La gauche élargit à nouveau son socle

On avait fini par croire la gauche condamnée à se partager un électorat rétréci. Les derniers sondages montrent pourtant que son total atteint désormais 38 à 42%, un niveau sans précédent depuis dix ans. Mélenchon progresse sans affaiblir Glucksmann, et réciproquement. Des abstentionnistes, ainsi qu’une partie des électeurs macronistes, reviennent vers la gauche. Plusieurs éléments signalent le déclin de la tripolarisation qui a structuré la vie politique française depuis 2017, et le retour à un clivage gauche-droite assumé.

Politique

À huit mois de l’élection présidentielle, la plupart des sondeurs et des éditorialistes s’interrogent : qui accompagnera Marine Le Pen au second tour ? Édouard Philippe, longtemps présenté comme le mieux placé, semble s’essouffler. Gabriel Attal ne parvient pas, pour l’instant, à récupérer la majorité de l’électorat macroniste. Raphaël Glucksmann espère profiter de cet affaiblissement mais reste devancé, dans la plupart des enquêtes, par Jean-Luc Mélenchon, désormais crédité de 20% des intentions de vote. Les commentateurs autorisés scrutent donc les écarts et spéculent sur les effets du vote utile. À force de regarder les candidats séparément, ils passent cependant à côté de l’information la plus étonnante contenue dans les derniers sondages : la gauche, prise dans son ensemble, n’a jamais été aussi haute depuis dix ans.

Le chiffre apparaît dans le baromètre Ifop-Fiducial réalisé le 24 août dernier. L’institut a testé sept configurations, en raison des incertitudes pesant sur plusieurs candidats. Dans les scénarios où Mélenchon, Glucksmann, Roussel et Tondelier se présenteraient toustes les 4, le total de la gauche oscille entre 38 et 42%. Ce score est confirmé par le sondage Cluster 17 pour Politico du 24 septembre. Il s’agit d’un étiage anormalement élevé.

La gauche n’a jamais été aussi haute depuis 10 ans

Pour en prendre la mesure, j’ai examiné les séries de sondages de premier tour compilées pour les trois dernières élections présidentielles, celles de 2017, 2022 et 2027. La comparaison doit être menée avec précaution. L’offre électorale n’est pas la même, certains instituts testent plusieurs scénarios et il convient évidemment de ne pas additionner deux hypothèses incompatibles. J’ai donc retenu, dans chaque configuration, l’ensemble des candidatures situées à gauche du macronisme : extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, communistes, écologistes, Parti socialiste et ses alliés. Je n’ai pas compté Emmanuel Macron parmi les candidats de gauche en 2017, même si une partie de la presse et certains électeurs le percevaient alors encore comme tel.

À partir de là, un constat émerge : on ne trouve, dans les séries publiées depuis 2016, aucun sondage où le total de la gauche atteigne le niveau observé aujourd’hui. Au printemps 2016, au moment où François Hollande, Jean-Luc Mélenchon et les écologistes disposaient chacun d’un espace électoral significatif, certaines configurations approchaient les 35%. Ainsi, dans une enquête BVA de juin 2016, selon le candidat de droite testé, Arthaud, Poutou, Mélenchon, Duflot et Hollande totalisaient entre 33 et 35%. Après la primaire socialiste de 2017, la remontée de Benoît Hamon a brièvement permis à la gauche de retrouver une trentaine de points, mais jamais quarante.

MomentNiveau de la gauche
Printemps 2016, parmi les configurations les plus favorablesautour de 35%
Premier tour de 201727,7%
Premier tour de 202231,9%
Ifop, 24-25 août 2026, scénario Édouard Philippe36%
Ifop, 24-25 août 2026, scénario Bruno Le Maire42 %
Cluster 17, 24 septembre 202640%

Quid de la présidentielle de 2022 ? La gauche y présentait une profusion de candidats : Mélenchon, Jadot, Hidalgo, Roussel, Poutou, Arthaud et, pendant une partie de la campagne, Christiane Taubira. Cette abondance de l’offre n’a pas produit de poussée de l’électorat de gauche. Fin janvier 2022, lorsque sept candidatures de gauche étaient simultanément testées, leur addition se situait sous les 30%. Au cours des dernières semaines, lorsque Mélenchon progressa fortement, le total augmenta peu, car ses gains s’accompagnaient du recul des autres candidats de gauche. Le 8 avril, deux jours avant le vote, Ipsos donnait par exemple Mélenchon à 17,5%, Jadot à 5%, Roussel à 3%, Hidalgo à 2%, Poutou à 1% et Arthaud à 0,5%, soit 29% au total. Au soir du premier tour, Mélenchon fit mieux qu’annoncé et l’ensemble de ces candidatures atteignit finalement 31,94%. Ce niveau constituait un redressement de 4 points par rapport à 2017. Il reste néanmoins dix points en dessous des 42% mesurés en cet fin d’été 2026 par l’Ifop.

Cette fois, Mélenchon ne déshabille pas le reste de la gauche

Le plus intéressant, dans la percée sondagière actuelle du candidat insoumis, n’est pas la percée elle-même mais ce dont elle résulte. En 2017 comme en 2022, les progressions de Jean-Luc Mélenchon se sont produites tardivement et se sont nourries pour une bonne part du vote utile à gauche. Au printemps 2017, Benoît Hamon s’effondre tandis que Mélenchon décolle ; cinq ans plus tard, le même phénomène se reproduit aux dépens d’Anne Hidalgo, Yannick Jadot et des autres candidats de gauche. La progression de LFI modifiait alors le rapport de forces interne à la gauche, sans augmenter la superficie de la gauche elle-même. Pour le dire autrement, Mélenchon obtenait une part de plus en plus grosse d’un gâteau dont la taille ne variait pas.

Ce mécanisme n’est plus à l’œuvre aujourd’hui. De ce point de vue, la comparaison entre deux enquêtes du même institut est instructive. Les 7-8 juillet, l’Ifop teste une configuration dans laquelle Édouard Philippe est le principal candidat du bloc central : Mélenchon est à 15%, Glucksmann à 9%, Roussel à 3%, Tondelier à 3,5% et Arthaud à 0,5%. Ensemble, ils représentent 31% des intentions de vote. Les 24-25 août, dans une configuration analogue où Édouard Philippe est toujours le candidat central le mieux placé, Mélenchon passe à 17%, Glucksmann à 12%, Roussel reste à 3%, Tondelier est à 3% et Arthaud à 1%. La gauche totalise désormais 36%. En six semaines, elle gagne cinq points – du côté de Cluster 17, sur la même période, la gauche gagne six points. Mélenchon en gagne deux, Glucksmann en gagne trois. La progression du premier ne s’effectue pas au détriment du second. Même les candidatures communiste et écologiste restent stables.

C’est le point décisif. Depuis des années, le débat stratégique à gauche repose sur l’idée implicite que son électorat constitue un stock fixe et que les transferts de voix se font à somme nulle. Si Mélenchon monte, les socialistes baissent ; si Glucksmann progresse, c’est qu’il prend des électeurs à LFI ; si les écologistes retrouvent des couleurs, c’est au détriment de l’un ou de l’autre. De cette représentation découle une obsession compréhensible pour les rapports de forces internes, les primaires, l’unité de la gauche et le fameux risque de « dispersion ». Les sondages actuels dessinent pourtant un scénario différent : plusieurs gauches peuvent progresser simultanément, parce que le périmètre de la gauche recommence à s’élargir. On peut considérer avec raison qu’entre Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann les divergences programmatiques et stratégiques sont immenses. Du point de vue électoral, cela ne change rien : pour la première fois depuis longtemps, leurs électorats ne fonctionnent plus uniquement comme des vases communicants.

Des abstentionnistes et des macronistes qui reprennent le chemin de la gauche

D’où viennent alors ces électeurs supplémentaires ? Il faudrait disposer d’études de flux plus précises pour répondre, et il faut se garder de confondre la comparaison de deux sondages avec une enquête longitudinale. Les données disponibles fournissent néanmoins un indice. Dans son enquête de juillet, Elabe observe que l’essentiel des soutiens de Jean-Luc Mélenchon proviennent de l’électorat du Nouveau Front populaire. Raphaël Glucksmann, lui, mord dans un espace différent : 16% des électeurs d’Ensemble déclarent vouloir voter pour lui. Quelques mois auparavant, Elabe observait déjà que 22% de l’électorat macroniste se tournait vers Glucksmann. Autrement dit, la progression actuelle de la gauche provient à la fois du retour d’électeurs qui l’avaient quittée pour le centre et de citoyens qui s’étaient réfugiés dans l’abstention.

On peut évidemment présenter la séquence actuelle comme une nouvelle guerre des gauches : Mélenchon contre Glucksmann, gauche de rupture contre gauche sociale-démocrate, NFP contre centre gauche. Cette lutte existe et elle sera féroce. Mais elle masque un second mouvement, plus décisif. Lorsque Mélenchon passe de 15 à 20% tandis que Glucksmann passe de 9 à 14%, ce n’est plus la même histoire qu’en 2017 ou en 2022. LFI n’est pas en train de prospérer sur les ruines du reste de la gauche. Son espace électoral se consolide pendant qu’à côté d’elle une autre composante de la gauche récupère des électeurs qui avaient rejoint le macronisme. A mesure que le centre s’érode et que les classes populaires reprennent espoir, la gauche cesse d’être confinée dans le couloir des 25-30 % auquel on la croyait condamnée.

2017-2027 : l’extrême centre, dernier souffle de l’oligarchie

2017 avait précipité l’effondrement simultané du Parti socialiste et des Républicains – les deux partis qui s’étaient partagé le pouvoir depuis les début de la Vème République. Emmanuel Macron avait réussi ce dont rêvaient les centristes depuis des décennies : construire un espace politique suffisamment puissant pour disloquer le clivage gauche-droite. Il avait attiré vers lui une part considérable de l’ancien électorat socialiste, puis agrégé des électeurs venus du centre droit et de la droite libérale. Le face-à-face PS-LR avait laissé place à un système dominé par le centre.

Cette décennie centriste apparaît à présent pour ce qu’elle est : une parenthèse fragile, le dernier souffle d’une oligarchie à l’agonie, dont les différentes fractions (de droite et de gauche) ont fusionné pour tenter de prolonger leur règne de quelques années. Sauver le capitalisme par une union au centre de ses valets politiques – le macronisme en France, la coalition CDU-SPD en Allemagne, le gouvernement technique de Monti en Italie, etc. – est une option qui a échoué. Pris en étau entre des intérêts antagoniques, les dirigeants d’extrême centre n’ont fait que retarder l’heure du choix. Leur domination électorale craque de partout. En Allemagne (avec une percée simultanée de Die Linke et de l’AfD), en France (avec le duel RN / LFI), aux Etats-Unis (avec Trump et les Socialistes Démocrates d’Amérique), un même scénario est à l’œuvre : le bloc central est, a été, ou est en train, de se faire déborder sur sa gauche et sur sa droite.

« Socialisme ou barbarie » : la formule, reprise à Karl Kautsky et popularisée par Rosa Luxembourg, est à nouveau à l’ordre du jour. Les compromis économiques et politiques qui ont tant bien que mal présidé au fonctionnement des sociétés occidentales au cours des deux dernières décennies se fissurent. L’avenir s’ouvre. On nous dit que le monde est complexe. Il n’a en vérité jamais été aussi simple. L’avenir est ouvert. L’alternative qui s’offre à nous oppose l’avènement d’une société émancipée et la régression dans la barbarie. L’effondrement du centre, la résistible ascension du RN et l’élargissement du socle de la gauche ne sont qu’un symptôme – au plan électoral – parmi beaucoup d’autres des gros temps dans lesquels nous entrons.

Sondages mobilisés dans le texte :

BVA / Salesforce pour Orange et l’Union de la presse régionale – présidentielle 2017

BVA pour Orange et RTL – présidentielle 2022, vague 5

Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde – ultime enquête avant le premier tour de 2022

Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche – présidentielle 2027, vague de mars 2026

Ifop-Fiducial pour LCI, Le Figaro et Sud Radio – présidentielle 2027, 7-8 juillet 2026

Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche – présidentielle 2027, juillet 2026

Ifop-Fiducial pour LCI, Le Figaro et Sud Radio – présidentielle 2027, vague 5

Cluster 17 pour Politico – présidentielle 2027, 24 septembre 2026

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