Le capitalisme fossile contre le droit des peuples – Entretien avec Emma Fourreau

Les récentes menaces d’annexion du Groenland par les États-Unis ont remis sur le devant de la scène l’impérialisme états-unien, auquel Trump donne un visage désormais tout à fait décomplexé. Face à cet extractivisme néocolonial, le Parlement européen n’oppose aucune résistance – d’autant plus silencieux qu’il se compromet lui aussi dans des projets écocidaires. La députée européenne Emma Fourreau, élue LFI, fait partie de ceux qui luttent contre cette omerta, et pour le droit des peuples à disposer d’eux mêmes. Entretien mené par Vivian Petit.

Politique

De quelle façon interprétez-vous les menaces d’annexion du Groenland par les États-Unis ? Plusieurs interprétations sont fréquemment mentionnées, qu’il s’agisse des questions sécuritaires et de se protéger face à la Russie, de l’extraction de pétrole, de l’accès aux terres rares, du contrôle des routes maritimes dans un contexte de fonte de la banquise, etc.

Il faut d’abord rappeler que l’intérêt de Donald Trump envers le Groenland ne date pas de ces derniers mois. Depuis plusieurs années, il prononce des discours et propos véhéments qui laissent entendre sa volonté impérialiste de s’emparer du Groenland. Officiellement, selon Donald Trump, il s’agit de raisons de sécurité nationale pour les États-Unis. Le Groenland occupe une position stratégique dans le Grand Nord, en termes de défense mais aussi de commerce. Mais on sait aussi que ce sont surtout les ressources naturelles minières qu’on trouve au Groenland qui l’intéressent. Il y a plusieurs raisons à la démarche néo-coloniale de Donald Trump mais à mon sens l’accès aux ressources est la principale. Il y a de l’or, du pétrole, du gaz, de l’uranium, du graphite. C’est une terre extrêmement riche en ressources minières, qui suscite toutes les convoitises dans un contexte de compétition à l’échelle internationale, notamment avec la Chine, pour s’emparer de ces ressources et pour les exploiter. On sait aussi que l’exploitation de ces ressources est favorisée par la fonte progressive des glaces, qui ouvre également de nouvelles routes commerciales. Ça fait donc un moment que l’Arctique est soumise à l’appétit des impérialistes, mais les menaces se sont dramatiquement intensifiées.

Donald Trump affirmait encore récemment que la situation serait réglée d’ici quelques mois et qu’il n’excluait pas l’usage de la force militaire pour s’emparer du Groenland. De manière générale, on constate un recours grandissant à la force et à la coercition, au mépris du droit international, pour s’emparer des ressources.

Au-delà de la question du Groenland, la politique états-unienne est coloniale et impérialiste. On le voit avec la situation au Venezuela, où ce qui intéresse Trump n’est évidemment pas la démocratie mais le pétrole, comme lui et son administration l’ont d’ailleurs volontiers admis.

Il s’agit de faire primer la perpétuation du capitalisme fossile sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pour nous, ce principe, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, vaut pour le Groenland, une terre colonisée par le Danemark aujourd’hui engagée dans un processus et une volonté de décolonisation. Une écrasante majorité des Groenlandais s’est prononcée pour l’indépendance et récemment contre l’adhésion aux États-Unis. 85 % des Groenlandais ne souhaitent pas devenir des citoyens étasuniens.

Pensez-vous que la politique menée par Donald Trump caractérise une rupture voire une différence de nature entre la politique impérialiste qu’il mène et celle de ses prédécesseurs ? Ou la rupture se situe-t-elle essentiellement dans le ton et l’attitude vis-à-vis des médias ?

Effectivement, Trump se situe dans une continuité de l’impérialisme états-unien. Ce qui choque, c’est que cet interventionnisme est aujourd’hui pleinement assumé et verbalisé de manière grossière.  Trump tient des propos brutaux et outranciers, mais sa politique s’inscrit dans une visée stratégique : le renforcement de l’hyperpuissance étasunienne face à la Chine et la défense des intérêts du capitalisme fossile.

Comment est-ce qu’on peut expliquer une telle agressivité et sa volonté d’humilier le Danemark, alors même qu’on considère parfois cet État comme la principale puissance pro-américaine au sein de l’Union européenne ? C’est par exemple à partir du Danemark que les Européens sont espionnés par la NSA… Si l’on regarde le nombre de leurs bases militaires sur le territoire danois, il semblerait aussi que les États-Unis n’aient pas besoin de proférer de telles menaces pour avoir accès aux ressources.

On voit que Trump ne veut même plus s’embarrasser de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Europe. Donald Trump méprise les Européens, il les considère comme lâches, faibles et incapables de s’opposer, précisément parce que les Européens sont gratuitement à sa botte. C’est la fin pour les Danois, et pour les Européens en général, de l’illusion selon laquelle nous serions des partenaires respectés par les États-Unis. Nous sommes très faibles sur la scène diplomatique, parce que nous avons choisi de l’être, nous nous sommes délibérément alignés sur une politique atlantiste sans jamais engager de rapport de force avec Donald Trump. S’il se permet de s’en prendre ainsi au Groenland, c’est parce qu’on a laissé faire sur tous les autres sujets. Je pense notamment au génocide en Palestine, avec les États-Unis qui sont les principaux alliés d’Israël. Les États européens n’ont rien dit à propos du génocide en Palestine, ils n’ont adopté aucune sanction, ni contre Israël ni contre les États-Unis. Quand les États-Unis ont kidnappé Maduro et son épouse, les réactions ont été soit inexistantes, soit très faibles. Et c’est précisément ce refus de condamner, de tenir tête et d’engager de rapport de force en usant d’instruments notamment économiques qui fait que cette politique impérialiste arrive à nos portes.

Que pensez-vous des analyses d’Emmanuel Todd qui, comme beaucoup, considère les États-Unis comme un Empire déclinant, ce qui expliquerait la mise en scène d’une agressivité dont ils n’ont pas besoin pour obtenir ce qu’ils souhaitent de leurs alliés, ou des batailles qu’ils sont sûrs de gagner face à des adversaires faibles ?

C’est possible. En tout cas, on constate effectivement que la volonté première n’est pas de négocier, parce que les entreprises américaines pourraient très facilement obtenir des permis d’exploitation pour avoir accès aux terres rares. Je ne pense pas que le Danemark aurait résisté. Il y a eu une volonté de s’emparer du territoire sans s’embarrasser de diplomatie, en considérant qu’il n’y aurait aucune opposition concrète de la part des Européens. C’est donc à nous de démontrer que Donald Trump se trompe sur ce point-là. Même si c’est hypocrite de réagir quand ça touche le Groenland et de ne rien dire quand ça affecte les autres pays – et ça va continuer de toucher d’autres pays, que ce soit au Moyen-Orient, en Amérique latine, etc.

D’ailleurs, comment interprétez-vous l’envoi de troupes danoises et européennes au Groenland ? Est-ce un acte contre les menaces américaines, ou une présence contre la Russie, qui convient à Trump et serait presque ce qu’il cherchait à obtenir ?

C’est toute l’hypocrisie de l’Union européenne. Il est fou de voir que lorsque des textes sur l’Arctique sont votés au Parlement européen, on désigne systématiquement les Russes et les Chinois comme menaces, mais on se garde de mentionner les États-Unis, alors que ce sont tout de même eux qui verbalisent le plus leur intérêt et leur agressivité envers le Groenland. Quand j’étais rapportrice en juillet 2025 d’une résolution sur l’accord de pêche entre l’Union européenne et le Groenland, j’avais proposé des amendements pour condamner l’impérialisme états-unien et les déclarations de Trump. Ces amendements ont été massivement rejetés par le Parlement européen. Il y a donc une omerta à propos des États-Unis de manière générale. C’est la même chose dans l’envoi de soldats au Groenland, qui est est justifié officiellement par l’inquiétude vis-à-vis de la Chine et de la Russie. Il n’est pas énoncé clairement que ce déploiement répond aux menaces de Trump et des États- Unis.

Mais est-ce que c’est vraiment envisagé comme une réponse aux menaces de Trump ? Lorsque Trump ironise auprès des journalistes à bord de son avion, en affirmant que le Danemark serait uniquement capable d’envoyer un chien et un traîneau au Groenland, il est-lui même ambigu dans ses propos : on ne sait pas s’il appuie sur le fait que le Danemark ne pourrait pas résister aux États-Unis, ou s’il y justifie la présence militaire américaine contre la Chine et la Russie en affirmant que la participation européenne à cette politique sécuritaire est insuffisante. La défense européenne est parfois présentée comme liée à une quête d’indépendance vis-à-vis des États-Unis, mais en réalité elle répond souvent à leurs exigences. C’est la même chose à propos de l’Ukraine, il est probable que le fait de voir les Européens prendre le relais du soutien militaire contre la Russie convienne tout à fait aux États-Unis.

Les balbutiements d’une défense européenne ont toujours été pensés comme un alignement sur les États-Unis, y compris lorsqu’on parle de l’achat d’armes, qui n’est même pas conditionné au fait que les armes soient produites en Europe par des entreprises européennes. Puisque la défense européenne pourrait reposer sur l’acquisition d’armes états-uniennes et alimenter leur complexe militaro-industriel, on comprend tout de suite qu’il ne s’agit pas de définir une politique indépendante des États-Unis, mais bien de prolonger notre alignement atlantiste. Si les Européens souhaitaient réellement être indépendants sur la scène internationale et en matière de défense, il y aurait des conditions très strictes et claires, qui n’existent pas aujourd’hui.

Et concrètement, quelles mesures européennes défendez-vous face aux États-Unis ?

La première chose à faire est de geler la ratification de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne en signifiant qu’on ne ratifiera pas cet accord tant que Trump continuera de bafouer le droit international et la souveraineté des peuples dans le monde, au Groenland, mais pas seulement… Il existe aussi un instrument anti-coercition au niveau de l’Union européenne, qui permettrait de mettre en place des restrictions vis-à-vis du commerce, des investissements, des financements. Il faut engager le seul rapport de force que Trump comprend, c’est-à-dire sur le terrain économique.

Trump n’a évidemment rien à faire des condamnations morales, et d’une manière générale les relations internationales ne se situent pas au niveau de la morale. Il faut donc taper au portefeuille si l’on veut engager un rapport de force. Quand Trump veut lancer une guerre commerciale contre la France ou l’Union européenne, il ne faut pas trembler et se donner les moyens de ne pas céder face au chantage économique. C’est surtout une question de courage, puisqu’on parle tout de même de l’Union européenne, qui est le principal pôle commercial mondial.

Évidemment tout ça pose au niveau européen la question de savoir comment on bâtit son indépendance vis-à-vis des États-Unis. Il y a l’indépendance sur la scène internationale, et l’on tient au non-alignement, mais aussi la question de la relocalisation de la production en France et dans l’Union européenne pour que les sanctions états-uniennes nous impactent le moins possible. Il faut être capable de consommer ce qu’on produit sur le sol européen. C’est aussi pour cela que la France insoumise a proposé un plan avec des mesures à mettre en place dans le contexte d’une possible guerre commerciale, structuré autour du protectionnisme solidaire et de la bifurcation écologique qui, seuls, permettront de sortir de l’affrontement économique généralisé et de garantir notre souveraineté industrielle, alimentaire ou encore numérique.

Au sein du Parlement européen, les clivages sur ces questions vous semblent uniquement politiques ou aussi nationaux ?

De manière générale, on voit une tendance à ne condamner que certains pays du monde. Il n’y a jamais de résolutions contre les États-Unis, contre Israël, contre les Émirats arabes unis. On voit bien que tout un tas de pays n’est pas concerné par les résolutions d’urgence sur les droits humains alors que ce sont des pays qui présentent des cas flagrants de violation de ces droits. La majorité qui s’oppose aux sanctions contre ces pays est tellement claire qu’on voit qu’il s’agit plutôt d’un clivage politique. Quand on propose une résolution pour condamner Israël, il n’y a très souvent que le groupe The Left qui la soutient. L’alignement atlantiste concerne la droite mais aussi la gauche en dehors de notre groupe, The Left.

Vous n’observez pour l’instant pas de fractures au sein des groupes politiques en fonction des intérêts des différents capitalismes nationaux ?

On verra peut-être un micro-sursaut européen, ce sera à suivre dans l’étude des prochains textes. Mais ce n’est pas le cas à l’heure actuelle. C’est surtout politique, par exemple mon amendement pour condamner l’impérialisme de Trump au Groenland n’a pas été voté par les Verts.

Que pensez-vous de la proposition de Jean-Luc Mélenchon de faire voter au Parlement européen la reconnaissance du Groenland comme territoire européen ?

Il s’agit surtout de savoir comment on réagit concrètement à l’agressivité de Trump. On parle d’un processus à long terme, mais la question est aussi de savoir quels instruments nous mettons en place dès maintenant pour empêcher une annexion, par la force ou non, de Trump sur le Groenland. Ensuite, il faut rappeler notre attachement à la primauté du droit à l’autodétermination des peuples. C’est aux Groenlandais de décider pour leur territoire. Et l’on voit bien dans les récentes déclarations que les Groenlandais se sentent plus proches de l’Europe que des États-Unis. Alors si c’est une volonté des Groenlandais de passer de territoire associé à territoire européen, que cette volonté soit entendue et soutenue politiquement. Mais c’est évidemment aux Groenlandais en premier lieu de décider.

Ce ne sont pas eux qui décideront en premier lieu si c’est d’abord le Parlement européen qui vote cela…

C’est pour cela que je dis qu’il faut que ce soit d’abord une volonté exprimée par les Groenlandais, et certaines expressions semblent déjà se diriger en ce sens. Lors des manifestations anti-Trump, beaucoup de Groenlandais·es ont affirmé se sentir plus proches des Européens, y compris du Danemark, que des États-Unis.

Vous participez au Conseil Nordique et au Conseil de l’Arctique en tant que représentante de l’Union Européenne. Quel est votre rôle au sein de ces conseils ?

Je n’ai pas de rôle actif au sein du Conseil de l’Arctique et du Conseil Nordique, je fais partie d’une délégation du Parlement européen qui travaille avec des pays européens qui ne font pas partie de l’UE.. Il y a parmi ces pays la Norvège et l’Islande.

C’est donc au sein de cette délégation que j’effectue  des déplacements en Arctique. Ces réunions permettent de parler de la protection des écosystèmes arctiques, mais évidemment aussi des enjeux géopolitiques. Je représente donc l’Union européenne dans ce cadre, c’est surtout un rôle d’écoute. Nous intervenons si l’on nous demande de le faire, mais nous ne sommes pas officiellement membres de ces instances. J’étais par exemple en Norvège pour représenter l’Union européenne au sein de la réunion des parlementaires de l’Arctique, qui réunissait à la fois des représentants des peuples autochtones mais aussi des représentants des différents pays arctiques, exceptée la Russie, puisqu’il y a une rupture des relations, ce qui est un problème d’un point de vue scientifique. Au niveau de la coopération scientifique on a besoin des données du côté russe, puisque cela représente une grande partie de l’Arctique.

La coopération scientifique entre États est rarement une question neutre. Il existe parfois une porosité entre la géologie et la physique d’une part et la prospection d’autre part, comme entre nombre de « sciences appliquées » et la recherche militaire…

Oui, mais n’oublions pas que nous sommes guidés par l’impératif de lutter contre le dérèglement climatique, et nous avons pour cela besoin de rassembler les données disponibles par-delà les lignes de fracture géopolitiques. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les scientifiques qui travaillent en Arctique, qui déplorent le manque de données depuis qu’ils ne coopèrent plus avec des chercheurs russes. C’est tout de même un enjeu important qui est soulevé par ces scientifiques, qui sont des scientifiques d‘origine samie ou du nord de l’Europe, qui ne sont absolument pas pro-russes, et avec qui on ne discute d’ailleurs pas de cela, mais de leur travail sur le réchauffement climatique et de la nécessité d’avoir accès aux informations. En ce qui concerne le peuple sami, le dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, il y a aussi un problème lié au fait que les 4 000 Samis qui sont en Russie n’ont plus de contact avec les Samis norvégiens, finlandais et suédois. Ça pose un problème pour les Samis qui avaient des liens forts avec les Samis russes et qui maintenant n’en ont plus beaucoup.

La responsabilité n’est pas seulement européenne. Il y a aussi une politique coloniale interne à la Fédération de Russie, un contrôle des peuples autochtones et l’obligation légale d’être étiqueté comme « agent étranger » pour une organisation qui reçoit un financement extérieur. Cette loi a beaucoup touché les peuples autochtones qui avaient noué des relations à l’extérieur du territoire russe.

Oui, c’est multifactoriel et lié aux tensions globales dans la région.

Pour en revenir au Conseil de l’Arctique, que pensez-vous de la critique qui est souvent faite, le décrivant comme une instance fermée à laquelle il faudrait opposer une gouvernance plus large au nom du bien commun ? L’argument, invoqué notamment par certains États qui souhaitent avoir voix au chapitre, étant que les enjeux écologiques à cet endroit du monde, comme les tensions militaires qui s’y développent, ont des répercussions sur la planète entière.

Je peux comprendre la volonté de rester entre pays de l’Arctique. Il faut à chaque fois voir au nom de quoi et dans quel but est proposé l’élargissement. Par exemple, il a été proposé au Parlement européen d’inclure l’Ukraine dans le Conseil de l’Arctique. Je n’en comprends pas la pertinence. Étant donné qu’il s’agit d’une région du monde extrêmement sensible je comprends la frilosité des membres du Conseil de l’Arctique vis-à-vis d’un élargissement qui n’aurait pas toujours un sens, sachant que les enjeux sont extrêmement forts et que la plupart des acteurs ne s’en soucient absolument pas. La majorité des acteurs ne se soucie pas du respect des droits des peuples autochtones et de l’environnement arctique alors qu’on parle d’une région du monde qui se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du globe, et qui est soumise à des appétits capitalistes et industriels extrêmement forts. Je pense au deep sea mining, l’exploitation minière des fonds marins, et à la politique extractiviste de manière générale. Alors, je peux comprendre la méfiance par rapport à la multiplication des acteurs, qui ne sont pas là pour protéger l’Arctique ou pour proposer un traité international à l’image de ce qui est appliqué en Antarctique.

Vous parliez tout à l’heure des accords de pêche entre l’Union européenne et le Groenland. Pourquoi considérez-vous qu’il faut les défendre ?

De manière générale je suis opposée aux accords de pêche entre l’Union européenne et d’autres régions du monde, parce que ce sont souvent des accords néo-coloniaux qui visent à piller les ressources d’autres pays. C’est notamment le cas en Afrique de l’Ouest, où l’on envoie des navires pour rafler les petits poissons pélagiques dans le but d’en faire de la farine animale ou de nourrir les animaux d’élevage ou domestiques, alors que ces petits poissons pélagiques sont un maillon essentiel dans l’économie locale, avec une consommation humaine. Je vote donc systématiquement contre tous ces accords de pêche, qui sont des accords de libre-échange néocoloniaux. En revanche, en ce qui concerne l’accord de pêche et le Groenland, avant de me positionner j’ai évidement auditionné tout un ensemble d’organisations au Groenland, notamment l’association des pêcheurs et des chasseurs au Groenland, qui sont favorables à cet accord de pêche. Alors, je n’ai pas de raison de m’y opposer, si les Groenlandais y sont favorables, puisque ce n’est pas un accord en défaveur du Groenland. C’est un accord équitable, qui encourage par ailleurs la recherche scientifique pour protéger les espèces de poisson. Je considère que les points positifs sont nombreux bien que j’aie aussi souligné les points négatifs dans mon rapport, comme la surexploitation de certaines populations de poisson.

On parle beaucoup à gauche, et à juste titre, des volontés impérialistes et de la politique anti-écologique des États-Unis. N’est-ce pas passer un peu vite sur l’extractivisme et l’impérialisme des États européens ?

Absolument. L’Union européenne se lance aussi dans une politique extractiviste. Le Critical Raw Materials Act est entré en vigueur en mai 2024 et dessine la stratégie européenne pour s’approvisionner en matières premières critiques, et ainsi concurrencer la Chine. Je soutiens évidemment la volonté d’être indépendant en matière énergétique, mais le problème est que l’Union européenne a dressé une liste de sites miniers stratégiques, et on retrouve dans cette liste des mines implantées en territoire sami. C’est là que cela devient problématique, et qu’on entre dans le colonialisme vert, parce qu’au nom de la transition énergétique on va saccager des environnements locaux et voler des terres au dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, alors qu’on parle des Sami, qui respectent l’environnement, qui vivent en harmonie avec les écosystèmes.

Ce n’est pas à eux de payer le prix de la transition énergétique et des conséquences du dérèglement climatique, qui n’est pas de leur fait mais de celui des Occidentaux. Je suis donc allée participer à la grande mobilisation à Repparfjord contre un projet de mine de cuivre, que l’Union européenne soutient alors même qu’il prévoit le rejet des déchets de la mine dans le fjord, ce qui est interdit dans l’UE. On ne peut pas rejeter des déchets miniers dans les fjords au sein de l’Union européenne, mais on va financer cela en Norvège, c’est totalement hypocrite. Ce projet relève de l’écocide et prévoit de saccager les terres alentour alors qu’il s’agit d’une zone de pâturage pour les rennes des Samis. Je considère qu’on ne peut pas prendre des décisions à la place des Samis et qu’il faut les consulter, et en l’occurrence le message est très clair. Ils ne veulent pas de ce projet minier et il existe d’autres sites, en dehors des terres samies, qui pourraient être exploités. On ne devrait pas toucher aux terres samies si le peuple autochtone n’est pas d’accord.

Cette décision relève d’une politique de plus en plus extractiviste. Pourtant, l’impératif est de voir comment on peut recycler mais aussi réduire drastiquement les besoins. On ne peut pas continuer à ce rythme, ni aller vers une intensification de la politique extractive. C’est parce que le chemin que prend l’Union européenne est l’inverse de ce qu’il faudrait faire que je soutiens les mobilisations des Samis, qui concernent les mines mais aussi certains projets éoliens qui, comme par hasard, sont à chaque fois installés en territoire sami.

Il est évident que toute question peut être instrumentalisée, que ce soit dans le cadre du projet d’une mine « verte » sur les terres samies, ou des tentatives d’instrumentalisation des représentants des peuples autochtones à des fins géopolitiques, à commencer par l’Union européenne qui organise des conférences à ce sujet pour concurrencer le Conseil de l’Arctique et mieux défendre ses propres intérêts économiques. Quelle est votre réflexion sur les manières dont on peut articuler les questions écologiques à la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme ?

Ce sont des articulations qui existent et qui sont fortes dans les mobilisations. Par exemple, le blocage de la mine de Nussir en Norvège était le fruit d’une alliance entre les peuples autochtones, notamment des jeunes, des pêcheurs et des éleveurs de rennes samis, mais aussi des organisations écologistes de Norvège. La jonction se fait très facilement, avec des mots d’ordre communs, justement en dénonçant le colonialisme vert, ce qui permet d’articuler anticolonialisme et écologie.

Cela dit, effectivement, l’Union européenne peut, comme vous le disiez, instrumentaliser les Samis. Mais c’est très visible. Je me suis par exemple rendue à un événement organisé par la Commission européenne dans le nord de la Finlande, dont l’intitulé prétendait inclure les peuples autochtones. Mais en se rendant sur place on comprend qu’il ne s’agit que d’une façade. Quand un jeune sami a pris la parole pour dénoncer le projet de mine à Reppajford, la représentante de la Commission européenne a aussitôt pris le micro en disant « je ne peux pas vous laisser dire ça ». Il ne s’agissait pas d’entrer dans le débat, mais de censurer la personne en disant qu’elle mentait. Évidemment la personne ne mentait pas, mais la censure contre la voix des Samis était immédiate. On voit bien qu’au-delà de ce qui est proclamé, l’Union européenne n’intègre pas la parole des Samis dans le processus de décision. C’est aussi sur cela qu’on travaille, savoir comment on peut faire entendre la voix des Samis, mais aussi qu’elle soit impliquée dans le processus de décision au sein de l’Union européenne, puisque évidemment de nombreux projets européens les concernent. Ils doivent donc avoir un rôle décisionnaire. Ce n’est pas le cas aujourd’hui mais on y travaille.

Vous aviez à juste titre soutenu Paul Watson, militant écologiste fondateur de Sea Shepherd, lorsqu’il était incarcéré par le Danemark au Groenland et menacé d’extradition vers le Japon en raison des actions qu’il y avait menées contre la chasse à la baleine. Le Danemark a heureusement refusé la demande d’extradition et il a été libéré après cinq mois de détention. Maintenant qu’il est de nouveau libre de s’exprimer, ses déclarations suscitent fréquemment des polémiques : il y a quelques mois, des militants se sont notamment opposés à son invitation à la Fête de l’humanité, lui reprochant ses déclarations passées contre l’immigration, la surnatalité supposée des immigrés et son attribution de l’écocide au « virus humain ». Quel regard portez-vous sur cette polémique et les critiques envers Paul Watson, considéré par certains comme l’incarnation d’une écologie misanthrope, voire raciste ?

Comme vous l’avez souligné, il y a là deux enjeux très différents qui méritent d’être distingués. D’une part, on trouve derrière l’incarcération de Paul Watson la question centrale de la criminalisation du militantisme environnemental dans le monde. Exiger la libération de Paul Watson était une manière de défendre et de revendiquer la protection des activistes écologistes, dont on voit qu’ils sont les cibles prioritaires de nombreux gouvernements et des élites économiques, au point parfois d’être assassinés pour leurs engagements. Il s’agissait donc de dire qu’on ne peut pas jeter quelqu’un en prison parce qu’il défend les baleines.

D’autre part, il est évident que nous nous opposons à certaines anciennes déclarations comme à des propos récents tenus par Paul Watson, et que nous réaffirmons notre attachement à une écologie indissociable des luttes antiracistes, anti-impérialistes, décoloniales. Quand Paul Watson déclare par exemple qu’il se fiche de savoir si les écologistes sont de gauche ou de droite, c’est évidemment une vision que je ne partage pas : il faut inscrire la lutte écologique dans une perspective intersectionnelle, car on sait que les dynamiques d’oppression s’alimentent les unes les autres et qu’on ne peut scinder les combats. Les premières victimes du dérèglement climatique sont bien sûr les plus précaires, mais d’autant plus lorsque ce sont des femmes ou des personnes racisées. La lutte environnementale est une lutte antiraciste, c’est une faute politique et morale de prétendre le contraire.

Connaissant votre engagement à ce sujet, je m’en voudrais de terminer cet entretien sans vous demander de dire quelques mots de la Palestine, dont la bande de Gaza est encore occupée à 60% par Israël, qui viole quotidiennement le cessez-le-feu. Parallèlement la politique israélienne d’annexion de la Cisjordanie s’intensifie. Une pétition, signée par 400 000 personnes à ce jour, revendique la remise en cause de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël. Comment évaluez-vous les chances de voir cette revendication aboutir, et enfin des sanctions prises contre Israël ?

Il faut atteindre un million de signatures pour que cette question soit adressée à la Commission européenne, qui a l’obligation de répondre. Elle peut répondre négativement, mais si c’est le cas elle doit motiver cette réponse et ce sera évidemment extrêmement difficile pour l’Union européenne de balayer d’un revers de main un sujet qui a été soulevé par plus d’un million de personnes. Le nombre de signatures est pour le moment conséquent, si l’on prend en compte le fait que la pétition a été publiée il y a quelques semaines. Ça montre un intérêt des citoyen·ne·s dans la condamnation de la politique génocidaire israélienne. Évidemment l’Union européenne est complice du génocide en cours et l’une des manières de cesser cette complicité est de rompre cet accord d’association avec Israël, qui fait aujourd’hui d’Israël le premier partenaire commercial de l’Union européenne, ce qui est une honte absolue. C’est évidemment un des leviers concrets que chacun et chacune peut utiliser pour lutter contre le génocide, de signer et partager cette initiative citoyenne européenne.

Est-ce que, près de deux ans après le début de votre mandat, votre conception quant aux capacités d’agir au sein des institutions a évolué ? Rima Hassan a par exemple parfois exprimé en entretien qu’elle croyait de moins en moins aux possibilités de changer les choses à l’intérieur du Parlement et des institutions de l’Union européenne, et qu’elle portait essentiellement ses espoirs sur les mobilisations populaires.

On voit bien les limites de l’institution et la complicité. Le fait que des députées européennes embarquent sur une flottille pour aller briser un blocus illégal montre bien les limites du Parlement européen. Si l’on considérait que l’Union européenne remplit son rôle aujourd’hui, on n’engagerait pas notre intégrité physique sur des petits bateaux de pêche et sur des voiliers avec des citoyens qui sont évidemment pacifiques et non-armés face à une armée génocidaire. Or, on voit bien que lorsqu’on demande des débats, des résolutions, des condamnations, y compris économiques, et des actions d’isolement d’Israël, on est toujours face à une fin de non-recevoir. On n’a aucun problème à condamner la Russie, et à juste titre, mais on est incapable d’appliquer le même régime de sanctions à Israël. Il est évident que la complicité européenne avec Israël est très forte, et qu’on le retrouve dans les votes au Parlement européen et dans notre incapacité à sanctionner Israël et les États-Unis. On est face à une grande lâcheté européenne. On avait commencé à envisager de prendre quelques micro-sanctions envers Israël, et dès que le pseudo cessez-le-feu a été annoncé, l’Union européenne a aussitôt décidé qu’on ne les appliquerait pas.  Pourtant, depuis que ce prétendu cessez-le-feu a été annoncé, ce sont des centaines de personnes qui sont assassinées à Gaza et des bombardements qui ne cessent pas. On continuera à mener la bataille parlementaire mais il faut aussi être sur le terrain, soutenir d’autres types d’actions, parce qu’on voit bien que les peuples sont beaucoup plus efficaces dans la condamnation d’Israël que les États complices.

Je vous ai plusieurs fois entendue parler de la nécessité de mettre en lumière les propos choquants de l’extrême droite, et vue mener des actions contre des réunions ouvertement xénophobes ou anti-avortement au Parlement européen. Est-ce encore efficace de visibiliser les aspects les plus choquants du programme de l’extrême droite en espérant l’affaiblir ? Elle est aujourd’hui relativement banalisée, en même temps qu’une partie de ce courant assume de plus en plus sa radicalité…

Effectivement, avec trois groupes d’extrême droite au Parlement européen, elle y est extrêmement visible. Ils sont totalement décomplexés, ils s’assument et mènent sans problème au sein du Parlement européen leurs conférences racistes, transphobes, misogynes. Si le groupe The Left ne protestait pas contre leurs événements ça passerait comme une lettre à la poste, alors qu’ils parlent explicitement de « remigration », la « remigration » n’étant rien d’autre que la déportation de millions de gens hors de l’Europe. Sans nos actions, ces propos seraient totalement banalisés. Le fait de les afficher permet de rediaboliser un minimum ce qu’ils font et aussi de montrer, y compris en France, ce que peut faire l’extrême droite lorsqu’elle est décomplexée, puisqu’on est au Parlement européen dans un stade de fascisation supérieur à la France. Ce qui menace la France en 2027, c’est ce qui se dit très tranquillement dans l’ensemble du Parlement européen. En tant que députés de la France insoumise, nous devons aussi jouer le rôle de vigie face à l’extrême droite et donc dénoncer leurs votes, dénoncer leurs projets politiques racistes, misogynes, transphobes. On n’a pas le rapport de force en termes de votes au sein du Parlement européen, parce qu’effectivement le groupe de la gauche radicale est bien plus petit que les trois groupes d’extrême droite, mais nous avons la possibilité de faire du bruit, de dénoncer et de rendre publiques les actions. Je pense qu’on réussit plutôt bien cela, et qu’il est important de disposer de personnes qui peuvent dénoncer au sein-même des institutions ce qu’il s’y passe.

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