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L’extrême droite contre les profs
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La scène se passe le 15 octobre dans un lycée du 93 au cœur de la mobilisation : un lycéen, porte-parole local du mouvement, est convoqué dans le bureau du proviseur et s’y trouve cueilli par la police avec laquelle le chef d’établissement a organisé ce guet-apens. Derrière la porte du bureau, des dizaines d’enseignants protestent vigoureusement, s’interposent physiquement, au point de contraindre la police à repartir sans l’élève – qui sera interpellé à son domicile quelques heures plus tard.
Les protagonistes de cette scène font métaphore pour les forces qui s’affrontent au sein de l’école, devenue zone sismique où entrent en collision des aspirations violemment antagonistes. D’une part, des élèves et des enseignants déterminés à faire de l’école un lieu à la hauteur des principes dont elle se réclame : égalité – des conditions d’apprentissage ; liberté – de construire une pensée fidèle aux exigences critiques des Lumières ; fraternité – d’une éducation conçue pour édifier le bien commun. D’autre part, une police invitée à réprimer la jeunesse mobilisée, obéissant à des consignes politiques la libérant de toute retenue, recourant jusqu’aux mutilations et au risque de blessures mortelles sur ordre d’un État qui ne voit plus en l’école qu’une fabrique de la docilité et de l’employabilité. Au cœur du dispositif, un chef d’établissement acquis à la cause néolibérale d’un management par la violence, gérant sans barguigner le chaos organisationnel généré par les réformes des dix dernières années et la pénurie de moyens que deux décennies d’austérité budgétaire ont infligée aux missions éducatives.
Un troisième acteur vient ajouter à la violence des séismes qui frappent l’école : l’extrême droite (que la police tend déjà à incarner dans cette scène liminaire). Elle aussi a un « projet » pour l’école : l’arracher définitivement à la vocation démocratique, égalitaire et émancipatrice qu’elle s’est donnée depuis sa fondation républicaine. Depuis dix ans, sous la forme de comités de « parents vigilants » prétendument attachés à la « neutralité » de l’enseignement, l’extrême droite multiplie les opérations d’intimidation : elle déclenche des paniques morales autour de situations pédagogiques réinventées pour la cause, met une cible dans le dos de certain.e.s enseignant.e.s en les livrant en pâture à la vindicte populaire, et bientôt la fachosphère passe de la diffamation aux menaces très réelles de passage à l’acte.
Sophie Djigo en a fait les frais : en 2022, elle a été contrainte d’annuler une sortie pédagogique suite aux menaces innombrables qu’elle avait personnellement reçues, après qu’Eric Zemmour avait habilement encouragé ses troupes à se livrer contre elle à un lynchage numérique. Plutôt que de se résigner à l’autocensure, elle a entrepris de poursuivre en justice les internautes qui l’avaient menacée et les figures officielles de l’extrême droite qui l’avaient diffamée. Les verdicts aujourd’hui sont rendus, ils sont édifiants et figurent dans le livre qu’elle a dirigé pour en rendre compte, au côté des plaidoiries de ses avocats et témoins. Il en résulte un livre passionnant, qui permet d’entrer de plain-pied dans la bataille de l’école comme dans ses épineuses questions : qu’est-ce que la « neutralité » que l’extrême droite réclame a grands cris pour l’école, et que le cadre réglementaire impose officiellement aux enseignants ? De quel État les enseignants sont-ils les serviteurs ? Comment résoudre les injonctions contradictoires au cœur desquelles ils sont piégés, entre missions et menaces ?
L’émission, tournée en plein cœur d’une mobilisation jeunesse éblouissante, dans l’inquiétude de son effarante répression, permet de ressaisir ce soulèvement historique dans sa logique profonde : il n’y a, au fond, rien de surprenant à ce que cette mobilisation, qui entraîne peu à peu avec elle la société tout entière, soit partie de l’école, cette zone sismique où se téléscopent le plus violemment les contradictions d’une époque déterminée à en finir avec elle-même.
Judith BERNARD
4 réponses à “L’extrême droite contre les profs”
Un grand merci Judith pour cette invitation. Je ne peux pas ne pas réagir contre ces acteurs de la haute fonction publique qui trahissent les principes républicains et répandent des idées d’extrême droite.
Merci! Si on pouvait avoir quelques doutes sur la « justice » et nos gouvernants actuels: il n’y en a plus!
La répression est à tous le niveaux pour mettre en selle l’extrême extrême droite aux manettes l’an prochain.
Sauf si…
Bravo, vraiment pour cette rencontre avec cette professeur de philo. Propos intelligents, vifs permettant d’y voir un peu plus clair dans cette période trouble et fascisante ! Un grand merci
Bonjour,
Merci beaucoup pour tous ces éclairages sur la façon qu’a l’extrême droite de porter atteinte à l’enseignement public. Et pas que…
A la fin de l’émission vous parlez du racisme porté par la droite, l’extrême droite, une partie de l’extrême centre. Ne pourrait on pas aussi parler de racisme d’état ?

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