Choses vues du fascisme

avec Nathalie QUINTANE
publiée le
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animée par Louisa YOUSFI

On pourrait dire que ce livre commence là où, d’ordinaire, on ne commence pas. Dans ce qui ne fait pas événement. Une chute au supermarché, une remarque pendant un repas, une affiche croisée trop vite dans la rue, une scène qui ne mène nulle part. Soixante-dix fantômes (La Fabrique, 2026), le dernier livre de Nathalie Quintane, s’écrit depuis cet endroit précis : celui du presque rien, du banal, du quotidien tel qu’il se répète sans bruit, sans récit central, sans thèse explicite, sans montée dramatique. Mais à mesure que ces scènes s’accumulent, quelque chose se met en place. Une inquiétude diffuse. Une modification presque imperceptible des gestes, des regards, de ce qui se dit et de ce qui ne se dit plus. Les fantômes dont il est question ici ne sont ni symboliques ni lointains : ils appartiennent très concrètement à notre présent politique. Ils prennent la forme d’un fascisme qui ne s’annonce pas encore comme tel, qui ne porte pas toujours ses signes les plus reconnaissables, mais qui circule à bas bruit, par faibles signaux. Ce livre ne décrit donc pas l’arrivée franche d’un régime, il travaille un seuil : cet espace trouble où l’on ne sait plus très bien si le fascisme est en train d’advenir ou s’il est déjà là, partiellement, inégalement réparti selon les corps et les vies. 

Cette émission propose d’ouvrir une conversation à partir de ce point précis : comment écrire le fascisme quand il ne se donne pas encore comme événement, mais comme climat ? Que peut la littérature face à ce qui se normalise, face à l’oubli, face à cette coexistence troublante entre lucidité et torpeur ? Que peut une littérature qui refuse le discours explicatif, la pédagogie, la posture d’autorité, face à un moment politique qui avance en se rendant acceptable ? Que signifie écrire lorsque les récits sont déjà identifiés, les gestes politiques neutralisés, les dispositifs formels reconnus — parfois récupérés — avant même d’avoir produit leurs effets ? Que peut une écriture fragmentaire, retenue, non démonstrative, dans un moment où d’autres récits, plus autoritaires, occupent l’espace du sens sans complexe ni scrupule ? Il est donc question non seulement du fascisme comme horizon politique, mais des formes littéraires capables — ou non — de l’affronter sans rejouer les figures du grand discours, du prophétisme ou de la dénonciation attendue. Une discussion sur ce que devient la littérature critique dans un régime « pré-fasciste » : ses limites, ses risques, ses renoncements possibles, mais aussi ce qu’elle continue d’inventer, de déplacer, de maintenir ouvert, quand le réel, lui, travaille à se refermer.

Louisa YOUSFI

Pour prolonger

Durée 70 min.

3 réponses à “Choses vues du fascisme”

  1. Alain Muller

    Très franchement… ça fait longtemps… que je n’avais pas entendu un échange aussi intelligent… subtil… éclairant les marges et l’opacité de l’époque… autant du côté de l’auteure que de celui de l’interlocutrice… MERCI !!!

  2. franck

    ❤❤❤

  3. Anotyne Nouel

    Louisa <3, elle nous avait manqué
    Super la fin de l'interview, ça donne envie de se remotiver à écrire

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