Guerre au Liban : une médiatisation contestée de tous bords

Depuis plus de deux ans, le Liban est plongé dans une guerre meurtrière avec Israël, qui attire régulièrement l’attention des médias français. Mais cette couverture est de plus en plus critiquée, pour son traitement partiel, binaire ou déséquilibré de l’information. Des biais qui, s’ils ne sont pas propres à ce conflit, y apparaissent de façon particulièrement marquée. Ils influencent à la fois la perception du public français et la réalité vécue par la population au Liban.

Médias

« La souffrance de notre peuple n’est pas votre gagne-pain », écrit Michelle Eid : rédactrice en chef d’Al Rawiya, elle s’exprime dans ce magazine libanais créé pour raconter « le Levant et sa diaspora ». Dans un édito publié le 14 avril 2026, la journaliste dénonce l’arrivée massive de médias étrangers au Liban depuis 2023, et l’attitude irrespectueuse, instrumentalisante et non-éthique de nombre d’entre eux envers la population et ses souffrances.

War business

Quand elle publie cet éditorial, cela fait 15 jours que la guerre a repris en intensité en Asie du Sud-Ouest1. Ce n’est pas la première escalade que connaît le Liban depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et la répression sanglante de l’État d’Israël contre Gaza et le Liban. Depuis, dans le pays du Cèdre, on compte plus de 6 300 personnes tuées et 23 600 blessés sous les bombardements, dont 2 200 morts et plus d’un million de déplacés depuis le 2 mars 2026. Côté israélien, 150 personnes, dont 46 civils ont été tués dans ce conflit.

Ce conflit a connu une médiatisation importante, notamment sur les réseaux sociaux où influenceurs, citoyens et journalistes répertorient quotidiennement les exactions de l’armée israélienne, surtout à Gaza, en Palestine et au Liban. Les médias ont aussi largement couvert la guerre et Beyrouth a vu affluer des dizaines de journalistes indépendants venus pour l’occasion ou envoyés par leur rédaction.

Ruines au Liban après une attaque de missile israélienne, janvier 2025 (photo : mlhotfi)

Michelle Eid dénonce justement « la présence éclair de journalistes qui viennent quand l’attention sur le pays est à son maximum et partent lorsqu’elle baisse ». La rédactrice en chef pointe aussi du doigt l’éthique des journalistes et particulièrement des photographes. « Dans les pays occidentaux, le fait de photographier des personnes dans des moments d’extrême vulnérabilité sans leur consentement serait remis en question, contesté et souvent condamné. Ici, ces mêmes limites sont assouplies, voire totalement ignorées », constate-t-elle. Sans considération éthique, des photographies sont prises pour non seulement faire gagner de l’argent à ces journalistes, mais aussi augmenter leur reconnaissance. « Et ainsi, une personne bâtit sa carrière sur la souffrance d’une autre », sans qu’elle puisse contrôler la narration derrière, poursuit-elle.

Sensationnalisme, rapidité et précarisation

Ce constat, la journaliste indépendante Victoria C. Werling, le pose aussi. « La photographie privilégie le spectaculaire et ça m’a beaucoup choquée de voir autant de photos de personnes blessées ou à peine sorties des décombres et dont le visage n’était pas flouté. Mais je sais que si le journaliste l’avait fait, il n’aurait pas vendu sa photo. Normalement, il est censé avoir le consentement de la personne aussi », explique celle qui vit au Liban depuis 2019. Ces comportements sont selon elle à remettre dans un contexte de rapidité de l’information, de pression aux clics, mais aussi de compétition forte entre collègues. « Beaucoup sont poussés à adopter un traitement pas toujours juste ».

La précarisation du métier de journaliste a largement été documentée tant elle ne cesse d’augmenter. L’information doit être transmise toujours plus rapidement, mais avec moins de moyens ; les pratiques changent et les modèles économiques des médias aussi. « Il y a de plus en plus de pigistes [indépendants, ndlr] et la concurrence est accrue. Parallèlement, il y a une baisse de la couverture des assurances et des frais, car cela coûte cher aux médias », explique Quentin Müller, journaliste indépendant signataire d’une tribune pour se désolidariser de la médiatisation de la guerre en cours. Sur le terrain, que ce soit en Dordogne ou au Liban Sud sous les bombardements, ils travaillent à un rythme effréné pour des tarifs dérisoires, souvent au détriment de la nuance.

« Cela favorise une couverture plus réactive que profonde, avec moins de temps pour le contexte et l’enquête. Dans un environnement comme le Liban, où l’accès au terrain est lui-même restreint, cette précarisation réduit directement la qualité et la diversité du récit médiatique », explique Ayman Mhanna, directeur du Centre Samir Kassir eyes (SKeyes) pour la liberté de la presse et de la culture.

Beyrouth, septembre 2024 (photo : Victoria C. Werling)

Victoria Werling a surtout travaillé pour le média ICI Beyrouth avant de démissionner pour faire du journalisme différemment, en prenant le temps, et en documentant la vie pendant la guerre et le travail dans la cuisine communautaire qu’elle a lancé avec son partenaire pour soutenir les familles déplacées par les bombardements. « Je réfléchis à ce que je veux faire comme journaliste et comment on peut faire mieux, car on a une responsabilité vis-à-vis du public », précise-t-elle.

Un « exploit technique« 

Le 31 mars, elle a rédigé une publication dans laquelle elle détaille, pour la dénoncer, la couverture médiatique cyclique qui finit toujours par diminuer. « Cela s’est retrouvé dans d’autres guerres : les médias s’adaptent à la demande de l’audience », explique-t-elle à propos du fonctionnement de l’information, qui repose sur l’événement et la nouveauté.

« Mais le plus préoccupant est la sémantique utilisée dans beaucoup de médias, alors qu’il faudrait nommer les choses. Les morts ne viennent pas de nulle part, ce sont des personnes ayant été tuées. Et ce traitement est d’une violence inouïe, c’est presque pire que si c’était passé sous silence », déplore-t-elle. Pour l’enseignant-chercheur en géopolitique du Moyen-Orient à l’Université de Lille Boualem Fardjaoui, cette médiatisation asymétrique est « le phénomène le plus grave » : « ce ne sont pas de simples nuances stylistiques : ce sont des choix sémantiques qui construisent deux réalités discursives antagoniques, deux guerres parallèles livrées par les mots ».

Parmi les exemples les plus éloquents, les attaques des bipeurs et talkies-walkies du Hezbollah perpétrées par l’armée israélienne les 17 et 18 septembre 2024 et faisant 37 morts et plus de 3200 blessés, dont beaucoup étaient des civils car les dispositifs ont explosé dans des lieux très fréquentés. L’événement déclenche une escalade sanglante au Liban et braque les projecteurs sur le pays. Le lendemain, le journaliste franco-libanais Emmanuel Haddad dénonce dans L’Orient Le-Jour que « l’exploit technique » ait été salué et les victimes civiles et la terreur dans tout le pays la terreur oubliées : on parle « d’une attaque audacieuse » et « digne d’un film d’espionnage », mais pas de la violation du droit international, rapporte le journaliste. Une analyse reprise par Pauline bock sur Arrêt sur images.

De même, lorsque le conflit a de nouveau gagné en intensité début mars 2026, il a souvent été question d’une « reprise des hostilités » après le cessez-le-feu entré en vigueur le 27 novembre 2024, sans contextualiser. Les médias omettaient ainsi de rappeler que ce cessez-le-feu n’a été que symbolique et que quelques 15 000 violations presque quotidiennes d’Israël ont été recensées : bombardements, destructions, usage de phosphore blanc et de glyphosate, ainsi que présence régulière de drones jusqu’à Beyrouth.

« Pas en notre nom »

Michelle Eid et Victoria C. Werling ne sont pas les seules à s’être publiquement exprimées contre la couverture médiatique du conflit. La rapporteuse spéciale de l’ONU Francesca Albanese a récolté les contributions de professionnels des médias sur leur rôle depuis le 7 octobre 2023. L’étude se concentre sur les pratiques d’Israël à l’égard du peuple palestinien. Au Liban, la journaliste indépendante Tayma Saliba a publié une tribune pointant comment la résilience libanaise est célébrée.

Une autre a été publiée sur le site d’Acrimed le 25 mars 2026 par plus de 110 journalistes pour se désolidariser de cette médiatisation. Dans le texte, ils dénoncent le binarisme, la polarisation et l’éditorialisation de l’information : « Nous voulions surtout dire que cela ne doit pas être fait en notre nom », affirme-t-il.  « Nous sommes beaucoup à constater que la médiatisation traduit du racisme et un biais idéologique qui tend vers l’extrême-droite, conscient ou inconscient. Quand on invite l’ambassadeur israélien sur un plateau sans inviter son homologue palestinien, il peut s’exprimer sans être contredit, alors qu’il divulgue des fakes news », déplore Quentin Müller, à propos de pratiques critiquées dans Acrimed, l’observatoire des médias.

Ces critiques, Boualem Fardjaoui les a aussi posées quand il a étudié les conflits de 2006 au Liban et 2008-2009 à Gaza. « Le binarisme est structurel. La presse, notamment française, a tendance à opposer un « Israël démocratique » à un « Hamas islamiste et violent », le « bien » et le « mal » sont clairement délimités », détaille le géopolitologue. Il rapporte aussi que les journalistes « mettent souvent en évidence leurs prises de position » et que l’information provient de « tournées de communication » de l’armée israélienne, à défaut d’autres accès au terrain.

Photo : Emad El Byed

Une contestation qui n’est pas nouvelle

Toutes ces problématiques ne sont pas propres au conflit en cours et préexistaient avant. « En général, les conflits cristallisent des enjeux déjà présents, dont les dérives du métier de journaliste et des médias », résume Lise Dabrowski, doctorante à l’Université Panthéon-Assas sur la couverture médiatique sur Instagram de la guerre à Gaza à partir du 7 octobre 2023. Ce qui change dans ce conflit, c’est qu’il est « sédimenté » depuis toujours et « mobilise des enjeux symboliques et de moralité forts », selon la chercheuse.

C’est la même chose pour la contestation relative à la médiatisation de la guerre. Les sociologues ont documenté ce phénomène déjà durant la première guerre du Golfe. « C’est une démarche qui s’inscrit dans une histoire longue des questionnements sur la couverture de ce conflit. Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est l’intensité inédite de la remise en cause, y compris de l’intérieur des rédactions », explique Boualem Fardjaoui. Aujourd’hui, le chercheur constate que la contestation est plus visible, plus organisée et que les réseaux sociaux lui donnent une résonance inédite.

Un constat partagé par Lise Dabrowski : « Ce qui change, c’est l’ampleur de la guerre, des bombardements, des morts, et de la couverture binaire. D’autant que la fausse information est très présente ». À partir des quatre médias qu’elle étudie (France 24, I24, Al Jazeera et la BBC), elle a pu constater que beaucoup de contenus étaient produits pour questionner quelle était la bonne information. « La question de la vérité est omniprésente, car le Hamas et Israël s’accusent mutuellement de mentir », poursuit-elle. Un phénomène qui entraîne des conséquences sur le public français et étranger, mais aussi sur la population locale. 

Des conséquences lourdes sur la population au Liban

Au Liban, les impacts de la couverture médiatique occidentale sont profonds. « Quand la couverture est intermittente ou réductrice, une partie de la population a le sentiment que sa souffrance est mal comprise, mal nommée, ou reléguée« , explique Ayman Mhanna. Cela alimente un sentiment d’abandon, et nourrit la colère et la polarisation.

« De ce que je vois autour de moi, c’est que même les milieux les plus modérés sont devenus plus radicaux. Et en général, les mots employés pour désigner les occidentaux, journalistes ou non, sont plus forts. On dénonce le ‘tourisme’ et la ‘pornographie de guerre’, la ‘consommation’ du journalisme, ou encore les pratiques des journalistes », explique Victoria C. Werling. Elle aussi témoigne de beaucoup de colère parmi son entourage, et d’une méfiance accrue envers les médias occidentaux, même si elle existait déjà avant.

Autant de conséquences qui s’ajoutent à celles, directes, de la guerre et de sa violence : la peur constante, l’épuisement, le bruit des drones le jour et celui des bombardements la nuit, la mort et les blessures, le déplacement forcé, la destruction de son foyer ou de sa terre, etc. « La guerre détruit des vies ; la mauvaise compréhension des différentes perceptions de la guerre abime aussi durablement le lien social et la confiance », rappelle Ayman Mhanna depuis Beyrouth.

  1. Nous reprenons ici l’expression décoloniale SWANA (Asie du Sud-Ouest et Afrique du Nord) pour désigner la région, plutôt que d’utiliser les contestés termes « Moyen-Orient » ou « Levant ». ↩︎

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