Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’affaire Georges Ibrahim Abdallah, et qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce documentaire ?
Je m’intéresse depuis longtemps à la question de la lutte armée et à ceux qui l’ont pratiquée. Au milieu des années 2000, j’avais réalisé avec Georges Minangoy un film à propos d’Action directe, un groupe français de lutte armée qui a opéré de la fin des années 70 à 1987. Le film s’appelle Ni Vieux ni Traîtres, et il s’agissait déjà d’essayer de comprendre pourquoi des gens avaient pris les armes. Je suis depuis longtemps sensible au fait que le terme « terroriste » est utilisé pour empêcher toute discussion et disqualifier quiconque pratique la lutte armée, comme si les combattants étaient uniquement guidés par le sadisme ou par une volonté de faire le mal. Ce film visait à proposer un regard qui se distingue des clichés véhiculés à propos de militants comme ceux d’Action directe. Il n’a pas été diffusé ailleurs que dans quelques cercles militants qui étaient sensibles au sujet, à l’époque où il fallait se mobiliser pour faire sortir de prison les militants d’Action directe qui étaient encore incarcérés. Par ailleurs le film était insuffisant, ce n’était pas une enquête rigoureuse comme celle que j’ai réalisée avec L’Affaire Abdallah.
J’ai ensuite travaillé sur la guérilla des FARC, là aussi pour essayer d’approcher la vérité sur ce groupe armé de résistance en Colombie. On partait de loin, puisqu’en 2002, quand les guérilleros et les guérilleras des FARC ont enlevé Ingrid Betancourt, une femme politique franco-colombienne, les discours véhiculés dans les grands médias étaient extrêmement schématiques, les combattants étaient le plus souvent qualifiés de « narco-terroristes », ce qui était factuellement faux. Je connais bien la Colombie, comme on le voit dans le film, aussi j’ai essayé de rétablir la vérité sur ces paysans colombiens qui avaient basculé dans la lutte armée pour réagir à un système d’oppression et de domination.

L’idée de réaliser un film sur l’affaire Abdallah est née en 2018 à Uzeste, en Gironde, lors d’un festival de musique qui diffuse aussi des films. J’étais allé présenter Un berger et deux perchés à l’Élysée, le film que j’ai réalisé avec Philippe Lespinasse à propos de l’improbable candidature de Jean Lassalle à l’élection présidentielle de 2017. Ça n’avait pas grand-chose à voir avec les FARC ou Action directe. Une militante bordelaise, que j’avais rencontrée à l’époque où j’avais travaillé sur Action directe, qui était dans le comité de soutien à Action directe puis qui a fait partie du comité de soutien à Georges Abdallah, est venue me voir et m’a proposé de réaliser une vidéo à ce sujet. Elle imaginait une vidéo à caractère militant qui donnait la parole à des gens qui trouvaient tout à fait anormale la durée de détention de Georges Abdallah, comme Philippe Poutou, Noël Mamère ou Marie-Pierre Vieu, une ancienne députée européenne du Parti communiste. Mais en me documentant sur cette affaire que je connaissais mal, je me suis vite rendu compte qu’il y avait matière à réaliser quelque chose qui aille beaucoup plus loin qu’une simple vidéo militante. C’est un film-enquête qu’il fallait faire, sur les raisons de cette détention anormalement longue. C’est ce que j’ai commencé à réaliser, d’abord seul et ensuite avec une équipe. Annie Gonzalez, ma productrice « historique », m’a alors proposé qu’on fasse un long-métrage pour les salles de cinéma, même si on l’a aussi proposé à la télévision, notamment à Arte, qui l’a refusé.
Vous savez pourquoi ?
Oui, je peux vous citer leur réponse, qui est plutôt marrante. Il y a sur Arte une case « enquête », de deux fois 52 minutes. Puisque notre film dure 1 heure 41 minutes et qu’on aurait pu le scinder en deux, il correspondait bien à ce format, c’était parfait pour cette case « enquête ». Cependant, dans sa réponse, la directrice adjointe de l’unité Société et Culture d’Arte nous écrit que « c’est une histoire spécifiquement française, avec bien évidemment des prolongements géopolitiques multiples, mais qui ne concernent guère nos voisins européens »… Ça sous-entend qu’Arte diffuse uniquement des films qui concernent les Allemands ! C’est tout de même étrange qu’un film portant sur l’ingérence des États-Unis dans une affaire judiciaire européenne, avec une durée de détention hors-normes pour l’Union Européenne, dévoilant une fake news d’une ampleur énorme, n’intéresserait pas les Allemands ou d’autres voisins européens. C’est un argument particulièrement fallacieux. Je crois surtout qu’ils n’ont pas envie qu’on documente, sur leur antenne, une injustice de cette ampleur commise à l’égard d’un militant libanais communiste pro-palestinien.
Les documentaires diffusés par Arte sont généralement extrêmement précautionneux dès qu’il s’agit d’émettre une critique à l’égard d’Israël ou des États-Unis…
Plus que ça, je pense que les gens qui ont un problème avec le film sont gênés par le fait qu’Abdallah ne corresponde pas au cliché du « terroriste arabe ». On voudrait qu’il soit dogmatique et borné, qu’il ressemble à un monstre sanguinaire. Or, dans le film on voit une sorte de Nelson Mandela libanais, quelqu’un de mesuré mais qui reste fidèle à ses engagements progressistes et communistes, et à qui on peut difficilement ôter le qualificatif de résistant, puisque les Fractions armées révolutionnaires libanaises, les FARL, son groupe armé, ont assassiné des diplomates et militaires israéliens et américains alors que leur pays, le Liban, était envahi par l’armée israélienne avec l’appui des États-Unis.

Ce sont clairement des actes de résistance, il est difficile de ne pas utiliser ce terme pour désigner des personnes qui luttent contre une puissance étrangère qui occupe leur pays et qui s’en prennent à des représentants et des militaires de cette puissance étrangère. C’est exactement ce qu’il s’est passé en France durant la Seconde guerre mondiale. Évidemment, l’ennemi qualifiait les résistants de « terroristes », mais là, c’est Arte qui a un problème… Pas seulement Arte d’ailleurs, puisqu’on avait aussi proposé le film à Netflix. On considérait qu’il contenait toutes les qualités dramatiques pour un documentaire Netflix, puisque la plateforme américaine prétend qu’il n’y a pas de censure chez elle, qu’on peut tout raconter, tout documenter du moment que c’est intéressant… Mais ça n’a pas été possible de faire accepter par Arte, Netflix ou France Télévisions, un film dans lequel le héros-victime est un militant communiste pro-palestinien et dans lequel les États-Unis comme les médias ne sont pas à leur avantage, pour ne pas dire plus.
Pourquoi avoir décidé d’ouvrir le film sur la visite de Rima Hassan à Georges Abdallah en prison ?
C’est important pour les spectateurs et les spectatrices de pouvoir se faire une idée du bonhomme avant qu’on ne le décrive comme un terroriste. Là, que voit-on ? Une sorte de sage proche-oriental tenant des propos sensés. On peut constater le décalage avec le cliché du terroriste dogmatique, stupide et méchant, fabriqué par les médias et le pouvoir politique. Il fallait pour cela lui donner un minimum la parole, et c’est ce qu’on a réussi à faire en suivant Rima Hassan qui, en tant que députée européenne, peut exercer son droit de visite parlementaire dans un lieu de privation de liberté, accompagnée de journalistes.
Une large part de L’Affaire Abdallah est consacrée à la responsabilité des journalistes. Le film insiste sur le fait que si Georges Abdallah a été condamné à la prison à perpétuité pour complicité dans l’assassinat de représentants des États-Unis et d’Israël en France, c’est parce qu’en parallèle, les médias français manipulés par les services de renseignement attribuaient aussi aux Forces Armées Révolutionnaires Libanaises (dont il faisait partie) la responsabilité d’attentats aveugles commis à Paris avec lesquels il n’avait pourtant rien à voir. Ces attentats étaient revendiqués par un obscur « Comité de Soutien aux Prisonniers Politiques Arabes » et ils étaient en réalité commandités par l’Iran…

Il est avéré que l’Iran a missionné des membres du Hezbollah pour commettre des attentats-massacres, mais comme c’est expliqué dans le film, si l’Iran a commandité ces attentats c‘est parce que la France se montrait à l’époque extrêmement agressive à son égard en fournissant des armes à l’Irak, qui avait attaqué militairement l’Iran. Lors de la fameuse guerre Iran-Irak initiée par l’Irak, la France a soutenu Saddam Hussein en livrant des avions de chasse et des missiles à son armée. En plus de cela, la France ne voulait pas restituer à l’Iran l’argent investi dans le nucléaire français du temps de la monarchie iranienne. La France est donc responsable de cette vague d’attentats du fait de sa politique étrangère, et c’est pour cela que les responsables politiques ont laissé prospérer la fake news attribuant ces attentats à Georges Abdallah et ses frères. C’est probablement involontairement que les journalistes ont désinformé, intoxiqués par la source des journalistes du journal Le Monde, une source policière. En revanche, certains politiques se doutaient bien qu’il s’agissait d’une fake news, mais ça les arrangeait qu’on ne regarde pas du côté de l’Iran, parce que ça aurait pointé la responsabilité de la politique étrangère de la France dans cette affaire d’attentats.
Georges Marion, journaliste au Monde à l’époque, reconnaît dans le documentaire qu’il s’est fait berner par sa source policière. C’est cependant du bout des lèvres qu’il critique le principe de reprendre telles quelles les déclarations d’un agent de police. Cela vous a-t-il étonné ?
Il dit qu’en tant que journaliste on est parfois trop dépendant de ses sources, et que les sources peuvent défendre des intérêts autres que la recherche de la vérité. Cela dit, Georges Marion n’est arrivé qu’en septembre 1986 au Monde, alors qu’Edwy Plenel avait d’abord commencé à écrire sur le sujet. C’est d’abord Plenel qui a intoxiqué tout le monde avec des articles écrits dans Le Monde en 1986 et qui est passé sur TF1 pour expliquer que les frères Abdallah étaient responsables des attentats commis à Paris. Marion a seulement co-écrit avec Plenel environ la moitié de la quarantaine d’articles publiés sur le sujet dans Le Monde. L’autre moitié, c’est Plenel seul qui les signe.
Plenel n’a pas souhaité vous répondre ?
Il n’a pas souhaité s’exprimer devant notre caméra. On ne saura donc pas comment il s’est fait intoxiquer par ses sources, ou peut-être sa source unique. S’il ne disposait que d’une source policière, ce serait une faute professionnelle dans une affaire pareille. Normalement, il faut croiser les sources. Peut-être n’a-t-il pas souhaité être interviewé afin ne pas avoir à répondre aux questions sur ses méthodes de travail.
À ce sujet, j’ai trouvé révélateurs les propos de Véronique Brocard, alors journaliste de Libération, qui assume avoir repris par réflexe une affirmation présente dans Le Monde. Elle déclare que si quelque chose est écrit dans Le Monde cela signifie qu’il s’agit de « la thèse officielle, alors on la suit »…
Dans ces années-là Le Monde passait pour le « quotidien de référence », c’est ainsi qu’on l’appelait. Il faut voir ce qu’était ce journal, le poids et l’influence qu’il avait à l’époque. Si quelque chose était publié dans Le Monde c’était quasiment considéré comme parole d’Évangile. C’était repris le soir dans les Journaux Télévisés. Mais vous avez raison, une journaliste ne devrait pas prendre pour argent comptant ce que racontent ses confrères… Il y a eu une défaillance collective : la quasi-totalité de la presse a relayé cette opération de désinformation, à l’exception de L’Humanité et de la presse alternative. Il y a aussi le journal Afrique Asie qui n’a pas écrit de bêtises parce qu’une de ses journalistes, Christine Delanne, qui apparaît dans le film, avait été victime d’un des attentats commandités par les Iraniens et avait donc pu avoir accès au dossier en tant que victime.
Cette opération d’intoxication est allée tellement loin que des gens qui n’étaient pas des ennemis de Georges Abdallah se sont retrouvés à lui réclamer de faire cesser les attentats. Des intellectuels arabes progressistes se sont rassemblés devant la prison de Fleury-Mérogis pour lire un texte devant les caméras de télévision en demandant à Georges Abdallah d’arrêter les attentats… Le professeur Milliez, un grand résistant a été invité au journal de 13 heures de TF1 par Yves Mourousi et Marie-Laure Augry, qui lui ont demandé de s’adresser à Georges Abdallah pour condamner les actions dont on le rendait responsable. Cet ancien résistant a lui aussi été victime de la campagne de désinformation, puisque en réalité les FARL assassinaient des militaires du camp adverse, comme les résistants durant la deuxième guerre mondiale. Ils ne commettaient pas d’attentats-massacres visant des civils de manière indiscriminée.
Vous insérez aussi dans votre documentaire l’extrait d’un reportage du Journal Télévisé de TF1, qui se rend alors à Kobayat, le village de Georges Ibrahim Abdallah où la résistance communiste à Israël était fortement implantée. Le reporter enchaîne des termes comme « clan », « tribu », « honneur », « tradition », il invoque des comportements « moyen-âgeux » et affirme que le marxisme n’est ici « qu’une façon de manifester sa différence par rapport à d’autres clans ». Est-ce la seule occurrence de ces conceptions ethnologiques dignes du XIXème siècle dans la couverture médiatique de l’affaire Abdallah ?
Oui, TF1 se rend à Kobayat, village chrétien maronite dont est natif Georges Ibrahim Abdallah pour le dénigrer, lui et sa famille. C’est le reportage qui va le plus loin dans l’usage de termes très péjoratifs et même racistes. Ensuite, il y a quand même eu un usage généralisé du terme « terroristes » pour désigner Abdallah, ses frères et les FARL, désignés comme « ennemis publics numéro 1 », dont les visages ont été affichés dans toutes les gares, les bureaux de poste et les commissariats de police, les présentant comme les personnes les plus dangereuses de France. Robert, Maurice et Emile Abdallah, dont les têtes étaient mises à prix à un million de francs, ont craint que des mercenaires viennent les chercher voire les tuer au Liban.
Ils ont été réellement mis en danger par cette opération de désinformation. Ils se trouvaient alors au Liban, mais les médias ne voulaient pas le croire. Au Journal Télévisé, des journalistes spéculaient sur le fait qu’ils auraient pu commettre l’attentat à Paris et quand même être présents à une conférence de presse au Liban le lendemain matin en prenant un vol pour Larnaka avec une correspondance à Vienne puis une vedette rapide à Chypre pour rejoindre Tripoli et Kobayat. Ils sont présentés comme des sortes de James Bond disposant de moyens colossaux pour se déplacer, c’est vraiment délirant. Et depuis quarante ans l’État français et les médias français ne leur ont jamais présenté d’excuses.
Quelle a été l’influence de la fake news lors du procès ?
Dans le film, on interroge Alain Marsaud, magistrat antiterroriste, qui a échangé à ce sujet avec ses collègues magistrats de la cour spéciale qui ont jugé Georges Abdallah en février 1987 et l’ont condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il confie : « Abdallah prend la réclusion criminelle à perpétuité officiellement pour avoir assassiné l’Israélien et les deux Américains mais en réalité il paye – j’en ai discuté avec mes collègues juges à la cour d’assises – il paye pour les attentats à la bombe de 1986 ». Il commet une petite erreur : ce ne sont pas deux Américains qui ont été assassinés, mais un, l’autre a été seulement blessé. Mais pour le reste c’est clair : dans l’esprit des juges, il n’était pas jugé pour sa seule complicité dans les assassinats ciblés de 1982.
Jean-Paul Mazurier, le premier avocat de Georges Ibrahim Abdallah, a avoué ensuite avoir été indicateur pour la DGSE. L’État français semble l’avoir fait chanter après son arrestation en compagnie de sa dealeuse… Il n’y a pas eu d’autres conséquences que sa radiation du barreau ?
Après la révélation de la déloyauté du premier avocat d’Abdallah, son deuxième avocat, Jacques Vergès, s’est adressé au ministre de la Justice. Il lui a écrit : « Monsieur le ministre de la Justice, c’est la première fois dans l’histoire de France qu’on voit l’État envoyer auprès d’un accusé un agent des services spéciaux déguisé en avocat pour le trahir dans sa défense. Cela ne s’était jamais vu, même sous la Terreur en 1793, ni même pendant l’Occupation nazie. Je ne peux croire que vous puissiez admettre cette salissure sur les vêtements de la Justice, c’est pourquoi je m’adresse à vous pour demander de donner, selon les termes de l’article 620 du Code pénal, l’ordre à Monsieur le procureur général pour qu’il dénonce à la chambre criminelle l’arrêt contraire à la loi de la cour spéciale de Paris ».
Il réclamait donc la nullité de la procédure et qu’on refasse le procès. La réponse du ministre de la Justice Albin Chalandon est dans le film : « Maître, Je n’envisage pas de former un pourvoi dans l’intérêt de la loi et du condamné contre la décision rendue par la Justice de Paris le 28 février 1987 ». La réponse est claire : il n’y aura pas de nouveau procès.
Les représentants de l’État n’ont pas plus argumenté ou expliqué ?
Le ministre de la Justice a dit que non. Qu’il ne le ferait pas. Et il n’y a pas de possibilité d’appel à l’époque.
À la fin du documentaire Clara Menais et Nina Faure demandent à Laurent Fabius et François Hollande pourquoi en 2013 le gouvernement socialiste a refusé de signer l’ordre d’expulsion de Georges Ibrahim Abdallah vers le Liban, ce qui aurait permis sa libération en 2013 et non en 2025. Laurent Fabius dit qu’il ne se souvient de rien, mais François Hollande admet que « la pression des États-Unis a joué ». Il l’avait déjà admis aussi clairement ?
Non. Il n’avait jamais été interpelé là-dessus. Fabius, Hollande, Dupond-Moretti, tous les gens que l’on voit dans le film n’ont jamais été interpellés là-dessus, puisqu’il n’y avait pas d’ »affaire Abdallah » avant qu’on ne réalise cette enquête. Avant ce film et ma BD publiée en 2024, Dans les oubliettes de la République, illustrée par Malo Kerfriden, il n’existait pas de travail sérieux d’enquête sur le sujet et aucune interpellation du politique par des documentaristes ou des journalistes sur l’affaire Abdallah, à part quelques articles de presse, notamment dans L’Humanité ou Le Monde diplomatique, dont un que j’ai signé.

Mon équipe et moi sommes les premiers à documenter cette affaire qui s’étale sur plus de 40 ans. Les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986, si bien que quand des jeunes journalistes du Monde consultent aujourd’hui les archives du Monde, qui n’ont pas été corrigées, ils reproduisent les mêmes bêtises. Et l’avocat d’Abdallah est obligé d’écrire au Monde pour leur signaler qu’ils racontent encore n’importe quoi.
Vous confrontez aussi Éric Dupond-Moretti, alors ministre de la Justice, en l’interrogeant sur une éventuelle libération de Georges Ibrahim Abdallah. Comme on pouvait s’y attendre, il se borne à invoquer la séparation des pouvoirs. Cette interpellation était à ce moment un acte militant visant à ne pas oublier Georges Abdallah, ou ça faisait partie de l’enquête journalistique ?
L’invocation de la séparation des pouvoirs fait plutôt rire, puisqu’on parle d’une affaire où il n’y a pas vraiment séparation des pouvoirs. Je l’interpelle aussi sur la question de la grâce présidentielle, en lui demandant pourquoi n’a-t-il pas alerté le président de la République sur cette opportunité. Il ne répond pas, il botte en touche. C’est une question qu’on peut légitimement se poser : pourquoi le président de la République n’a pas usé de son droit de grâce présidentielle pour mettre fin à cette situation inextricable, à cette détention hors-norme. C’est le rôle d’un garde des Sceaux d’alerter le président de la République pour qu’il use de son droit de grâce présidentielle.
Quelques années plus tôt, lorsqu’elle était garde des Sceaux, Christiane Taubira avait alerté François Hollande sur la durée de détention totalement anormale, elle aussi, de Philippe El Shennawy, un braqueur qui était en prison depuis trente-huit ans, peine disproportionnée au regard des faits pour lesquels il avait été condamné. Face à cette situation sans solution, François Hollande, avait accepté de le gracier. Éric Dupond-Moretti a refusé de faire la même chose dans le cas de Georges Abdallah, ce qui faisait de lui un protagoniste de l’affaire Abdallah. Aussi, ça nous semblait normal de le questionner à ce sujet. Cette question, personne ne la lui avait posée. Que ce soit avec Hollande, Fabius ou Dupond-Moretti, nous posons à chaque fois les questions que les journalistes auraient dû poser à ces protagonistes de l’affaire Abdallah.
À votre avis, pourquoi est-ce que Georges Abdallah n’a jamais été gracié ?
C’est probablement un manque de courage politique. On a peur de gracier quelqu’un à qui l’étiquette « terroriste » colle à la peau. Il y a un coût politique. Le risque d’être attaqué par la droite et l’extrême droite est trop élevé. Alors, pour ne pas être accusé d’avoir fait libérer un soi-disant « terroriste », on prend le risque d’infliger une « peine de mort lente », comme disent certains avocats. Or la peine de mort a été abolie en France en 1981. Robert Badinter, à l’époque ministre de la Justice, avait bien dit qu’il ne fallait pas remplacer un supplice par un autre, mais on est aujourd’hui en train de s’asseoir sur les volontés de Badinter, qui a pourtant été envoyé au Panthéon. Quelle hypocrisie…
Savez-vous à quoi ressemble aujourd’hui la vie de Georges Ibrahim Abdallah, de retour dans un Liban de nouveau attaqué par Israël ?
Il doit être consterné par ce qui se passe actuellement, avec notamment ce jeudi 9 avril près de 350 morts en quelques minutes, soit plus de trois Bataclan, lors des bombardements israéliens sur Beyrouth. On l’entend souvent s’exprimer depuis qu’il est retourné au Liban. Il a notamment été interviewé sur le média indépendant Blast par Olivier Besancenot, Antonin Bernanos et Salah Hamouri, qui a passé plusieurs années de prison dans les geôles israéliennes.
Georges Abdallah vit sa vie de citoyen engagé. Il essaie aujourd’hui d’avoir une place dans le débat politique et intellectuel libanais, ce qui est tout à fait légitime. C’est quelqu’un qui s’est toujours extrêmement bien tenu informé de ce qui se passait au Liban, en Palestine et au Proche-Orient lorsqu’il était en prison. Il est particulièrement qualifié pour intervenir, du fait aussi de son parcours rectiligne : il s’agit indéniablement d’une grande figure de la résistance, d’un homme resté droit, n’ayant pas plié. Ça donne un poids à sa parole, et c’est une bonne chose qu’il puisse s’exprimer publiquement, que ce soit dans son pays ou plus loin lorsque ses prises de parole sont diffusées sur Internet.

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