain, même quand on travaille sur des superstars de la littérature comme Marguerite Duras, de retourner aux archives.

En menant une étude de la presse d’époque, j’ai trouvé de nombreux matériaux nouveaux, notamment sur sa mère, qui dirigeait une école en Cochinchine. Ma plus belle trouvaille reste le tout premier texte publié par Duras, en 1939 — elle a alors 25 ans — : un entretien qu’elle réalise avec Nam Phương, la toute dernière impératrice d’Annam (actuel Viêt Nam). C’est un texte magnifique sur la forme et très intéressant sur le fond, puisqu’il préfigure l’essai qu’elle publie chez Gallimard l’année suivante, en défense de l’Empire français.

Duras était dans sa jeunesse l’un des rouages de l’administration coloniale en Cochinchine. Peux-tu mentionner les différentes étapes de son évolution qui l’ont conduite à devenir ensuite une opposante au colonialisme notamment lors de la lutte d’indépendance des Algériens ?
Nuançons un peu. Son rôle dans l’administration coloniale est celui d’une chargée de communication. Elle y entre sans doute grâce au souvenir que son père a laissé comme administrateur colonial, sa connaissance de la situation locale ayant évidemment aussi joué. Elle est attachée au cabinet du ministre — d’abord Marius Moutet, l’un des ministres socialistes du Front Populaire qui tente de faire appliquer le programme d’union de la gauche. On la charge d’organiser un grand événement de propagande autour de la banane française. Après la dislocation du Front Populaire, les rênes du ministère passent aux mains de Georges Mandel, figure du radicalisme et ancien collaborateur de Clemenceau. Avec l’un comme avec l’autre, elle s’investit peu dans son travail, n’y voyant qu’un moyen de gagner sa vie. C’est par le communisme qu’elle devient anticolonialiste : la prise de conscience née en 1944 se mue en une vision du monde dans laquelle le colonialisme n’a plus sa place.

De son expérience personnelle de l’Indochine française, elle garde néanmoins ancrée en elle la condition misérable des prolétaires blancs dans le rouage de la colonisation. En ce sens, son personnage de La Mère dans Un barrage contre le Pacifique peut d’ailleurs être comparé à celui de Lord Jim dans La Folie Almayer de Conrad.

Quelles étaient les lectures de la jeunesse Duras, ses influences ?
La jeune Duras a des goûts très éclectiques ! Contrairement à ce qu’elle ne cessera de répéter une fois adulte, sa mère lisait beaucoup et lui a transmis le goût de la lecture, notamment à travers des auteurs classiques comme Michelet et Renan, mais aussi des écrivains tels que Loti ou Gide. Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle n’a pas pu échapper aux lectures scolaires obligatoires, de Victor Hugo à Racine, ni aux romans de collège, parfois un peu mièvres, de Delly. Au‑delà du monde des livres, l’enfance de Duras est marquée par une grande liberté et de nombreuses rencontres. Paradoxalement, le déclassement subi par sa mère au sein de la colonie lui profite en lui permettant de vivre une existence moins rangée.
Tu évoques le « cheminement de Marguerite Duras du monde de la collaboration à celui de la Résistance ». Tu peux nous en dire plus ?
Il y a un paradoxe intéressant dans le rapport qu’entretient Marguerite Duras à la politique : elle ne s’intéresse vraiment à la chose publique qu’en s’éloignant des lieux de pouvoir. Je m’explique : alors qu’elle est collaboratrice au ministère des Colonies, elle voit se liquéfier le Front populaire et, avec cet espoir brisé, se désagréger la Troisième République, sans que cela ne l’affecte réellement. De la même façon, pendant l’Occupation, alors qu’elle est responsable d’une commission pour le papier d’édition, elle ne considère cette fonction que comme un travail alimentaire. Ce n’est qu’en 1944, lorsque son mari, Robert Antelme, est déporté à Buchenwald pour faits de résistance, qu’elle se mobilise, quitte son emploi et se passionne pour la politique.

Une anecdote racontée par Dionys Mascolo illustre cette entrée dans le monde de la Résistance : il se souvient du jour où, avec un ami de François Mitterrand et Mitterrand lui-même, ils se sont retrouvés rue Saint-Benoît. C’est l’odeur des cigarettes que Mitterrand fumait, ramenées de son récent séjour à Londres, qui lui a fait comprendre qu’ils venaient d’entrer dans le monde des réseaux de résistance anglais. Cette passion pour la politique, née du bouleversement de la guerre, ne la quittera plus jusqu’à sa mort en 1996.

Dans La Douleur, elle raconte avoir torturé un collaborateur. Tu écris à la suite de son biographe Jean Vallier que c’est une pure affabulation. Tu aurais une interprétation de ce qui a motivé cette invention ?
De son premier roman Les Impudents (publié en 1943) à Écrire (publié en 1993) Duras n’a jamais cessé de se raconter, de revisiter les moments les plus romanesques de sa vie. L’occupation et la libération de la France n’échappent pas à cette logique. La première version de son texte La Douleur figure sous la forme d’un journal intime. Il est consultable à l’IMEC. Le texte, revu, est publié tardivement, en 1985. Cette scène de torture avec Ter le milicien (« Celle qui torture le donneur, c’est moi. De même celle qui a envie de faire l’amour avec Ter le milicien, moi ») permet, à mon sens, tout à la fois d’introduire un tableau spectaculaire qui mêle, selon la formule de Barrès le sang de la volupté et de la mort, mais aussi d’accentuer son rôle dans la Résistance à un moment ou la France s’intéresse de plus en plus la période de l’occupation et à la responsabilité des uns et des autres.

J’ai appris dans ton livre que Duras s’était toute sa vie indignée de l’exécution de Brasillach pour collaboration. S’opposer aux exécutions est une chose, par contre ses propos chez Pivot où elle affirmait que les écrivains collabos « n’auraient jamais fait de mal à une mouche » m’ont laissé pantois. On connaît l’importance de la propagande et le poids des dénonciations sous l’Occupation… Quel est ton regard sur cette déclaration ?
Eh bien, c’est du Duras. Elle est capable d’une gymnastique intellectuelle parfois surprenante, faite de déplacements et de paradoxes assumés. Surtout, elle ne supporte pas la culture de l’effacement, cette tendance à gommer les contradictions ou les zones d’ombre au nom d’un récit plus confortable.
Cette phrase est également intéressante parce qu’elle confère à la littérature un pouvoir presque rassurant, comme si l’écriture pouvait servir de garantie morale ou symbolique. Comme le fait remarquer Roland Barthes à propos des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « la littérature est chez nous tant une valeur invétérée, qu’il y a l’idée qu’aucune lésion ne peut venir d’un homme qui se soucie d’écrire bien le français ». Autrement dit, l’acte d’écrire et la maîtrise du style tendent à produire une forme d’indulgence. Ainsi, le Robert Brasillach collaborationniste est-il en partie lissé par le Brasillach homme de lettres. De la même façon que, dans L’Amant, Ramon Fernandez est en quelque sorte policé par l’amateur de Balzac. La littérature agit alors comme un filtre : elle atténue et recompose.

Quand elle rejoint le PCF après-guerre, Duras se veut une militante de base, recrutant de nouveaux membres, distribuant les tracts, sollicitant son entourage pour les souscriptions. Est-ce qu’il y a d’autres exemples d’intellectuels ou d’artistes membres du PCF qui ont préféré ce rôle à celui d’intellectuel du parti ?
Sa conception du militantisme est tout à fait atypique. Je fais la distinction entre les intellectuels du parti, qui organisent les revues, structurent les étudiants et participent, lors des congrès, à la définition du projet communiste pour la France, et les intellectuels dans le parti, qui sont au fond des sympathisants ayant sauté le pas de l’adhésion, apportant un certain prestige, offrant occasionnellement une œuvre d’art au parti ou prenant la parole à un meeting, mais ne s’investissant pas dans l’organisation du parti. L’exemple le plus frappant est sans doute Pablo Picasso.
Duras entretient un rapport tout autre : elle s’implique comme militante de base, participe à toutes les actions, tente de convaincre sa concierge d’adhérer au parti et est même élue secrétaire de cellule. Cependant, elle refuse de participer à la vie intellectuelle du parti et de mettre son art au service de la cause. Elle cache parfois — sans doute pour éviter les sollicitations — qu’elle est une auteure publiée. En ce sens, son engagement se distingue profondément de celui des autres intellectuels de la même époque. Je ne connais aucun équivalent en France.
Tu reviens longuement sur son exclusion du PCF. Malgré les divers prétextes ou les insinuations sur ses mœurs et sa fréquentation des boîtes de nuit, cette exclusion s’explique essentiellement par sa défense de la liberté de création et son refus d’un art officiel défini par la doxa stalinienne, c’est bien cela ?
Tout à fait ! Le motif invoqué pour justifier par la fédération de Paris du PCF dans le cadre de l’exclusion de Marguerite Duras et de ses amis (Mascolo, Antelme, Morin etc) est sans cesse changeant : on lui reproche d’abord d’avoir publiquement diffamé des cadres du Parti, puis on lui reproche ses fréquentations titistes (comprendre ici une amitié avec Vittorini), puis poussant plus loin dans l’ignominie, on lui reproche finalement d’être une nymphomane vivant avec deux hommes et fréquentant des boîtes de nuit. On imagine assez bien l’exaltation que pouvait ressentir l’obscure secrétaire de section du sixième arrondissement de Paris en diligentant cette enquête contre des jeunes gens brillants ; les basses jouissances de Fouquier-Tinville1.

Quel a été, plus tard, le rapport de Duras au stalinisme et aux différents régimes du bloc de l’Est ?
Malgré son exclusion du parti — c’est l’une des thèses de mon essai — Duras reste relativement proche de l’organisation communiste jusqu’au milieu des années 1960. En quittant le parti, elle promet d’ailleurs de ne rien faire qui puisse nuire au collectif.
Elle continue ainsi de se mobiliser ponctuellement pour certaines causes, par exemple en soutenant Julius Rosenberg et Ethel Rosenberg, communistes condamnés à mort aux États‑Unis.

arrêtés pour espionnage au profit de l’URSS et exécutés sur la chaise électrique en 1953
Cela ne l’empêche pas, parallèlement, de porter un regard de plus en plus lucide sur la réalité des persécutions au sein des démocraties populaires. Son communisme, empreint de fraternité et attaché aux droits de l’homme, devient progressivement incompatible avec celui imposé par Moscou.
Tu insistes sur l’opposition radicale à de Gaulle dès l’après guerre puis évidemment en 68, ainsi que sur le vocabulaire employé pour le qualifier, qui tranche avec sa quasi-sanctification actuelle dans le roman national…
Duras ne mâche pas ses mots ! Dans le journal intime qu’elle tient dans l’après-Libération, elle écrit : « La différence entre de Gaulle et Hitler, c’est que de Gaulle croit en la transsubstantiation. Il parle droit au cœur des catholiques. Hitler croit dans la force venue d’en haut. De Gaulle croit à la force venue d’En Haut. Voilà ce qu’on a au pouvoir. Aucune différence, sinon dans la nature du mythe de base. Outre-Rhin, l’Arianisme. Ici, le Bon Dieu. »
La comparaison est violente, mais elle reflète le climat de l’époque. Contrairement à l’image d’Épinal que nous en avons aujourd’hui, la Libération n’a pas été suivie d’une longue période de concorde nationale. La France reste à genoux économiquement — les tickets de rationnement perdurent jusqu’en 1949 — et l’union sacrée de la Résistance se fissure rapidement. La Guerre froide divise le pays. La virulence de Duras est celle des communistes français, confrontés à l’hostilité croissante des gaullistes et des radicaux. Le climat est tel qu’en 1952, le ministre de l’Intérieur fait arrêter Jacques Duclos, responsable du PCF en l’absence de Thorez, sous prétexte qu’il préparait un coup d’État. La preuve ? Un revolver et deux pigeons morts retrouvés dans sa voiture…
En 1970, Duras participe à l’occupation des locaux du CNPF, l’ancêtre du MEDEF. L’action est organisée par un groupe nommé Vive la Révolution, dont tu précises qu’il est alors dirigé par Roland Castro et Guy Hocquenghem. Hocquenghem est à la fois l’un des premiers homosexuels sinon le premier à avoir effectué son coming out dans la presse française (en 1972), l’un des théoriciens précurseurs des pensées queer et un romancier. Est-ce que Duras et lui échangeaient ? On comprend par ailleurs à te lire que même si Duras est appréciée par de nombreux homosexuels, elle ne semblait pas particulièrement ouverte à ces questions…
Tous deux font partie de la mouvance gauchiste des années 1965-1975. Leurs chemins ont sans doute dû se croiser — Marguerite Duras affectionnait la compagnie de jeunes intellectuels brillants. Pourtant, leur engagement politique s’inscrit dans des logiques opposées. Guy Hocquenghem ne cesse de créer des collectifs, des groupuscules, des fronts de lutte. Duras, elle, cultive plutôt une posture d’électron libre et refuse toute discipline militante.

C’est tardivement que la question homosexuelle entre dans l’œuvre durassienne, après 1980 et sa rencontre avec Yann Andréa, jeune écrivain homosexuel qui deviendra son compagnon jusqu’à la fin de sa vie. Si Duras peut paraître, à certains moments, un peu homophobe — on pense notamment ici à La Maladie de la mort —, elle est aussi capable de se mobiliser pour la communauté et n’hésite pas à participer au magazine Gai Pied ou à soutenir Julien Cendres, un jeune auteur censuré pour une prose jugée trop crûment gay.

Duras figurera ensuite parmi les soutiens de François Mitterrand. Lorsque l’État français sabotera un navire de Greenpeace, tuant un membre de l’équipage, elle en profitera même pour attaquer l’ONG en lui reprochant de ne pas faire de différence dans son discours entre les dictatures et les démocraties. Ça semble assez consternant… Une démocratie libérale peut garantir quelques libertés et quelques droits à ses citoyens tout en détruisant la planète, en surexploitant les ressources comme les habitants des pays du tiers-monde et en mettant en place des dictateurs dans ce qu’elle considère être son pré-carré. Elle ne semblait d’ailleurs pas particulièrement intéressée par la cause écologique, déclarant que « ça ne sert à rien » et invoquant la «fatalité»…
Son rapport à l’écologie est celui d’une femme née en 1914 : il se limite à la préservation de la nature et à la lutte contre l’énergie nucléaire. L’affaire Greenpeace mêle deux grandes passions de Duras — son amitié pour François Mitterrand et sa haine de la Russie soviétique. Elle en veut beaucoup à l’association de s’en prendre à la France plutôt que d’aller provoquer Gorbatchev. Pour elle, l’écologie reste une question secondaire : on ne peut pas se préoccuper de la planète si l’on ne se préoccupe pas d’abord du concert des nations.

par les services secrets français sous la présidence de François Mitterrand en 1985 en Nouvelle-Zélande
Mais ce qui transpire également de son texte, c’est une certaine mauvaise foi — car elle fait parfois preuve d’une mauvaise foi manifeste dans le soutien qu’elle apporte à Mitterrand. Je crois qu’à la longue, cela a fini par lui peser, et dans un de ces retournements dont elle seule a le secret, elle finit par voter communiste en 1993, comme pour remettre Mitterrand dans le droit chemin.
Quel était le pouvoir de Duras, autant symbolique que matériel, dans le milieu des lettres à la fin de sa vie ?
Son Goncourt en 1984 pour L’Amant est une consécration, avec lui elle passe un cap symbolique et devient une personnalité grand public. Elle est parodiée et imitée, les critiques se déchirent sur son cas et chacune de ses apparitions publiques fait déplacer les foules. Mais elle a 70 ans. Pour en arriver là, elle a dû faire face à des traversées de déserts. C’est sans doute l’une des rares femmes de sa génération à avoir décidé de vivre entièrement de sa plume après la libération. Pour y arriver, elle a dû enchaîner les articles journalistiques, les reportages, elle s’est improvisée intervieweuse de télévision et a tenté (sans succès) de monter une maison d’édition.
Bref, elle est passée, avant la gloire tardive, par toutes les fourches caudines de la vie littéraire. Mais quel éclatant succès s’est-elle réservé pour ses deux dernières décennies ! Ce n’est pas pour rien que François Mitterrand, arrivé à l’Élysée, tient tant à s’afficher à ses côtés. Pour accéder à la gloire, Duras a méticuleusement construit un personnage — et c’est peut-être là son œuvre la plus accomplie. Car chez elle, la vie et l’écriture ne forment qu’un seul et même geste : sa voix rauque, son phrasé singulier, ses cols roulés et lunettes noires, ses engagements médiatiques et politiques, tout participait d’une même mise en scène de soi, cohérente et totalisante, qui a fini par rendre indémêlables la femme et la légende.
Marguerite Duras vivait à Neauphle-le-Château en même temps que l’ayatollah Khomeini. On sait s’ils se sont déjà rencontrés ou croisés ?
La coïncidence, pour une petite ville paisible de 2000 habitants est assez incroyable et l’on se surprend à rêver d’une rencontre impromptue à la boulangerie ou au bureau de tabac. Mais il n’en est rien ! Si Khomeini recevait ses fidèles sous les pommiers de Neauphle, il vivait en fait à quelques centaines de mètres de là, à Jouars-Pontchartrain. La présence de Khomeini était une nuisance pour les habitants des deux communes à cause des autobus d’adorateurs, de la police, des curieux et des journalistes.
Mais les deux célébrités ne se sont jamais rencontrées. Une contre-vérité colportée par les médias bolloréens voudrait que les intellectuels de gauche français aient massivement soutenu la création de la république islamique d’Iran. Il n’en est rien. Pour Duras moins que pour les autres puisque l’auteure de Moderato Cantabile s’est même rendue en Iran en 1969 à l’invitation du dernier Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, pour constater les résultats de la révolution blanche. Expérience qu’elle a d’ailleurs moyennement appréciée. Je ne pense pas que Marguerite Duras ait eu envie de rencontrer son voisin l’ayatollah ou qu’elle ait cherché à le faire. Elle était athée, matérialiste et exécrait tout ce qui pouvait se rapprocher du culte de la personnalité.
Annie Ernaux figure en tête des remerciements en fin d’ouvrage. Quel a été son apport à ton processus de recherche et d’écriture ?
Je tenais à remercier chaleureusement Annie Ernaux, qui a répondu à plusieurs de mes questions sur la manière dont les lecteurs de sa génération ont reçu l’œuvre de Marguerite Duras et sur le modèle qu’elle pouvait représenter pour de jeunes écrivains. Son témoignage m’a aidé à mieux comprendre l’influence concrète de Duras et à situer mon travail dans une perspective plus vivante de réception de son œuvre.
Et s’il fallait conclure ?
Il faudrait dire qu’aujourd’hui elle est victime de lectures politiques assez paresseuses : avec d’un côté une certaine droite qui ne veut voir en elle que le parangon d’une modernité honnie et de l’autre une certaine gauche qui, dans un grand malentendu, préfère mettre en avant son genre plutôt que son œuvre, l’enfermant dans un rôle de pionnière féminine qu’elle n’a jamais revendiqué, lui refusant du même coup une complexité et une ambivalence qu’elle n’a pourtant cessé de revendiquer.
- Accusateur public central pendant la première partie de la Révolution française et la Terreur, il demande l’exécution de nombreux prévenus, y compris de personnes célèbres, comme Marie-Antoinette, Danton et Robespierre, et fait condamner plus de deux mille d’entre eux à la guillotine. Après la fin de la Terreur, avec le 10 thermidor, il est arrêté, puis jugé par le Tribunal révolutionnaire comme un des grands responsables des exactions et des injustices qui ont marqué la période de la Terreur. ↩︎

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