Autogestion générale

avec Guillaume ETIÉVANT
publiée le
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animée par Judith BERNARD

C’est un slogan qu’on n’entend pas beaucoup dans les manifs : « Autogestion générale ! « . Quelles manifs, d’ailleurs ? Les mobilisations sociales autour du travail ne brillent en ce moment ni par leur nombre ni par leur intensité… Ponts de mai, canicule précoce, attentisme électoral (la perspective des élections présidentielles semble déjà former l’horizon exclusif de toutes les conflictualités politiques nationales) : tout conspire à nous hébéter…

Plutôt que de se laisser liquéfier par cet été avant l’heure, on peut en profiter pour prendre un peu de recul, méditer à ce qui nous manque, et s’en ressaisir. De la souveraineté, par exemple. Pas seulement sur les orientations de politique générale, auxquelles les citoyens veulent de plus en plus être associés, comme l’a montré la revendication du RIC portée par le mouvement des Gilets jaunes. Mais sur nos lieux de travail. Décider ce qu’on produit, comment on le produit ; à quel prix, dans quelles conditions, pour quel monde. C’est un levier d’action majeur pour sortir de la souffrance au travail, s’émanciper d’un productivisme et d’un extractivisme infiniment toxiques, et orienter la production conformément à l’urgence écologique. Et même pour sortir du capitalisme.

C’est la méthode proposée par Guillaume Etiévant, et le sous-titre de son livre : « Sortir du capitalisme : méthode ». Expert économique auprès des Conseils Economiques et Sociaux des entreprises, c’est un économiste de terrain, parfaitement informé des réalités les plus concrètes de la vie des entreprises : il n’ignore rien des innombrables souffrances vécues par les travailleurs, rien non plus des copieuses marges financières dont se gavent les actionnaires, et situe le problème exactement où Lordon le pointait dans son dialogue avec Mélenchon : la propriété lucrative. Puisqu’être propriétaire de l’outil de production assure d’être maître de son propre destin comme du destin collectif, c’est là qu’il faut taper.

Mais plutôt que de le faire par en haut et d’un seul coup, par la main d’un État dont l’appareil serait tout soudain conquis par une gauche de rupture qui en profiterait pour tout réquisitionner et exproprier brutalement les seigneurs d’hier, Etiévant préconise une méthode progressive, comme un goutte à goutte qui vidangerait peu à peu la puissance du capital. Dans chaque entreprise, d’année en année, une part substantielle du profit deviendrait la propriété des salariés, qui n’en tireraient pas de dividendes (il faut en finir avec ce principe selon lequel la propriété est par elle-même une source de revenu), mais des voix au conseil d’administration où se décide l’orientation de la production. A terme, ils deviendraient les seuls maîtres à bord, et le capital serait dépouillé de sa profitabilité comme de son pouvoir de nuisance.

Une telle progressivité, on l’aperçoit, n’abaisse nullement le niveau de conflictualité : l’enjeu, pour le capitalisme, est existentiel. À peine aura-t-on annoncé la couleur qu’il poussera les hauts cris, brandira l’arsenal de la défense de ses intérêts et arguera que rien ne nous autorise à une telle spoliation des actionnaires, ces « héros » qui prennent « tous les risques » et sans qui rien, paraît-il, n’est possible ; on aura la BCE, la commission européenne et les marchés contre nous.

De fait, règlementairement, rien actuellement ne le permet ; il faudrait sortir de l’Union Européenne, réviser la Constitution, restaurer un circuit de financement indépendant des marchés… ce serait un sacré bordel. Alors quel est l’intérêt de cette progressivité ? Peut-être celui de nous faire renouer peu à peu avec notre propre souveraineté sur le travail : l’idée n’en est pas nouvelle et d’illustres précédents autogestionnaires ponctuent l’Histoire depuis la Commune de Paris où elle vécut 72 jours jusqu’à l’expérience yougoslave du XXème siècle où elle persista près de trois décennies. Il y a des leçons à en tirer, des échecs à corriger, un apprentissage à reprendre ; cet apprentissage doit être le fait des travailleurs eux-mêmes, œuvrant à leur propre émancipation par la conquête progressive de la propriété de l’outil de production. Etre réellement maître de son travail ne s’improvise pas, et ne se décrète pas non plus : il y faut du temps, et d’abord l’idée que c’est possible, désirable, efficace et durable. C’est cette idée qu’Etiévant cultive, et c’est à la diffuser qu’il s’emploie – puisse-t-il être largement entendu.

Judith BERNARD

Durée 81 min.

Une réponse à “Autogestion générale”

  1. Alain Ranier

    Entretien très intéressant ,sur la partie critique , en particulier à propos l’absence du thème du travail dans les programmes des partis de gauche de rupture et au moment des gilets jaunes. Pareil pour les centrales syndicales. Cependant, je suis témoin que localement on s’empare de ces sujets et que l’on cherche à utiliser les enquêtes pour risque grave permises par le CSE pour mettre en place des espaces d’échange sur le travail et subvertir un chouia le lien de subordination.

    C’est pour cela que je suis un peu resté sur ma faim dans une autre partie ; je n’ai pas entrevu un développement conséquent entre « démocratie au travail », organisation, et fin de la souffrance au travail. Ceci semble être postulé comme allant de soi. Pourquoi ce manque ?La durée de l’entrevue qui ne permet pas de tout développer, sans doute.

    Mais j’approuve totalement l’ambition de ce livre . S’il permettait que les partis de gauche de rupture (aka LFI, en fait) s’emparent du sujet du travail et de la question de la propriété lucrative des moyens de production et enrichissent leurs programmes dans ce sens, il aura été utile.

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