Immigrer en France pour tomber malade

En France, les personnes immigrées doivent faire face à de nombreuses difficultés impactant leur santé mentale et physique. Précarité grandissante, délais administratifs allongés, stigmatisation ou mal-logement sont autant d’enjeux qui affectent non seulement les conditions de vie, mais aussi la santé. Un problème qui n’a cessé de s’aggraver avec le durcissement des règles administratives que la France tend à imposer ces dernières décennies.

Politique

« Je me demande toujours pourquoi je ne suis pas bien ici. Ma souffrance a commencé dès mon arrivée en France », commence Rim Charfi d’une voix grave et douce. La femme de 48 ans raconte son parcours entre deux bouchées de gâteaux tunisiens. Plusieurs plateaux trônent encore sur la table depuis les célébrations de l’Aïd et de la fin du mois sacré du ramadan le week-end dernier.

Elle est assise au milieu de son appartement de 18 mètres carrés. Depuis leur arrivée il y a sept ans, ses trois enfants, son mari et elle vivent « écrasés » dans le même petit logement du troisième arrondissement de Marseille. Un véritable « choc » pour Rim, qui raconte qu’elle vivait dans une grande maison à Kasserine, en Tunisie, avant d’émigrer. Au-delà du logement, la famille a dû faire face aux nombreux défis de l’immigration en France : la galère des titres de séjour, le coût de la vie, l’impossibilité de travailler sans papiers… Et les problèmes de santé.

« Le stress a provoqué des saignements [menstruels] quotidiens pendant plusieurs mois », confie-t-elle. Rim se fait alors diagnostiquer une endométriose et elle enchaîne les analyses et les soins, peu concluants. « Je n’avais rien dans l’utérus, ni kyste ni fibrome… Les médecins n’ont pas réussi à déterminer l’origine et on m’a dit que c’était le stress qui l’a déclenché », explique-t-elle. Elle a donc dû subir une hystérectomie, qui a mis un terme à ses saignements, mais sa santé a continué à se dégrader.

Clinique de l’angoisse

Aujourd’hui, sept ans après son arrivée avec son mari et ses trois enfants, Rim n’a toujours pas de papiers. Elle dépend toujours de l’Aide médicale d’État (AME) pour se soigner, un système qui la soutient énormément. Mais le stress est quotidien et la précarité pesante, pour elle, comme pour sa famille. Alors qu’il est encore au travail, elle raconte que son mari est « toujours soucieux et très stressé ». « Il pense tout le temps à tout, et il est souvent nerveux ou fâché, à cause du loyer, de toutes les factures ou de notre fils, qui est en prépa à Lyon qui ne s’en sort pas tout seul », poursuit la mère de famille.

Rim Charfi, son mari et ses trois enfants vivent dans l’appartement à gauche, une pièce de 18 mètres carrés, depuis sept ans. Malgré l’étroitesse du lieu, la mère de famille se sent chanceuse d’avoir un propriétaire compréhensif et un logement salubre.
(photo : Marine Caleb) 

Sans oublier les contrôles par la police qui se sont intensifiés ces dernières années, jusqu’à atteindre leur apogée en juin 2025, avec le déploiement de 4 000 agents dans toute la France1 pour interpeller les personnes sans titre de séjour valide. « On regarde les informations et quand on voit qu’il va y avoir des contrôles, mon mari ne sort pas de la maison. Pour le travail, c’est son collègue qui vient le chercher en voiture et l’amène sur le lieu », poursuit Rim.

Dans l’espace public, comme le documentent de nombreuses données et études2, ce sont surtout les hommes identifiés comme noirs ou arabes qui sont discriminés et surcontrôlés. « Le délit de faciès est plus important numériquement pour eux et ils subissent un rejet très violent : ils seront de toute façon considérés comme a priori terroristes, potentiels violeurs, etc. », explique la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve, autrice du livre Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme, et qui a participé à déposer une proposition de résolution pour faire reconnaître les traumatismes psychiques liés au vécu raciste en février 2026.

Des maladies de la précarité

Pour la chercheuse associée à l’Institut Convergence Migrations Caroline Izambert, des témoignages comme celui de Rim Charfi sont « complètement cohérents avec ce que nous apprend la littérature épidémiologique sur l’évolution de l’état de santé des personnes immigrées en France ». « Il se dégrade au fil du temps après l’arrivée, et les premières années sont les plus délétères », explique la docteure de l’EHESS.  Les premiers facteurs de dégradation sont les conditions de travail et le logement ; la précarité administrative vient ensuite.

La chercheuse précise qu’il y a notamment un biais genré très fort : « Pour les hommes, durant ces premières années, le travail informel a de forts impacts sur leur santé. Pour les femmes, les six premières années sont celles de tous les dangers : les facteurs qui impactent le plus la santé sont la précarisation liée à la maternité, puis l’exposition à des violences3 ».

Le fait de ne pas avoir un statut migratoire régulier est aussi un fort facteur aggravant. « Le système d’accès aux aides sociales est structuré autour de la régularité du séjour. Donc, si on est en situation irrégulière, ça vous barre la route », poursuit Caroline Izambert, qui a notamment travaillé sur l’accès à la protection sociale et à la santé des personnes étrangères en France. Elle explique que l’on assiste à une surreprésentation de certaines pathologies, comme le VIH, la tuberculose ou la drépanocytose4 pour les Afrodescendants. Si ces maladies sont perçues comme des pathologies d’importation, elles sont surtout des « maladies de précarité », selon la chercheuse.

À plus long terme, on retrouve des maladies chroniques : « [elles] sont liées au travail, au logement, à l’alimentation et à la possibilité de se déplacer », précise la chercheuse. Un logement exigu ou insalubre, une situation d’itinérance, un travail informel difficile où l’on peut être exploité du fait de son statut ou de ses origines, ou encore une offre alimentaire de moins bonne qualité, sont autant d’éléments qui impactent la vie quotidienne, le bien-être et la santé.

Après une chute de l’échelle menant à la mezzanine de son petit logement, Rim Charfi raconte avoir souffert pendant huit mois de sa fracture trimalléolaire de la cheville mal opérée. « La plaie ne voulait pas guérir et personne à l’hôpital ne voyait rien. Alors que la plaie coulait ! Je ne dormais pas », se souvient-elle. C’est sa médecin traitant qui a finalement décelé, des mois plus tard, une infection à staphylocoque contractée durant l’opération. Une errance médicale et des souffrances qui auraient pu être évitées si ses conditions de vie étaient différentes

Stress chronique

Logement, précarité administrative, alimentation, conditions de travail, discriminations comptent parmi les facteurs qui peuvent engendrer du stress chronique. Et il peut se manifester par du surmenage, de l’anxiété, des insomnies ou des maux de ventre. Pour Fatma Bouvet de la Maisonneuve, ce sont les mêmes symptômes que ceux d’une personne ayant subi les violences sexistes et sexuelles ou du harcèlement scolaire. « En revanche, [la souffrance] n’est pas exprimée. Et comme dans tout secret de famille, lorsqu’il y a un non-dit, cela aggrave la situation », souligne la psychiatre.

Au-delà des conditions de vie, les personnes exilées doivent aussi faire face au mal-être dû à l’exil, au sentiment de rejet ressenti en France, mais aussi à la question coloniale pour les ressortissants de pays anciennement colonisés. Autant d’enjeux dont la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve peut témoigner d’après les récits de ses patients. Pour elle, la question identitaire prend une place démesurée dans l’espace public, et cela a une influence majeure sur les personnes dites issues de l’immigration. « La République française brandit des valeurs qu’elle applique de manière bancale. Cela crée une détestation de soi et une aliénation par rapport à celui qui se positionne comme son dominant. Chaque fois que l’on touche à l’intégrité humaine en tant qu’ancien colonisé, c’est tout un château de cartes narratif qui tombe sur le plan psychique et fait se sentir réellement inférieur », explique-t-elle.

Tout ce mécanisme engendre ainsi un sentiment de dévalorisation, une hypervigilance, une méfiance permanente, de la dépression, de l’anxiété, des envies suicidaires, une consommation pour oublier, un stress permanent qui entraîne un vieillissement précoce du système nerveux central, etc.

Du soin de l’exil au soin de l’exclusion

Ces pathologies, le Comede les soigne tous les jours dans ses cinq centres de soins depuis 1979. Ayant accompagné près 200 000 personnes de 180 nationalités au fil des années, le Comité pour la santé des exilé.e.s a pu observer les évolutions en matière de santé des personnes migrantes et étrangères en France. Pour Arnaud Veïsse, médecin et directeur général de l’association, si ces questions de santé sont d’actualité, elles ne sont pas nouvelles et sont la conséquence de réformes de plus en plus restrictives. « Le Comede a été créé pour régler les problèmes de santé liés à l’exil et aux persécutions subies dans le pays d’origine, mais à l’époque, les personnes demandant l’asile avaient droit à la Sécurité sociale sans délai. Au fil des années, on a vu arriver des problèmes de santé liés à l’exclusion », explique-t-il.

Ces dernières décennies, des mesures de plus en plus strictes ont été mises en place en matière d’immigration. À commencer par la circulaire de septembre 1991, qui a retiré la possibilité de travailler aux demandeurs d’asile. En 1993, la loi Pasqua introduit l’obligation d’avoir un titre de séjour pour bénéficier de l’assurance maladie et, en 1998, les personnes sans papiers sont exclues de la couverture médicale « universelle » nouvellement créée, et reléguées sur l’AME résiduelle.

Plus récemment, en 2019, un délai de trois mois de carence5 a été imposé pour ouvrir les droits à l’assurance maladie pour les demandeurs d’asile, tandis que les personnes demandant l’AME pour la première fois doivent le plus souvent attendre six mois pour les soins non urgents. Cette aide, qui a été essentielle pour Rim Charfi comme pour tant d’autres, a encore connu de nouvelles réformes durant la dernière année6, réduisant toujours l’accès aux soins.

Pour Arnaud Veïsse, ce sont autant de changements qui aggravent la précarité quotidienne de ces populations. « La précarisation s’allonge. Il y a 40 ans, cela prenait un an pour se stabiliser. Aujourd’hui, il faut entre huit et dix ans. Et les conséquences sont quotidiennes sur l’état de santé, tandis que les besoins augmentent et l’accès aux soins recule. »

Ces dix dernières années, les activités du Comede ont augmenté, de même que le nombre de bénéficiaires. Seulement, « depuis 2025, on voit une baisse importante du soutien public. Beaucoup d’associations ont été touchées. On a donc dû réduire nos capacités d’accueil et de suivi, mais aussi trouver des financeurs privés et plus de bénévoles », déplore le directeur.  

Une sécurité sociale universelle

Pour le médecin, la situation entraîne un fort problème de suivi médical, et peut amener vers des pathologies plus graves. 33% des personnes évaluées par un centre du Comede présentent un risque grave lié au retard de soins : soit un risque de mort prématurée, de handicap, de complications graves, évitables si les soins avaient été commencés dans les deux ou trois mois. Comme auraient été évités des soins plus lourds pour la personne malade, mais aussi plus coûteux pour la santé publique.

« Pour nous, les objectifs de santé rejoignent les objectifs économiques. On ne compte plus les études qui montrent combien il est rentable (à la fois sur le plan économique et sur celui de la santé publique) de soigner les gens plus tôt et de faire de la prévention plutôt que de les exclure des soins et de les soigner plus tard », affirme Arnaud Veïsse. Il estime que l’on pourrait simplement reprendre ce qui a été mis en place pour les réfugiés ukrainiens qui ont fui la guerre avec la Russie : accorder la Sécurité sociale sans délai. « Il faudrait faire ce qui aurait dû être fait en 1998 : si une personne remplit les critères pour l’AME, elle peut aussi avoir droit à la Sécurité sociale ! », plaide le médecin.

De son côté, malgré un portrait sombre, Caroline Izambert insiste pour mettre en avant les avancées positives sur la santé des personnes immigrées. « La recherche augmente sur ce sujet et il y a de plus en plus d’interventions pour former les jeunes professionnels. La sensibilité augmente sur ces questions », se réjouit-elle. En janvier 2024, des chercheurs montpelliérains ont publié une étude sur la racialisation dans le soin7. Pour une même douleur thoracique, il a été observé qu’elle avait 50% plus de chance d’être perçue comme un symptôme grave chez un homme blanc que chez une femme noire. « Cette étude a été faite en France, cela prouve que cela évolue, c’est encourageant ! », poursuit la chercheuse.

Espérer la régularisation

À Marseille, le maire socialiste tout juste réélu, Benoit Payan, promet l’ouverture de centres de santé non lucratifs de proximité, mais aussi une meilleure prise en charge à la fois de la santé mentale des Marseillais et de la santé des plus vulnérables. Questionnés à ce sujet, ses services de communication n’ont pas donné de précisions sur ces projets.

En dépit de mesures sociales, le maire prévoit de renforcer encore le volet sécuritaire de la ville en doublant les effectifs de police et le nombre de caméras. Début 20258, la ville avait justement intensifié les interpellations et les contrôles, avec la coordination de l’État, dans le cadre d’un « Plan tranquillité ». De quoi renforcer la peur déjà quotidienne des personnes sans-papiers. D’autant que la Préfecture de la ville voit ses délais de traitement des titres de séjours constamment s’allonger, comme le révèle une enquête de Marsactu9.

Rim Charfi espère pouvoir déposer sa demande de régularisation cet été, après sept ans de résidence comme le permet la loi, mais rien ne garantit son acceptation. Et, ce, malgré sa forte intégration à Marseille. « Mon mari me dit toujours que j’ai l’air d’être le maire de Marseille, car je connais tout ! », rit-elle. Après avoir milité avec un collectif d’habitants pendant 18 mois pour octroyer un tarif réduit aux bénéficiaires de l’AME dans les transports en commun, elle est désormais la responsable de l’antenne de la Belle de mai du Secours populaire. « On a des piles et des piles de papiers pour faire cette demande. On verra bien, j’espère que cela va marcher », soupire-t-elle.

Pour aller plus loin :

Voir notre article Médecine : sur la capacité vitale des noirs


  1. https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/06/19/operation-nationale-contre-les-sans-papiers-bruno-retailleau-prone-la-tolerance-zero_6614668_3224.html ↩︎
  2. https://www.gisti.org/spip.php?article4790 ↩︎
  3. C’est ce que révèle l’étude Parcours, sous la direction d’Annabel Desgrées du Loû et de France Lert, analysant les parcours de vie et de santé chez les migrants d’origine d’Afrique subsaharienne vivant en Île-de-France. https://www.ceped.org/parcours/ ↩︎
  4. La drépanocytose est une maladie génétique héréditaire touchant les globules rouges (ou hématies) ↩︎
  5. https://www.info-droits-etrangers.org/30-decembre-2019-delai-de-carence-de-trois-mois-louverture-droits-a-lassurance-maladie-demandeurs-dasile-majeurs/ ↩︎
  6. https://www.infomigrants.net/fr/post/69740/france–deux-nouveaux-decrets-reforment-lame-une-offensive-contre-lacces-aux-soins-denonce-medecins-du-monde ↩︎
  7. https://www.chu-montpellier.fr/fileadmin/medias/Publications/Presse/2023/CP—discriminations-service-d-urgences.pdf ↩︎
  8. https://mesinfos.fr/13000-marseille/vaste-operation-de-controles-contre-l-immigration-clandestine-dans-les-bouches-du-rhone-219905.html ↩︎
  9. https://marsactu.fr/titres-de-sejour-en-retard-comment-la-prefecture-fabrique-des-sans-papiers-a-la-chaine/ ↩︎

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