« La guerre, c’est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ». La citation de Paul Valéry est connue. Celle d’Anatole France aussi : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ». L’antimilitarisme fut longtemps un maillon crucial de luttes ouvrières et écologiques. Il imprégnait la culture populaire, la production musicale, de Brel à Brassens, la presse satirique, de Charlie Hebdo à La gueule ouverte. On se moquait de l’armée avec une joie corrosive (« Tu connais la plus petite unité de mesure ? Le millimètre ! La plus petite unité de poids ? Le milligramme ! Et la plus petite unité d’intelligence ? Le militaire… »).
Cette époque est révolue. Comme l’observe mon invité du jour, le sociologue et militant Pierre Douillard-Lefèvre, l’antimilitarisme a perdu la bataille culturelle. Il s’est marginalisé, même s’il connait aujourd’hui un timide et créatif regain. Une preuve parmi tant d’autres que le militarisme a gagné la bataille, qu’il a conquis des esprits qui lui étaient autrefois réfractaires : les discours va-t’en-guerre que les politiciens écologistes tiennent désormais, en France comme en Allemagne. Ils prônent une « écologie de guerre » et une « économie de guerre », eux dont les partis qu’ils dirigent furent fondés dans le creuset du Larzac, lutte glorieuse contre l’extension d’un camp militaire, et dans le sillage des mobilisations étudiantes en Allemagne contre l’installation des missiles Pershing II.
Au-delà des écologistes, qui ont viré du vert au kaki, les appels au « réarmement » et la rhétorique guerrière (guerre à des Etats ennemis, bien sûr, mais aussi guerre au terrorisme, guerre au narcotrafic, et même guerre à un virus) saturent l’espace public. Ils polluent nos esprits. Ces discours bellicistes accompagnent et justifient une nouvelle course à l’armement (laquelle n’a en réalité jamais cessé, contrairement à ce qu’on nous apprend à l’école sur la fin de la guerre froide), dont atteste l’explosion vertigineuse des budgets militaires des grandes puissances. Investissements dont l’industrie de l’armement profite à plein, comme les multinationales de la reconstruction (car la guerre, pour le capital, c’est double bénéf : ça permet de vendre des armes, puis de monnayer la reconstruction des immeubles et des infrastructures détruits avec ces armes).
On l’a compris : la guerre est au carrefour de toutes les dominations. Celle de l’Etat, celle du capital. Mais aussi celles du patriarcat, des empires coloniaux et de la raison technicienne.
Alors, quoi ? Faut-il condamner la guerre de façon absolue, y compris quand une population est envahie ou massacrée, comme en Ukraine et à Gaza ? Faut-il refuser de combattre ? Au risque de faire le jeu de l’ennemi ? De céder aux exigences d’un Poutine ? Voilà d’épineuses questions qui se posent à la pensée et à la tradition antimilitaristes. Une tradition que mon invité exhume avec passion et brio, dans ce livre nécessaire, que publient les éditions Divergences : Maudite soit la guerre. Manuel de résistance antimilitariste.
Bon visionnage !
Manuel CERVERA-MARZAL

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