D’une époque sans foi ni Loi

avec Raphaël LIOGIER
publiée le
Vous devez être abonné
pour voir cette émission
animée par Judith BERNARD

C’est devenu la langue naturelle du « système » : le mensonge. Quotidiennement, l’actualité fournit son lot d’affabulations plus ou moins fantaisistes, relayées à l’unisson par la presse. Telle « citation » de Francesca Albanese, qu’elle n’a jamais prononcée, est ainsi vigoureusement dénoncée pendant plusieurs jours par tout un tas de politiques très énervés, manifestement déterminés à ne pas prêter la moindre oreille aux démentis et aux preuves que l’intéressée produit pourtant sans relâche. Même emballement, mêmes faux procès, avec des propos imaginairement attribués à Jean-Luc Mélenchon, ou à quiconque est porteur d’une voix dissidente.

La puissance du feu médiatique permet à chaque fois de faire beaucoup de bruit avec des racontars apocryphes, et accoutume les foules à un rapport au langage pour le moins « décomplexé » ; peu importe désormais que les mots circulant dans l’espace public flottent inconsistants, indépendamment des faits ou des vérités. Ce qui compte est le rapport de force entre les instances énonciatrices, et que l’une (on devine laquelle) parvienne à rendre l’autre complètement inaudible.

Au delà de cette bataille politique où tous les coups sont permis pour diaboliser un adversaire qu’il faut réduire au silence, se joue peut-être, souterrainement, le devenir de notre psychée collective, bientôt promise au naufrage dans cet océan de fake news où plus rien de vrai n’a d’importance. A quoi se raccrocher ? Comment tenir debout ? A quel « saint » se vouer ? Quelque chose comme une verticalité semble avoir déserté nos existences.

En proposant de réintégrer la question métaphysique à l’analyse de notre époque, Raphaël Liogier offre des outils pour penser cette « verticalité » disparue. Non pas nécessairement celle d’une transcendance religieuse instituée, que les Lumières ont largement détrônée de son piédestal. Mais celle d’un sacré suscitant une adhérence intime, authentiquement vécue : ce sacré qui répond à la nécessité de croire en quelque chose qui soit plus grand que soi, et qui inspire de la grandeur dans les conduites, plutôt que l’empilement dans les réussites matérielles. Souvenons-nous que ces Lumières, qui avaient largement démantelé l’empire des institutions religieuses sur l’imaginaire collectif, ne l’avaient pas fait sans un socle métaphysique puissant : c’est sous les auspices de l’Être suprême que furent déclarés les Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789.

Pour peu qu’on soit croyant, artiste ou révolutionnaire, on sait quelque chose de cet ordre de grandeur qui nous oblige ; on ne doute pas de cette dimension transcendantale qui nous environne, nous précède, nous surplombe et nous propulse à la fois. Mais précisément, on aura noté que ces manières-là d’exister sont à la peine (euphémisme douloureux), dans une époque qui ne jure que par le « success », accumulation infinie des signes formels de la réussite – en millions de dollars, d’euros ou de likes – qui forment désormais l’échelle exclusive de la valeur.

Il faut sacrément avoir la foi, aujourd’hui, pour persister dans l’exercice du Bien (on ose à peine lui mettre une majuscule), dans la lutte révolutionnaire ou dans l’aventure artistique sincère, en étant conspué par ses adversaires ou méprisé par toutes les instances de la véridiction officielle. Et sans doute aussi pour être un philosophe qui en rappelle l’impérieuse exigence, en 2026, dans l’océan de foutaises en quoi consiste l’essentiel de la conversation publique.

Judith BERNARD

Durée 77 min.

4 réponses à “D’une époque sans foi ni Loi”

  1. Maud Assila

    Bonjour, j’ai trouvé hyper intéressante la critique de Liogier sur le matérialisme « pur et dur ». Je n’avais jamais vu les choses ainsi et il me semble toucher juste (sur le constat et les conséquences : convocation de « fictions » comme horizons de dépassement). Merci à lui pour ce développement, ainsi que sur celui concernant le passage contemporain de la qualité à la quantité : on est effectivement en plein dedans… Ce qu’il dit en revanche sur le rapport au mensonge comme stade ultime du capitalisme est moins clair dans l’interview. Dire que tout est dans tout et inversement n’est pas très satisfaisant. Mais peut-être Liogier est-il plus explicite dans son livre. Dernière remarque : il a une tendance à prendre les mots dans leur sens premier, en s’appuyant sur leur racine ou leur composition et à s’en servir comme arguments. Comme s’il suffisait de ramener le mot à son sens originel pour asséner une vérité. Le langage est arbitraire, et les mots évoluent avec les sociétés selon de multiples facteurs. Pour le coup, ils sont de la matière pure, malléable, et prennent (dès leur apparition) la valeur qu’on veut bien leur donner. Les ramener à leur sens premier ne saurait constituer une preuve de quoi que ce soit. C’est un réflexe dont Liogier devrait se débarrasser dans ses raisonnements, à mon avis.

  2. Gerard Lebrun

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Raphal_Liogier
    La fiche Wiki de Raphaël Liogier est intéressante.
    J’ai bien aimé le passage sur la franc-maçonnerie et la laïcité dévoyée par quelques islamophobes à baudrier.
    Son regretté directeur de thèse Bruno Etienne lui a certainement donner de l’intérieur quelques clés sur cette spiritualité dévoyée. Ce n’était pas le sujet du jour, mais j’aurai bien aimé qu’il développe.
    Je vais probablement acheter son livre pour essayer de comprendre quelques autres passages qui me sont pour le moment passés au-dessus de la tête.
    Sur le commentaire de Maud Assila « le mot à son sens originel pour asséner une vérité » c’est effectivement agaçant à la longue, mais je pense qu’il le fait à dessein sur le sujet même de son livre : les post-vérités.

  3. titou

    le début est effroyable avec Epstine et Wenstine , bon on n’a pas eu Einstine!! Epstine est pourtant un pote du Tibétain qu’il aime beaucoup: la pédophilie doit transcender sa pensée …Ce n’est pas lui qui va nous ouvrir des portes pour contrer l’oligarchie occidentale bien réelle qui gouverne ce monde et ce n’est pas complotiste : il n’y a que les aveugles qui ne veulent pas voir; quant à la libération de l’être elle passe plus par le divin intrinsèque que par une religion instituée.

  4. Abracadabra

    La transcendance telle que Lioger l’explique est très proche du concept de sublimation, et son analyse recoupe très largement l’homme unidimensionnel et la désublimation répressive de Marcuse.

Laisser un commentaire

Fermer X