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Ecologie de guerre : les habits verts de la bourgeoisie
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Trop souvent, on tend à sous-estimer la capacité du capitalisme et de ses acteurs à s’approprier, puis à dépolitiser et à vider de sa puissance subversive et émancipatrice un combat, une cause. L’écologie, de même que l’antiracisme par exemple, est emblématique de cette force de captation qu’ont les classes dominantes pour réorienter en leur faveur des sujets éminemment conflictuelles, opposant des groupes sociaux aux intérêts contradictoires. Face à une jeunesse de plus en plus consciente des enjeux climatiques et des réponses radicales à y apporter, les élites progressistes semblent avoir trouvé dans le concept d’écologie de guerre et dans son fondateur, le philosophe Pierre Charbonnier, leur planche de salut.
Née au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine, l’écologie de guerre voit dans les conflits une opportunité que les Etats européens devraient saisir afin d’accélérer la transition écologique. Mais pour cela, il s’agit de reformuler les questions climatiques dans les termes de la sécurité et de la puissance. L’écologie de guerre permet alors de faire d’une pierre deux coups : en cessant notre dépendance envers les puissances fossiles, on contribue à la décarbonation de nos économies tout en affaiblissant des pays comme la Russie. Très vite, le paradigme d’écologie de guerre séduit. Mêlant défense du climat et propagande martiale, les Verts font une nouvelle fois preuve d’inventivité en diffusant au parlement européen des slogans dont eux seuls semblent avoir le secret : « Isolons nos maisons, isolons Poutine ». Mener la guerre à la Russie reviendrait non seulement à s’opposer à une puissance fossile mais aussi à s’engager dans une croisade au nom de principes, de valeurs et d’une vision du monde que seule l’Europe démocratique et libérale incarnerait. Ainsi, loin de constituer une arme au service des classes populaires, l’écologie est resémantisée dans une grammaire de rivalité et de renforcement des Etats-nations. Dès lors, la transition énergétique est pensée comme un nouveau régime d’accumulation, censée permettre à une fraction de la bourgeoisie – éclairée et moderne – d’engager nos sociétés vers un nouvel âge du capitalisme.
Pour cela, Pierre Charbonnier propose de construire ce qu’il nomme la « coalition climat ». S’érigeant face à la « coalition fossile », celle-ci pourrait se résumer, selon le philosophe, à un pacte regroupant « le zadiste, le jacobin écolo et le technocrate radicalisé ». Favorable au pacte vert européen mais conscient de son caractère « avant-gardiste et technocratique », Charbonnier entend rendre hégémonique son « réalisme hégémonique » en convertissant autour de lui « une masse critique d’intérêts, de forces sociales et culturelles ».
Tantôt décrit comme un « grand récit fédérateur » (Boris Vallaud) tantôt comme un « antidote au poison du délitement et l’acte de naissance d’une véritable république européenne » (Raphaël Glucksmann), l’écologie de guerre est en réalité une dramatique impasse stratégique et politique. C’est en cela que l’ouvrage de Vincent Rissier tombe à point nommé.
Tarik BOUAFIA

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