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L’anticomplotisme officiel
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Depuis les attentats de 2015, la lutte contre le complotisme est devenue un outil de prévention de la radicalisation en ligne. Le pouvoir exécutif a ainsi doté un organisme d’environ 100 000 euros de subventions par an, entre 2017 et 2023. Ce business juteux c’est celui de Conspiracy Watch qui accumule subventions étatiques et privées (la Fondation pour la Mémoire de la Shoah lui alloue en moyenne 150 000 euros par an), mais aussi divers partenariats avec les Big Techs. Laurent Dauré montre dans L’Anticomplotisme officiel, une idéologie au service de l’ordre établi (éditions Critiques) que, sous couvert de lutte contre la désinformation, cette plateforme cherche à peser sur le débat public.
Derrière le deux-poids-deux-mesures qui caractérise cet anticomplotisme officiel, on est contraint de se demander si on a affaire à une instrumentalisation malheureuse d’une lutte louable ou bien si, derrière la lutte contre le complotisme, il n’y a pas toujours le projet d’exclure une part de la population du débat public. Le projet de distinguer des sachants et des ignorants, des rationnels et des fanatiques, des bienfaiteurs et des dangers – de hiérarchiser des paroles, donc. Notre ère voyant se multiplier les fake news, les journalistes s’érigent en garants d’une vérité objective fondée par des faits établis contre les opinions qui grouillent sur le net. Dans le même temps, il a rarement été aussi clair qu’il faut se défaire du leurre de la neutralité. Contre la doxa libérale et tout corporatisme, le journalisme doit se résigner à se reconnaître comme une pratique située politiquement.
C’est pourquoi, il doit sortir d’une position de dédain vis-à-vis des complotismes. C’est la condition pour penser ce phénomène comme le symptôme d’une impuissance politique et la formulation d’un besoin très rationnel : celui de mettre de l’intentionnalité derrière les structures opaques qui régissent le monde : la finance, la haute fonction publique, le marché, etc. Parce qu’en effet, les structures ne fonctionnent pas de façon entièrement autonomes, elles sont investies par des personnes. Finalement, le complotiste mène une enquête : celle des responsabilités politiques. Alors, antithèse de la pensée critique ou pensée critique rudimentaire ? Peut-être qu’il faut tout bonnement abandonner l’usage de cet anathème.
Galatée DE LARMINAT
3 réponses à “L’anticomplotisme officiel”
Il me semble que Galatée en fin d’entretien (58mn15s) pose une question l’air de rien sur le fact-checking qui ne serait pas à lui seul du journalisme. Elle met le doigt sur le point fragile de l’analyse de Laurent DAURÉ. Que Conspiracy Watch soit un producteur de propagande, c’est « un fait » (humour). Il n’y a pas besoin d’aller chercher un quelconque complot entre les journalistes mainstream et les gouvernants. Ils viennent des mêmes écoles, vivent parfois en couple, développent les mêmes idéologies et (je complote) qu’ils n’ont même pas besoin d’aller aux ordres. Ils auraient même un naturel qui les poussent à anticiper la demande de l’ordre établi et des gouvernants.
C’est là, le point fragile : Conspiracy Watch n’est rien de plus qu’une agence de com pour fournir des éléments de langage. Le complot, c’est qu’ils sont tous d’accord et agissent de concert pour sauvegarder l’essentiel. Pour qu’il y ait complot, si l’on suit Laurent DAURÉ il faudrait que l’on puisse établir un lien explicite, un fait. A mon avis non, ce n’est pas nécessaire. Et là, je sens bien que je vais me faire traiter de complotiste. Les outils que Laurent DAURÉ mobilise ne répondent pas à cette objection. Il a encore une (trop ?) haute estime pour son métier et les normes éthiques qu’il devrait porter.Complotologue c’est le nouveau nom des vieux hérésiologues de l’Inquisition en fait, ça me rappelle beaucoup ça, à vouloir définir un monopole de forme de rationalité « non émotionnelle », non « polarisante » par exemple, ce qui leur permet de recommander des formulations ? — C’est la porte ouverte au wtf. Ça fait peur en fait.
@Gérard Lebrun
Merci pour votre commentaire. Si Conspiracy Watch a été promu médiatiquement et institutionnellement, au point de devenir le « site de référence » en France, c’est parce que les différents acteurs de cette intronisation ont perçu spontanément que la façon dont le site menait le combat anticomplotiste (et aussi anti-fake news et manipulations de l’information) était en accord avec leurs propres inclinations idéologiques et politiques, ou du moins ne les contestait pas. Conspiracy Watch a répondu à une demande face à la montée de la thématique du conspirationnisme et des fausses informations – qui tient parfois de la panique morale –, Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France donnent plus satisfaction en tant qu’experts que quelqu’un comme Julien Giry, par exemple, trop marqué par la sociologie critique aux yeux de ceux qui allouent du capital symbolique (et parfois des subventions) ailleurs qu’à l’université. Il n’y a nul besoin d’entente ou de collusion, c’est un processus de cooptation/valorisation comme il s’en produit sans cesse dans le champ médiatique. Une cote ascendante dans les médias dominants renforce la cote dans les institutions, et vice versa. Les affinités électives…

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