Le film commence par raconter la fondation en 1982 des FARL, les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, dans le contexte de l’invasion du Liban menée par Israël avec le soutien des États-Unis. Après avoir résisté sur place à l’envahisseur, les FARL revendiquent l’assassinat de responsables militaires et politiques, américains comme israéliens. Un membre de l’organisation, Georges Ibrahim Abdallah sera jugé à Paris pour sa complicité dans l’assassinat de deux hommes : Charles Ray, attaché militaire à l’ambassade des États-Unis et agent de la CIA, et Yaacov Barsimantov, deuxième secrétaire de l’ambassade d’Israël et responsable du Mossad en France. Alors que le procureur avait requis une peine de dix ans d’emprisonnement à son encontre, il écope de la réclusion criminelle à perpétuité.

Le Monde, ventriloque de la police
Si c’est officiellement sa complicité dans les deux assassinats qui justifie la condamnation, l’ancien magistrat antiterroriste Alain Marsaud confirme face caméra, après avoir échangé avec ses collègues de la cour spéciale, que Georges Abdallah paya aussi pour des attentats aveugles commis à Paris au même moment, attentats qui lui furent fallacieusement attribués. En réalité, ces attentats visant des civils, sans rapport avec le mode opératoire des FARL, avaient été réalisés par le Hezbollah sur instigation de l’Iran. À l’époque, la fausse information de la culpabilité d’Abdallah fut reprise par la quasi-totalité des médias après sa publication dans plusieurs dizaines d’articles du Monde signés de la main d’Edwy Plenel.
Dans L’Affaire Abdallah, Georges Marion, co-signataire avec Edwy Plenel de la moitié des quarante articles que le quotidien consacra à cette accusation, reconnaît du bout des lèvres une trop grande dépendance à une source policière. Quant à Plenel, il a refusé de revenir dans le documentaire sur ses méthodes d’enquête. Il n’a pas non plus répondu au mail qui lui fut adressé dans le cadre de la rédaction de cet article.
Le Monde étant l’un des principaux protagonistes d’un documentaire où il est rudement mis en cause, nous attendions la réaction du journal à la diffusion du film. La critique publiée le 8 avril, jour de la sortie en salle, semble faire office de riposte autant que de tentative de diversion1. Si son auteur, Jacques Mandelbaum, admet que l’attribution à Georges Abdallah d’attentats contre des civils relevait d’une « fausse piste » qui « fut massivement reprise par la presse », il se borne à mentionner la présence à l’écran de « Véronique Brocard, de Libération, Hervé Brusini, d’Antenne 2… ». Celle de Georges Marion, journaliste au Monde, est soigneusement ignorée, comme les images d’archives qui montrent Edwy Plenel sur le plateau de TF1 en train de relayer le mensonge de la police française. Aussi, Mandelbaum ne précise pas que si Véronique Brocard apparaît dans le film, c’est pour expliquer qu’elle a recopié dans Libération les mensonges d’abord publiés en une du Monde. Il choisit aussi d’ignorer les propos de Serge Quadruppani, romancier et essayiste, qui rend compte d’une conversation qu’il eut à la fin des années 80 avec Edwy Plenel. Selon l’écrivain, contrairement aux journalistes de Libération qui avaient alors compris la supercherie, le journaliste du Monde restait à l’époque convaincu de la culpabilité d’Abdallah.
Une riposte pleine d’idéologie
Bien que publié dans les pages Culture, l’article de Jacques Mandelbaum en réponse au documentaire est structuré par les biais idéologiques de son auteur, favorable à Israël et hostile à la critique des médias. Si Mandelbaum avait salué en 2019 Un berger et deux perchés à l’Élysée, dans lequel Pierre Carles et Philippe Lespinasse suivaient la première campagne présidentielle de Jean Lassalle, c’était pour mieux opposer ce film aux précédents. Dans son article, Mandelbaum assénait déjà que la critique des médias portée par Pierre Carles n’était que « virulence idéologique et manipulation tous azimuts »2.

En novembre 2023, alors que les ministres israéliens avaient déjà annoncé leur volonté de rendre Gaza inhabitable, entrepris sa destruction systématique et commencé à imposer un blocus total à ses habitants qualifiés d’« animaux humains », dans ces mêmes pages Culture du Monde, Mandelbaum préférait se référer abstraitement aux « événements au Proche-Orient ». Il s’en prenait à l’époque au documentaire Yallah Gaza de Roland Nurier à qui il reprochait un « point de vue militant », un « parti pris » et un manque d’« équité ». Face à la dénonciation du blocus de Gaza, Mandelbaum signifiait son refus d’imputer « à l’État d’Israël l’entière responsabilité des drames passés, présents et à venir »3.
De la même manière, dans sa critique de L’Affaire Abdallah, Jacques Mandelbaum se refuse à contextualiser les actions des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises. Celui ou celle qui n’en aurait pas été informé ne saura rien, en lisant Mandelbaum, de l’invasion du Liban en 1982 par Israël. Les propos du chercheur Nicolas Dot-Pouillard et du journaliste Georges Malbrunot, qui expliquent dans le documentaire que la création des FARL trouve sa source dans la lutte contre l’occupation du Liban par Israël, ne sont pas mentionnés. Mandelbaum préfère insister sur les liens entretenus par les FARL avec Action directe et les Brigades rouges. Nous comptons dans son article six occurrences des termes « terroriste », « terrorisme » ou « antiterroriste ». À l’inverse, le champ lexical du colonialisme est absent de l’article et le verbe « occuper » est conjugué en une seule occurrence… à propos du logement parisien qu’« occupe » Georges Abdallah.
Trois décennies plus tôt, en 1995, Mandelbaum (qui, contrairement aux critiques des médias ou réalisateurs pro-palestiniens, n’est bien sûr pas « militant », ne connaît aucun « parti pris » et dont les articles ne sont empreints d’aucune « virulence idéologique ») dénonçait dans Tribune juive la programmation par Arte de plusieurs documentaires critiques de la politique israélienne. Tout en nuances, il affirmait qu’« Arte commence à flirter dangereusement avec l’obscénité » et dénonçait la « véritable abjection cinématographique » que constituait un documentaire d’Eyal Sivan portant sur les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Probablement par refus du militantisme, Jacques Mandelbaum ne parlait pas de « colonies » mais d’« implantations ». Déjà, il dénonçait la « litanie des discours où Israël se voit unilatéralement accusé de tous les maux du peuple palestinien » et le « refus haineux d’Israël comme constituant fondamental de l’identité palestinienne ».4
Aujourd’hui, Jacques Mandelbaum affirme que Georges Abddallah a « export[é] la lutte armée palestinienne sur le sol français ». Cette idée d’une « exportation » par les FARL d’une violence supposément absente du territoire est pourtant réfutée dans le documentaire. Ainsi, à propos de l’assassinat de Yaacov Barsimantov revendiqué par les FARL en 1982, on voit Jacques Vergès, avocat de Georges Abdallah, rappeler aux journalistes que « Monsieur Yaacov Barsimantov était le responsable du Mossad en France. Vous vous êtes adressé à des agences, et vous n’avez pas la photo, forcément, de Mohamed Boudia, mon ami, tué à Paris en 73 dans un attentat du Mossad, c’est ça le travail du Mossad. Alors quand ces gens tombent à Paris, je crois qu’en étant très modéré on peut dire que les vagues de ces conflits du Moyen-Orient arrivent jusqu’en France. » Jacques Vergès critiquait alors l’invisibilisation par les médias des victimes palestiniennes et la victimisation de leurs bourreaux. Quarante ans plus tard, cet article du Monde démontre que les méthodes n’ont guère changé.
Au détour d’une phrase, Mandelbaum choisit, pour résumer la carrière de Vergès, de rappeler que l’avocat a été « notamment défenseur du nazi Klaus Barbie et de l’antisioniste négationniste Roger Garaudy ». Par cette formule, il s’agit de ramener à la Shoah la défense de Georges Abdallah et les actes commis par lui. Les faits sont pourtant têtus : comme la Résistance à l’occupation nazie, la lutte armée des communistes libanais contre Israël a pris pour cible des représentants politiques et militaires de l’envahisseur. Si l’une des incarnations de cette résistance s’est vue infliger une condamnation à perpétuité, c’est essentiellement à cause d’une entreprise de désinformation relayée par Le Monde, induit en erreur par la police française. Quant à Jacques Vergès, rappelons qu’il fut résistant contre le nazisme à dix-sept ans puis militant communiste, et qu’il est avant tout connu comme un défenseur des colonisés en général, proche des militants du FLN et du FPLP en particulier.
Dans un mail envoyé au Monde le jour de la publication de l’attaque contre son film par Mandelbaum, Pierre Carles liste les déformations et les omissions contenues dans l’article. Il rappelle que « le long-métrage L’Affaire Abdallah suggère que Le Monde porte une bonne part de responsabilité dans la durée de détention hors-normes de Georges Abdallah (40 ans et 9 mois d’incarcération) ». Si, le mail de Pierre Carles au Monde est resté sans réponse (comme les nôtres), cinq jours plus tard, une légère modification était apportée à la version en ligne de l’article : à propos de l’imputation à Georges Abdallah d’attentats commis contre des civils, qualifiée de « fausse piste massivement reprise par la presse », la précision « dont Le Monde » était alors ajoutée entre parenthèses.
Rappelons cependant que Le Monde n’est pas un média parmi d’autres qui ont relayé une fausse information, mais le premier à l’avoir diffusée avant qu’elle ne soit reprise par d’autres journalistes qui faisaient confiance au « quotidien de référence ». Au moment de la diffusion de L’Affaire Abdallah, nous aurions pu espérer un minimum de réflexivité de la part du monde médiatique. La publication d’une telle critique en riposte, comme le refus par Edwy Plenel de répondre à Pierre Carles, tendent à prouver l’incapacité d’une caste à se remettre en cause lorsque ses pratiques sont mises en cause.
Saint Edwy, apôtre de la démocratie libérale
Edwy Plenel a pu récemment, en de rares occasions et de façon brève, s’exprimer sur la fausse information véhiculée à l’époque. C’est notamment le cas sur France inter en 2024 dans une émission consacrée à la situation de Georges Abdallah5. Il n’y exprime cependant aucune remise en cause de ses méthodes de travail. Cette même année 2024, lorsqu’il quitte la présidence de Mediapart, média qu’il a créé en 2007, il revient sur sa carrière dans une série de dix podcasts6. L’épisode consacré aux différentes « polémiques » lui donne surtout l’occasion d’insister sur son honnêteté et sa bonne foi ainsi que sur l’injustice des critiques qui lui sont faites7. L’affaire Abdallah n’y est pas abordée.
Dans ce podcast, les propos les plus intéressants sont en réalité tenus par Georges Marion, ancien acolyte d’Edwy Plenel au Monde. Il explique que « les journalistes d’investigation » ne sont « pas des petits saints » et « même parfois des sacrés tocards, des gars qui ont la tête comme des pastèques ». Parmi les « raisons pour lesquelles on peut déraper », Marion cite d’abord « l’ivresse » de la révélation d’une information, ensuite le risque de « mal interpréter une information, ou une pseudo-information », en oubliant notamment que « l’informateur (…) peut être lui-même intoxiqué » et « victime de ses préjugés ». Enfin, Georges Marion mentionne une raison propre à « ce qu’est la presse dans un régime capitaliste », à savoir le fait que la « carrière, sa rémunération, la progression » dépendent de « la valorisation que vous apportez avec votre enquête ». Il mentionne des « primes » perçues par des journalistes, notamment au Canard enchaîné à la suite de révélations, qui peuvent « pousser inconsciemment à faire des conneries ». Invité dans le podcast à réagir à cette analyse, Plenel préfère botter en touche et de nouveau vanter les mérites des journalistes, en particulier ceux de Mediapart. En 2025, cette fois face à Daniel Schneidermann, Edwy Plenel est de nouveau appelé à commenter les propos de Georges Marion, et notamment la description de l’ivresse ressentie par le journaliste d’investigation. Il se borne alors à répondre qu’il « ne se voi[t] pas comme ça ». Plenel reconnaît simplement le risque de commettre une erreur, et admet celle relative à Georges Abdallah. Il concède avoir pris trop au sérieux les propos d’un « informateur très crédible, qui ne nous a pas menti, c’est ce qu’il pensait, c’est ce que ses sources opérationnelles policières lui disaient »8.
Plus récemment encore, interviewé par David Dufresne, Plenel, jamais avare d’un compliment à son propre égard et toujours disponible pour défendre le rôle de la presse, s’offusque des critiques portées par La France insoumise à l’encontre des médias9, de la même manière qu’il s’indignait à la fin des années 90 face à celles développées par Pierre Bourdieu et Serge Halimi10. Dans cet entretien, Plenel va jusqu’à affirmer que les « journalistes indépendants » constitueraient la « première cible » d’un pouvoir d’extrême droite en France, les journalistes étant selon lui « incontrôlables ». On s’étonne qu’un homme de gauche attentif à l’actualité de l’extrême droite ne considère pas les migrants, les transgenres ou les peuples victimes de l’impérialisme comme les premières cibles de l’extrême droite.
En outre, si l’on se penche de près sur son parcours, on ne peut qu’être embarrassé face à l’invocation par Edwy Plenel de la mythologie propre à la démocratie libérale, celle de la séparation des pouvoirs, de l’état de droit et de la figure du journaliste comme incarnation de l’indépendance. En effet, alors qu’il aime décrire sa carrière comme un symbole d’indépendance de tous les pouvoirs, le bilan de la carrière d’Edwy Plenel nous semble devoir être présenté de façon plus nuancée. En 1982, en plein été, Edwy Plenel, recruté deux ans plus tôt par Le Monde pour travailler à la rubrique Éducation, se trouve à devoir enquêter sur l’affaire dite « des Irlandais de Vincennes », puisque c’est ainsi que sont désignées les personnes mises en cause pour un attentat antisémite commis rue des Rosiers à Paris. Grâce au travail des journalistes, il sera révélé que les Irlandais en question sont injustement accusés. Edwy Plenel dans Le Monde et Georges Marion dans Le Canard enchaîné documentent les irrégularités commises lors des perquisitions11. Plenel rejoint alors le service Police du Monde, où il développe des relations amicales avec des policiers et magistrats qui, au cours des années, l’alimenteront en informations.
Le journalisme au service de la démocratie libérale (et de la DGSE)
Si la révélation du sabotage du Rainbow warrior, navire de l’ONG Greenpeace, par les services secrets français qui tuent le photographe Fernando Pereira qui se trouvait à bord, est souvent attribuée au Monde et à Edwy Plenel, l’information est en réalité d’abord publiée par Pascal Krop dans L’Événement du jeudi le 8 août 1985. Pendant une semaine, Le Monde se montre alors particulièrement frileux. Puis, une fois la responsabilité de la DGSE démontrée, un article d’Edwy Plenel publié le 17 août 1985 présente sa pusillanimité initiale comme la preuve de son sérieux. Comme s’il fallait compenser, l’article décrit de nombreux détails du sabotage. Cependant, il s’agit surtout de tenter de blanchir le président de la République. Edwy Plenel assène ainsi que « M. Mitterrand sait que son proche entourage actuel n’est pas impliqué dans l’affaire ». Un autre journaliste, Jacques Isnard, chargé au Monde de traiter des questions militaires depuis sa sortie de l’école de journalisme en 1977, par ailleurs connu pour sa grande proximité avec la DGSE, tient quant à lui à décrire l’acte comme une « maladresse de débutant » et un « coup tordu »12.
En outre, nombre de « scoops » révélés les années suivantes par Le Monde s’appuient sur des procès-verbaux ou des fiches de police transmis au gré des intérêts des uns et des autres. Publié en 2003, La Face cachée du Monde, livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, décrit les relations d’Edwy Plenel avec Bernard Deleplace, membre du Parti socialiste et secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police. À l’époque, Edwy Plenel ne se serait pas contenté d’échanger avec des policiers, mais aurait rédigé notes, discours et plaidoyers pour le syndicat, ainsi que certains de ses communiqués de presse. C’est notamment lui qui aurait écrit, en décembre 1986, celui relatif à la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers13. Parallèlement, Edwy Plenel couvrait en tant que journaliste les congrès du syndicat policier. Selon Péan et Cohen, le secrétaire général de l’organisation aurait même demandé à ses collègues policiers « de mener des enquêtes parallèles, en dehors de leurs heures de service, pour le compte du journaliste du Monde ». À la suite de ces affirmations, Daniel Schneidermann, à l’époque journaliste au Monde, raconte que le nombre important d’interviews et de tribunes de Bernard Deleplace publiées dans le quotidien aurait exaspéré plusieurs reporters du journal14.

Du Rwanda à Gaza, une presse complice
En 1994, Edwy Plenel travaille au sein de l’équipe de rédaction en chef du Monde. Cette même année, à partir d’avril et pendant trois mois, l’État français organise et soutient le génocide des Tutsis au Rwanda. Plus d’un million de Tutsis et plusieurs milliers de Hutus opposés au génocide sont alors massacrés. Les livraisons d’armes et l’envoi de mercenaires par la France, l’aide de conseillers techniques français puis l’exfiltration des génocidaires sont aujourd’hui prouvés. À l’époque, ces faits sont notamment dénoncés par Jean-Paul Gouteux, entomologiste français qui a travaillé dans plusieurs pays d’Afrique. Le chercheur est marié à une Rwandaise dont la majorité de la famille a été exterminée. Jean-Paul Gouteux rejoint alors l’association Survie afin de rendre public ce dont il est témoin. En 1998, quelques pages de son ouvrage Un génocide secret d’État : la France et le Rwanda (1990-1997) mettent en cause la négation du génocide par Le Monde. Gouteux accuse le quotidien d’avoir soutenu la politique étrangère française en raison de sa bienveillance envers Mitterrand, de ses préjugés relatifs à l’Afrique, mais aussi d’une trop grande proximité entre plusieurs de ses journalistes et la DGSE. Le Monde sera débouté de sa plainte contre Jean-Paul Gouteux, les juges reconnaissant la qualité et le sérieux de son travail. Un an plus tard, dans un nouveau livre intitulé Le Monde, un contre-pouvoir ? : désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, Jean-Paul Gouteux ironise sur l’intérêt porté à des scandales politico-financiers tels que la question du favoritisme dans l’attribution de marchés liés aux HLM de la ville de Paris. Il se demande alors si les implications génocidaires de la politique étrangère de la France ne sont pas au moins d’une importance égale.
Gouteux démontre que les articles publiés dans Le Monde par les journalistes Jean Hélène et Jacques Isnard ont systématiquement, en lien avec la propagande de la DGSE, présenté le génocide des Tutsis comme une succession de massacres inter-ethniques réciproques. Aussi, certains articles et des dessins, notamment de Plantu, inversaient les responsabilités en accusant de génocide ceux qui en étaient victimes. Si le Front patriotique rwandais, en lutte contre le pouvoir, a pu commettre des crimes de guerre, les articles qui les dénonçaient niaient le plus souvent le génocide en cours. En outre, déjà à l’époque, l’organisation en lutte contre l’extermination d’une population était fallacieusement accusée d’utiliser les civils comme boucliers humains. De plus, son désarmement était présenté comme une priorité dans les colonnes du Monde sans évoquer le génocide en cours. Plus globalement, le journal s’appuyait sur une grille de lecture ethniciste15 pour masquer les implications géopolitiques d’un génocide soutenu par la France, que le quotidien décrivait comme une « guerre ».
Si Edwy Plenel présentera par la suite la publication dès 1994 de certains articles relatifs aux massacres de Tutsis comme l’exercice d’un contre-pouvoir, Jean-Paul Gouteux considère à l’inverse que la distillation d’informations exactes au milieu des mensonges répandus par les services secrets peut, en donnant l’apparence du pluralisme, constituer l’une des conditions de la propagande. Comme l’écrira le collectif de critique des médias Les mots sont importants, « c’est bien l’enquête de Jean-Paul Gouteux, plus que les articles du Monde, qui a assuré, dans cette histoire, un rôle de contre-pouvoir»16. Revenant sur le génocide au Rwanda et sur ses diverses responsabilités, Gouteux résumera son propos dans une conclusion aujourd’hui évocatrice : « la compromission des dirigeants français avec les auteurs de ce génocide entraîne de multiples conséquences. La presse française est inféodée au pouvoir, ce génocide l’a montré. »17
Des choix dénués d’ambiguïté
Après le génocide au Rwanda, Edwy Plenel occupe au sein du journal le poste de directeur de la rédaction de 1996 à 2004, période durant laquelle est porté le projet de cotation du Monde en bourse18. Il assume aussi la transformation du service « Économie » du Monde en service « Entreprises ». Il le présente comme « un choix dénué d’ambiguïtés : la microéconomie, les marchés, la finance, sans complexe, sans ce rapport trouble, voire hypocrite, au monde de l’argent qui nous a parfois handicapés »19. En parallèle, il anime l’émission « Le Monde des Idées » sur LCI, propriété de Bouygues, groupe historiquement lié aux grands marchés publics dans l’hexagone comme dans les pays d’Afrique où la France conserve une influence20. Dans cette émssion, Edwy Plenel fait notamment la promotion des livres de Bernard-Henri Lévy (éditorialiste associé au Monde) et d’Alain Finkielkraut21.
En 2003, quand paraît La Face cachée du Monde, Plenel ne répond pas sur le fond et invente une accusation d’antisémitisme contre ses auteurs. Daniel Schneidermann, alors lui-même journaliste au Monde, regrette dans le dernier chapitre de son ouvrage Le Cauchemar médiatique que la direction du journal n’ait pas répondu précisément aux différentes accusations contenues dans le livre de Péan et Cohen, jugeant certaines d’entre elles aberrantes et d’autres plus fondées. Il y décrit alors Edwy Plenel en directeur autoritaire prompt à considérer chaque critique comme une attaque contre la liberté d’informer. Le Monde reproche à Schneidermann d’agir contre son employeur. Le journaliste est licencié22. L’employeur sera condamné aux prud’hommes. Huit ans après, Plenel finira par reconnaître face à Schneidermann que son licenciement était « une erreur »23.
En 2003, dans Le Pouvoir du Monde, publié à La Découverte, Bernard Poulet écrivait à propos d’Edwy Plenel et d’une fausse information qu’il avait propagée (celle du financement par le Panama de la campagne de François Mitterrand en 1988), qu’« on sent bien ici comme il lui est difficile de reconnaître ses erreurs »24.
Aujourd’hui, la réaction du Monde à l’enquête de Pierre Carles prouve que le jugement ne saurait se limiter à la seule personne d’Edwy Plenel ni à cette seule affaire panaméenne. Dans son entretien pour Hors-série, Pierre Carles insiste sur le fait que « les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986 ». À lire la critique de son film publiée par Le Monde, il semblerait que les responsables ne soient toujours pas prêts à présenter leurs excuses. Selon Mandelbaum, il aurait fallu faire figurer des « avis discordants dans les déclarations des témoins, vivants ou morts, qui orientent la conduite du film». Pierre Carles explique au contraire qu’« un travail d’investigation journalistique, ce n’est pas laisser s’exprimer des « avis contradictoires » mais s’approcher au plus près de la vérité en écartant les paroles masquant celle-ci». Malheureusement, à la suite de nombreux autres, l’article publié dans Le Monde ce 8 avril 2026 risque de contribuer à masquer la vérité sur l’affaire Abdallah, autant que sur les massacres successifs commis par Israël au Liban et en Palestine.
- https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/04/08/l-affaire-abdallah-pierre-carles-se-fait-l-avocat-de-l-ex-plus-vieux-prisonnier-politique-francais_6678223_3246.html ↩︎
- https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/01/23/un-berger-et-deux-perches-a-l-elysee-un-candidat-et-un-film-battent-la-campagne_5413138_3246.html ↩︎
- https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/11/08/yallah-gaza-un-point-de-vue-militant-sur-la-bande-de-gaza_6198961_3246.html ↩︎
- https://eyalsivan.info/index.php?p=elements2&id=193 ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/secrets-d-info/secrets-d-info-du-samedi-22-juin-2024-7526241 ↩︎
- https://www.mediapart.fr/studio/videos/emissions/edwy-plenel-une-vie-d-enquetes ↩︎
- https://www.mediapart.fr/journal/france/180324/edwy-plenel-une-vie-d-enquetes-510-une-carriere-emaillee-de-polemiques ↩︎
- https://www.arretsurimages.net/emissions/je-vous-ai-laisse-parler/plenel-aux-risques-du-journalisme ↩︎
- https://auposte.media/emissions/la-catastrophe-commence-par-des-mots-plenel-contre-l-obscurantisme ↩︎
- https://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/PLENEL/3546 ↩︎
- https://www.mediapart.fr/journal/france/110324/edwy-plenel-une-vie-d-enquetes-110-les-irlandais-de-vincennes ↩︎
- Jean-Paul Gouteux, Le Monde, un contre-pouvoir ?, L’esprit frappeur, 1999, p166. ↩︎
- https://www.lexpress.fr/culture/livre/2-plenel-et-la-police_818585.html ↩︎
- http://olivier.hammam.free.fr/imports/divers/cauchemar/conclu2.htm ↩︎
- Pourtant, comme le rappelle Jean-Paul Gouteux, Tutsis et Hutus partagent la même langue, la même culture et la même religion. Avant la colonisation, cette légère différence sociale ne constituait pas une différence « ethnique » ou « raciale ». ↩︎
- https://lmsi.net/Le-Monde-un-contre-pouvoir-Desinformation-et-manipulation-sur-le-genocide ↩︎
- https://francegenocidetutsi.org/GouteuxMemoireEtRevisionnismeDuGenocideRwandais12022004.pdf ↩︎
- https://www.acrimed.org/-Le-Monde-en-Bourse- ↩︎
- Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, 1998, p. 95 (dans la réédition de 2006). ↩︎
- https://survie.org/IMG/pdf_dossier_Survie_diplomatiebusinessdictatures_oct08_BAT.pdf ↩︎
- http://www.homme-moderne.org/plpl/n0/p8.html ↩︎
- https://www.acrimed.org/Daniel-Schneidermann-deux-fois-en-appel-un-proces-gagne-l-autre-pas, http://olivier.hammam.free.fr/imports/divers/cauchemar/conclu2.htm
http://olivier.hammam.free.fr/imports/divers/cauchemar/conclu3.htm ↩︎ - https://www.arretsurimages.net/chroniques/initiales-ds/quand-plenel-ma-dit-ton-licenciement-du-monde-a-ete-une-erreur ↩︎
- https://www.acrimed.org/Panama-le-lourd-passe-d-Edwy-Plenel ↩︎

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