Gino, militant antifasciste, ne doit pas être extradé

La Cour de cassation s’apprête à rendre une décision d’une grande importance, relative au droit à un procès équitable, à la possibilité de se défendre et à l’antifascisme. Elle décidera de remettre ou non Rexhino Abazaj à l’Allemagne, où il est poursuivi pour sa participation supposée à des affrontements avec des néo-nazis allemands à Budapest en 2023. L’accusation s’appuie sur une enquête de la police hongroise, réputée pour sa partialité et sa proximité avec l’extrême droite. Dans cet article, Vivian Petit, de retour de Budapest, détaille les enjeux de cette affaire, juridiques, politiques et historiques.

Politique

Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans le jugement, la cour d’appel faisait explicitement référence aux risques de torture et au fait que le droit à un procès équitable n’était pas garanti. Cependant, le 19 août 2026, la cour a validé un nouveau mandat d’arrêt européen émis à l’encontre du militant, cette fois-ci par l’Allemagne. La coopération entre les institutions allemande et hongroise est pourtant connue, et une militante antifasciste allemande visée par les mêmes accusations a déjà été remise à la Hongrie.

Rexhino Abazaj (photo : Julien Jaulin /Hans Lucas)

« Jour de l’honneur » ou célébration des crimes nazis

Rexhino Abazaj, dit « Gino », âgé d’une trentaine d’années, milite pour le droit au logement, pour la justice sociale, contre le racisme et l’extrême droite. Les néo-nazis qu’il est accusé d’avoir violentés en Hongrie se rassemblaient à l’occasion du « Jour de l’honneur », instauré en 1997 et connu comme le deuxième plus grand rassemblement néo-nazi d’Europe après celui qui, en Allemagne, commémore chaque mois de février les bombardements de Dresde. Depuis 2020, à Budapest, l’hommage aux troupes nazies fait face à un rassemblement antifasciste.

La marche de ce mal nommé « Jour de l’honneur » emprunte sur soixante kilomètres le parcours des troupes de l’armée hongroise, de la Wehrmacht et de la Waffen-SS lors de leur retrait face aux armées soviétique et roumaine en l’hiver 1945. Ferenc Szálasi, dictateur hongrois membre du parti pro-nazi des Croix fléchées, était alors l’un des derniers alliés d’Adolf Hitler et le pays abritait la seule raffinerie encore intacte au sein des puissances de l’Axe. Selon les historiens, cette situation explique l’acharnement des armées hongroise et allemande à défendre leur position, la bataille de Budapest étant, dans son nombre de morts, comparable à celles de Berlin et de Stalingrad. En parallèle des combats, à l’hiver 1944-1945, les membres des Croix fléchées fusillaient les Juifs par centaines sur les quais du Danube. Ils massacraient aussi les Rroms, ceux qui avaient résisté au régime fasciste ou simplement refusé de combattre aux côtés des nazis. Aujourd’hui, la manifestation du « Jour de l’honneur » inclut un rassemblement au parc Városmajor, lieu d’un massacre perpétré contre des Juifs en janvier 1945.

Ferenc Szálasi (photo : Margaret Bourke-White / source : Google)

En Hongrie, cette journée est parfois désignée par les institutions comme une simple commémoration de « la rupture du siège » ou un hommage aux victimes des crimes de guerre commis par l’armée soviétique (notamment les viols et les pillages). Dans les années 2010, la manifestation a bénéficié de subventions de la part de la mairie du premier arrondissement de Budapest dirigée par le Fidesz, parti d’extrême droite de Viktor Orbán. À la même époque, la télévision d’État lui consacrait un documentaire en plusieurs parties extrêmement favorable.

Révisionnisme historique de l’État hongrois

Si cette marche néo-nazie est tolérée en Hongrie depuis près de trente ans et que les antifascistes sont aujourd’hui poursuivis, c’est notamment du fait du discours révisionniste qui fut développé au sommet de l’État. Lorsqu’il était au pouvoir, Viktor Orbán a réhabilité Albert Wass et Joseph Nyírö, écrivains antisémites des années 30, mais aussi Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944, proche de l’Italie fasciste puis allié de l’Allemagne nazie. L’accent était mis sur les crimes du stalinisme quand ceux du nazisme étaient parfois minimisés. En outre, si le monument érigé près du Parlement hongrois sur décision d’Orbán rend hommage aux victimes du nazisme, il présente l’État hongrois comme victime, alors qu’il fut allié du régime nazi dès les années 30.

Aujourd’hui, la Constitution hongroise suggère qu’aucun des crimes commis contre les minorités en Hongrie durant la seconde guerre mondiale ne saurait être imputé à l’État hongrois. C’est aussi la vision développée au sein du Musée de la Terreur voulu par Orbán et dirigé par Maria Schmidt, l’une de ses proches idéologues, connue pour sa minimisation voire sa négation de la responsabilité de l’État hongrois dans le génocide des Juifs et des Tziganes. Situé dans un immeuble qui fut le Quartier Général des Croix fléchées, organisation hongroise pro-nazie, puis celui de la police politique stalinienne de 1945 à 1956, le musée couvre de façon disproportionnée les crimes staliniens aux dépens de ceux du nazisme. Aussi, les seuls crimes nazis évoqués sont ceux commis à partir de la fin de l’année 1944, soit après l’invasion de la Hongrie par l’Allemagne, qui voulait empêcher que la Hongrie ne se désolidarise des puissances de l’Axe pour négocier séparément la paix avec les Alliés. Les lois antisémites mises en place en Hongrie dès 1920 n’y sont pas documentées, comme le fait que la déportation de 450 000 Juifs à l’été 1944 fut effectuée par la gendarmerie hongroise, alors noyautée par les Croix fléchées.

Dès la première arrivée au pouvoir d’Orbán en 1998, les responsabilités de Miklós Horthy ont été ignorées par l’histoire officielle. Horthy a pourtant écrasé la République des conseils de Hongrie avec le soutien des forces françaises, roumaines et serbes. La terreur blanche qui allait succéder s’articulait à une vague d’antisémitisme, sous prétexte qu’un nombre conséquent de dirigeants de la République des conseils étaient juifs. Horthy déciderait ensuite de limiter le nombre d’étudiants juifs dans les facultés, de les exclure de nombre de métiers et de fonctions, d’interdire les mariages mixtes et de retirer la nationalité hongroise à 250 000 juifs. Il allait s’allier avec Hitler pour récupérer une partie des territoires perdus pendant la Première guerre mondiale, avant d’envahir la Yougoslavie puis l’URSS en coordination avec la Wehrmacht.

Miklós Horthy (photo : Adolf Szenes / source : Wikipédia)

La responsabilité hongroise dans la persécution des minorités est encore aujourd’hui généralement ignorée ou tout simplement niée par l’État. Pourtant, ceux qui participent au « Jour de l’honneur » ne s’y trompent pas. Comme chaque année, en 2023, les néo-nazis insultaient et agressaient des personnes non-blanches sur leur passage et partaient à la chasse aux contre-manifestants. Brièvement interpellés par la police hongroise, les agresseurs néo-nazis étaient relâchés sans poursuite dans les 24 heures. A contrario, depuis 2023, quatre organisations antifascistes sont classées « terroristes » par l’État hongrois et dix-neuf personnes sont accusées d’avoir infligé quelques contusions aux nostalgiques du nazisme. Gino Abazaj fait partie de ceux-ci.

Soutenir Gino et les antifascistes contre l’arbitraire

Si nous devons aujourd’hui nous opposer à l’extradition de Gino Abazaj vers l’Allemagne, c’est non seulement parce que nous partageons ses engagements, mais aussi car nous savons que la justice allemande risque de faire primer la coopération européenne avec la Hongrie sur le respect des droits humains.

En effet, à l’été 2024, l’Allemagne a remis à la Hongrie l’une de ses ressortissantes sur la base, là aussi, d’une enquête peu fiable menée par la police hongroise, et malgré l’absence d’indépendance de l’institution judiciaire en Hongrie. Pourtant, les risques de mauvais traitements étaient aggravés par le fait que la personne concernée, Maja T., se définit comme non-binaire et qu’Orbán menait la guerre aux personnes LGBT.

Maja T. fut transférée vers la Hongrie en hélicoptère quelques heures seulement après le verdict, sans laisser le temps à la Justice d’examiner un éventuel recours. La Cour constitutionnelle fédérale allait ensuite condamner cette décision, sans pouvoir revenir sur ses effets. En février 2026, Maja T. était condamnée à 8 ans de prison, 30 minutes seulement après la fin de la plaidoirie en défense. Le temps de délibération extrêmement court laissait deviner un verdict écrit à l’avance dans un contexte où Viktor Orbán et ses ministres, alors en campagne électorale, avaient appelé à une sévérité exemplaire.

Le quotidien allemand Die Tageszeitung titrait alors que Maja T. avait été « abandonnée par l’État de droit «  de son propre pays. Il est aujourd’hui peu probable que l’Allemagne traite autrement l’Albanais Rexhino Abazaj1, dont les avocats ne disposent d’aucun moyen pour s’assurer qu’il n’a pas déjà été condamné en son absence en Hongrie. C’est aussi en raison de la coopération entre l’Allemagne et la Hongrie qu’un autre militant antifasciste, Zaid A., de nationalité syrienne et réfugié en Allemagne à partir de 2014, a décidé de venir vivre en France. Il doit lui aussi faire l’objet de notre soutien jusqu’à ce que le mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie à son encontre soit définitivement écarté par la Justice française.

Aujourd’hui, Maja T. reste incarcérée dans des conditions de détention que le député insoumis Thomas Portes a pu aller constater sur place et qu’il a dénoncées comme « absolument ignobles ». L’activiste est maintenue en isolement prolongé, avec des fouilles à nu répétées et une vidéosurveillance constante. Sa cellule, infectée de cafards et de punaises de lit, reste éclairée en permanence. Maja T. n’a droit qu’à une heure de contact humain par jour et elle est enchaînée à chaque sortie de cellule.

Ces conditions de détention ne sont malheureusement pas rares. Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants a recueilli les témoignages faisant état de nombreux cas de mauvais traitements dans plusieurs prisons de Hongrie entre 2023 et 2025, mentionnant aussi des coups de poings, de pieds, des violences avec des objets, des gifles, ainsi que des insultes racistes ou homophobes.

Une autre militante antifasciste, Ilaria Salis, avait été libérée en juin 2024, suite à son élection sur la liste de l’Alliance des Verts et de la Gauche. Auparavant, l’Italienne de 40 ans, enseignante et militante de longue date (elle avait notamment participé à 18 ans à la fondation d’un centre social à Monza) avait subi en Hongrie pendant un an des conditions d’emprisonnement qu’elle décrit comme « inhumaines et dégradantes ». Alors que ses avocats ne pouvaient pas avoir accès à son dossier d’accusation, elle refusait l’accord de plaider coupable proposé par le procureur, qui prévoyait de la condamner à 11 ans de prison pour sa présence supposée sur les lieux de la confrontation entre néo-nazis et antifascistes. Ilaria Salis risquait en conséquence 24 ans d’incarcération. Lors de son procès, elle était exhibée menottée aux pieds et aux poignets, tandis que des néo-nazis en tenue paramilitaire menaçaient les personnes suspectées d’être venues en solidarité avec la militante de gauche.

En prison, Ilaria Salis a subi la privation de produits d’hygiène élémentaires et elle a dû porter des vêtements souillés. Elle fut aussi privée de nourriture et de soins médicaux. À l’isolement pendant une trentaine de jours, empêchée de communiquer avec sa famille durant plus de six mois, elle était en outre soumise à des interrogatoires sans traducteur ni avocat. Après plus d’un an de détention, elle était finalement assignée à résidence sous bracelet électronique dans l’attente du verdict. Son adresse était alors révélée publiquement par le juge et aussitôt relayée par des sites hongrois d’extrême droite.

Le 7 octobre 2025, le Parlement européen a finalement refusé de lever l’immunité parlementaire de l’élue italienne, par 306 voix, contre 305 et 17 abstentions. Si le vote était secret, la faiblesse de l’écart démontre que ceux qui souhaitaient la voir remise à Orbán ne siègent pas uniquement sur les bancs de l’extrême droite et que la guerre menée à l’antifascisme n’est pas leur propriété exclusive.

Péter Magyar après Viktor Orbán, une relative continuité

Face au durcissement autoritaire d’une Europe en pleine droitisation, dans un contexte de développement de groupes de rue fascistes ou néo-nazis, l’antifascisme est aujourd’hui un devoir. Ce constat devrait, seul, convaincre de prendre fait et cause pour les antifascistes poursuivis. Nous devons cependant insister sur le fait que Gino Abazaj ne bénéficierait pas d’un procès équitable s’il était extradé par la Justice française.

Par ailleurs, si l’extrême droite « illibérale » de Viktor Orbán a été remplacée au printemps dernier par la droite néo-libérale et europhile de Péter Magyar, celle-ci se situe pour l’instant sur plusieurs points dans une relative continuité vis-à-vis du gouvernement qui l’a précédée. Si Magyar a commencé à revenir sur le transfert des institutions éducatives, universitaires et de culture à des fondations privées dirigées par des proches d’Orbán, s’il promet de refinancer les services publics, de lutter contre la corruption, de rendre son indépendance à la Justice et d’instaurer une nouvelle Constitution remplaçant celle de 2012, une partie de ces promesses, notamment celles relatives à la restauration de la démocratie, engagent surtout ceux qui les croient. Aujourd’hui, les groupes antifascistes restent classés « terroristes » en Hongrie, les droits des réfugiés sont toujours niés, le droit de grève est très limité et la loi qui interdit l’évocation publique des questions LGBT est encore en vigueur.

Nous devons rappeler qu’avant d’être Premier ministre, Péter Magyar a longtemps été un proche d’Orbán, pour lequel il travaillait comme haut fonctionnaire, d’abord au sein du ministère des Affaires étrangères, ensuite à la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, enfin en tant que membre du cabinet du Premier ministre. Jusqu’en 2024, il occupait des fonctions dans deux entreprises publiques et siégeait au conseil d’administration de la banque MBH. Cette banque, qui avait octroyé un prêt de plus de dix millions d’euros à Marine Le Pen en 2012, était dirigée par Lőrinc Mészáros, homme le plus riche de Hongrie et proche d’Orbán, dont la politique lui a permis de multiplier sa fortune par cinquante.

Pour toutes ces raisons, alors que l’extrême droite menace en de nombreux endroits du monde occidental, nous devons rejoindre les campagnes menées en solidarité avec tous les antifascistes. Nous devons soutenir les militants persécutés par l’État hongrois ou poursuivis sur la base des enquêtes menées par sa police2. Puisqu’il est l’un de ceux-là, nous devons nous mobiliser maintenant pour empêcher l’extradition de Gino Abazaj3.


  1. Rexhino Abazaj, dit « Gino », de nationalité albanaise, a passé la plus longue part de son existence en Italie. Cependant, il n’a jamais acquis la nationalité italienne. Malgré l’absence de condamnation, le fichage qui résultait de ses activités militantes pour le droit au logement (sur la base d’une dénonciation effectuée par les bailleurs) l’avait empêché de recevoir une réponse favorable à sa demande de naturalisation. ↩︎
  2. https://www.instagram.com/comite_solidarite_budapest/ ↩︎
  3. https://free-gino.fr/events/ ↩︎

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