Féminisme : la violence en spectacle

avec Elsa DECK MARSAULT
publiée le
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animée par Galatée DE LARMINAT

Le 8 mars dernier, comme l’année précédente, la marche féministe a repoussé les assauts de deux collectifs cherchant à intégrer le cortège sous escorte de police. Bien que le groupe fémonationaliste « Némésis » soit ancré dans l’extrême-droite identitaire, et que « Nous Vivrons » défende des positions pro-guerre et pro-génocide en Palestine, ces organisations récentes revendiquent une place légitime au sein du féminisme. On peut y voir une opération d’instrumentalisation et une campagne de communication dont le vernis progressiste se craquèle de plus en plus.

Je crois également que cela dit quelque chose de ce que traverse le féminisme majoritaire aujourd’hui. L’institutionnalisation de la lutte contre les inégalités femmes-hommes en valeur républicaine transpartisane – sa récupération par l’État – a largement participé d’une certaine dépolitisation du mouvement. Comme l’ensemble de la société, et certains mouvements sociaux, écologistes par exemple, les mouvements féministes se sont aussi laissé gagner par des phénomènes sinon fascisants, du moins conciliables avec des politiques sécuritaires et réactionnaires. Le féminisme libéral, désormais hégémonique, semble avoir évacué toute critique de la justice pénale. Aujourd’hui, faire la justice de genre s’identifie en grande partie à contrôler, punir et enfermer.

Pour remédier à cette crise de l’imagination politique, et sortir de l’impasse du punitivisme, Elsa Deck Marsault revient sur l’héritage oublié du féminisme : la critique des réclamations juridiques (acquérir des droits n’aurait pas d’effet matériel en soi) et la mise à distance de la puissance publique (l’État n’étant pas un allié de la cause des femmes). Si le féminisme libéral a gagné la bataille hégémonique, les courants marxistes et anticarcéraux passés et présents peuvent être renouvelés.

Son livre se tient ainsi sur une ligne de crête très fine, puisqu’il propose une critique d’un mouvement auquel l’autrice participe. La puissance du texte tient probablement à la grande clarté avec laquelle elle retranscrit les débats relatifs à l’État, la prison, la répression, au sein des féminismes états-unien et français d’après-guerre. Mais elle tient aussi à cet inconfort que j’ai éprouvé à la lecture du texte, un inconfort né de la mise à nu de mes propres incohérences. J’étais extrêmement convaincue de sa démonstration et de la nécessité de rompre avec la politique carcérale. Et dans le même temps, malgré moi, certaines de mes tendances pulsionnelles résonnaient avec de nombreux pièges décrits : l’idéalisation de la figure de victime en martyre, le ressentiment et le désir de vengeance vis-à-vis des auteurs de violences, le voyeurisme et la curiosité morbide qui peut naître de la lecture des affaires médiatiques, une certaine tendance au fatalisme et à l’individualisme quand il s’agit des manières de (se) faire justice.

La violence en spectacle. Féminisme, État punitif et figure de la victime est un texte qui éclaire les contradictions et les lacunes du féminisme hégémonique actuel et réveille l’esprit subversif d’un féminisme qui cultive nos communs, dont la justice, à distance de l’État.

Galatée DE LARMINAT

Durée 72 min.

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