Le climat actuel est si follement délétère, à l’échelle nationale comme internationale, qu’on a du mal à faire le point sur ce qui se passe en bas de chez nous. Toutes sortes de guerres, des réelles comme des virtuelles, s’amoncellent dans notre ciel d’orage : tout est plus sombre, on passe son temps replié en position de combat, occupé à résister à toutes les offensives qui font assaut contre nous – difficile dans ces conditions d’être ailleurs que sur la défensive. Et pourtant l’agenda des élections municipales est là qui nous convoque aussi, qui réclame un changement de focale et qu’on sache un peu inventer l’avenir.
La lutte des classes qui violente les rapports sociaux, dans le grand paradigme qui oppose le capital au travail, opère aussi sur le terrain de nos vies ordinaires, dans chaque commune : le prix que nous payons pour nous loger, dans trop petit et mal chauffé, le mal que nous avons à nous déplacer – et plus encore quand le handicap s’en mêle, comme je l’expérimente en ce moment, les grands travaux absurdes que nous voyons fleurir partout autour de nous, où nous devinons les juteuses affaires du capital, qui a trouvé dans les villes de nouvelles opportunités de marchandisation et de profitabilité, tout cela est politique. Sur tout cela, nous devrions avoir prise, nous devons reprendre la main ; c’est le propos du nouveau communalisme, que la France Insoumise met au cœur de sa stratégie pour les élections municipales.
L’ambition est grande : il s’agit de faire des communes de véritables bouillons de culture démocratique, où puisse véritablement s’exercer la souveraineté collective, où puissent se trouver les voies concrètes, locales, de la bifurcation écologique, et où puissent prendre forme enfin des conditions matérielles d’existence rendant chacun à sa dignité.
Les obstacles sont considérables : ce n’est pas pour rien que David Harvey a appelé « spatial fix » la stratégie du capital visant, à travers l’immobilier et les grands travaux, de nouvelles opportunités de rendement. Le « fix », ce n’est pas seulement l’immobilisation (fixation) des liquidités dans le bâti, c’est aussi la solution (réparation) au problème de la perte de profitabilité de l’investissement industriel ; c’est enfin et surtout la dose de drogue que s’injecte le toxicomane : aux copieux profits qu’il s’est accoutumé à tirer de son investissement dans les territoires, le capitalisme est totalement addict, on ne le sèvrera pas sans une grande violence.
On sait que la FI n’a pas froid aux yeux et se montre vaillante dans les grands affrontements ; mais on sait aussi que les marges de manœuvre budgétaires des communes ont été sévèrement atrophiées par des décennies de néolibéralisme – ça fait de bien petits bras pour un très gros combat. À moyens constants, il ne sera pas facile de financer des processus de transformation radicale à l’échelle communale. Habituée à œuvrer dans l’adversité, la France insoumise ne manque pas de ressources pour édifier des alternatives crédibles : avec l’institut La Boétie, elle dispose d’un laboratoire théorique et stratégique redoutablement efficace. Sa dernière livraison sous la forme d’un livre en partenariat avec les éditions Amsterdam en est une nouvelle illustration ; en compagnie d’Antoine Salles Papou, l’un de ses co-auteurs et de Anaïs Belouassa Cherifi, députée du Rhône et candidate FI pour les municipales à Lyon, on discute des pistes stratégiques que le livre a l’immense mérite d’élaborer, comme des écueils auxquels on sait devoir s’exposer.
La leçon au fond est toujours la même : ce n’est pas parce que les menaces sont partout qu’il faut se résigner ; il n’y a pas de « fatalité » qui n’offre prise à la résistance, fut-elle locale, avec son petit burin (voire son marteau et sa faucille) communal. C’est justement parce que la menace est partout qu’il faut partout, y compris en bas de chez soi, lutter.
Judith BERNARD

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