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D’une époque sans foi ni Loi
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C’est devenu la langue naturelle du « système » : le mensonge. Quotidiennement, l’actualité fournit son lot d’affabulations plus ou moins fantaisistes, relayées à l’unisson par la presse. Telle « citation » de Francesca Albanese, qu’elle n’a jamais prononcée, est ainsi vigoureusement dénoncée pendant plusieurs jours par tout un tas de politiques très énervés, manifestement déterminés à ne pas prêter la moindre oreille aux démentis et aux preuves que l’intéressée produit pourtant sans relâche. Même emballement, mêmes faux procès, avec des propos imaginairement attribués à Jean-Luc Mélenchon, ou à quiconque est porteur d’une voix dissidente.
La puissance du feu médiatique permet à chaque fois de faire beaucoup de bruit avec des racontars apocryphes, et accoutume les foules à un rapport au langage pour le moins « décomplexé » ; peu importe désormais que les mots circulant dans l’espace public flottent inconsistants, indépendamment des faits ou des vérités. Ce qui compte est le rapport de force entre les instances énonciatrices, et que l’une (on devine laquelle) parvienne à rendre l’autre complètement inaudible.
Au delà de cette bataille politique où tous les coups sont permis pour diaboliser un adversaire qu’il faut réduire au silence, se joue peut-être, souterrainement, le devenir de notre psychée collective, bientôt promise au naufrage dans cet océan de fake news où plus rien de vrai n’a d’importance. A quoi se raccrocher ? Comment tenir debout ? A quel « saint » se vouer ? Quelque chose comme une verticalité semble avoir déserté nos existences.
En proposant de réintégrer la question métaphysique à l’analyse de notre époque, Raphaël Liogier offre des outils pour penser cette « verticalité » disparue. Non pas nécessairement celle d’une transcendance religieuse instituée, que les Lumières ont largement détrônée de son piédestal. Mais celle d’un sacré suscitant une adhérence intime, authentiquement vécue : ce sacré qui répond à la nécessité de croire en quelque chose qui soit plus grand que soi, et qui inspire de la grandeur dans les conduites, plutôt que l’empilement dans les réussites matérielles. Souvenons-nous que ces Lumières, qui avaient largement démantelé l’empire des institutions religieuses sur l’imaginaire collectif, ne l’avaient pas fait sans un socle métaphysique puissant : c’est sous les auspices de l’Être suprême que furent déclarés les Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789.
Pour peu qu’on soit croyant, artiste ou révolutionnaire, on sait quelque chose de cet ordre de grandeur qui nous oblige ; on ne doute pas de cette dimension transcendantale qui nous environne, nous précède, nous surplombe et nous propulse à la fois. Mais précisément, on aura noté que ces manières-là d’exister sont à la peine (euphémisme douloureux), dans une époque qui ne jure que par le « success », accumulation infinie des signes formels de la réussite – en millions de dollars, d’euros ou de likes – qui forment désormais l’échelle exclusive de la valeur.
Il faut sacrément avoir la foi, aujourd’hui, pour persister dans l’exercice du Bien (on ose à peine lui mettre une majuscule), dans la lutte révolutionnaire ou dans l’aventure artistique sincère, en étant conspué par ses adversaires ou méprisé par toutes les instances de la véridiction officielle. Et sans doute aussi pour être un philosophe qui en rappelle l’impérieuse exigence, en 2026, dans l’océan de foutaises en quoi consiste l’essentiel de la conversation publique.
Judith BERNARD

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