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Emancipations : l'intersectionnalité en débat

Dans le Texte

Albert Ogien

Pour l'instant, on perd : la récente défaite du front social dans la bataille contre la réforme des retraites n'est pas belle à regarder. Elle oblige pourtant à un exercice de lucidité : ni l'opposition à l'Assemblée, ni les organisations syndicales, ne sont parvenues à construire une résistance suffisamment puissante pour faire obstacle au projet macroniste, néolibéral jusqu'à l'autoritarisme le plus assumé, qui continue d'avancer façon bulldozer sur le boulevard que lui ouvrent les dispositifs de la 5ème République, particulièrement adaptés à une gouvernance illibérale.

Est-ce à dire que les outils institutionnels ne sont plus adéquats pour faire avancer la lutte pour l'émancipation ? C'est l'une des hypothèses d'Albert Ogien, qui observe en sociologue depuis des années la manière dont de nouveaux sujets politiques s'auto-organisent, et développent, en dehors des organisations traditionnelles, des pratiques relevant de l'activisme. A partir de leur expérience singulière et de leur propre expertise de l'oppression, ces militant.e.s font le choix de l'autonomie et de la politique extra-parlementaire : parce que leur propre condition n'est pas suffisamment prise en compte dans les partis et les syndicats, parce que le discrédit qui pèse sur ces vieux outils politiques soupçonnés d'être des agents de coopération du système éloigne les nouvelles générations avides de plus de radicalité, parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même et qu'on n'a pas le temps d'attendre que ces appareils obsolètes procèdent à leur mise à jour, les forces de la lutte contemporaine se cristallisent autour de nouvelles subjectivités politiques, qui ne s'inscrivent plus dans l'antagonisme travail/capital qui a structuré la lutte pour l'émancipation pendant un siècle : ce sont désormais les droits des femmes, des homosexuel.le.s, des racisé.e.s. qui polarisent leurs combats.

Au détriment de la lutte contre le capitalisme, système organisateur auquel toutes les autres oppressions seraient consubstantielles ? C'est le procès qui est fait à ces "politiques des identités", souvent jugées insuffisamment articulées à la lutte des classes, et accusées, entre autres, de renoncer à un projet d'émancipation universel. L'hypothèse de travail d'Albert Ogien consiste à supposer que ces combats particuliers contribuent au contraire à l'émancipation collective, qu'ils permettent objectivement de faire avancer les droits des "communautés" qu'ils représentent et sont autant de points marqués, peu à peu, contre la domination sous toutes ses formes.

Il faut évidemment y regarder de plus près, car il n'est pas rare que ces mouvements se heurtent les uns les autres sur le terrain des luttes concrètes, et qu'ils soient instrumentalisés les uns contre les autres. A défaut d'une institution fédératrice - un parti, justement - une très grande conflictualité peut alors consumer leurs forces politiques amenées à entrer en concurrence les unes avec les autres ; pour Albert Ogien, c'est la marque même de la vie politique : elle ne s'y épuise pas, elle s'y réalise pleinement, et réclame d'être regardée sans mépris ni découragement. Le regard qu'il cultive devant ces pratiques politiques diverses et tumultueuses se veut au contraire animé par la confiance - dans l'intelligence collective, dans la capacité des concerné.e.s à prendre en main leur destin, à délibérer et à arbitrer conformément à l'intérêt général : c'est ce qu'il appelle son "optimisme stratégique". 

Nous mettons en ligne cette émission après plusieurs jours d'émeutes en réaction au meurtre de Nahel par un policier, dans le cadre d'un refus d'obtempérer. Des quartiers entiers s'embrasent, des manifestations dénoncent les violences policières et le racisme systémique, les rassemblements en soutien aux Soulèvements de la terre, qui font l'objet d'une dissolution administrative, convergent avec les mobilisations à la mémoire de Naël, dans une exigence de justice : il est certain que de la puissance politique se constitue là, dans ces pratiques activistes échappant à toute forme d'institutionnalisation. La question de la mutation de cette puissance explosive en conquêtes politiques fermes est au coeur de notre entretien, tourné avant cette énième tragédie. 

Judith BERNARD

Dans le Texte , émission publiée le 01/07/2023
Durée de l'émission : 75 minutes

Commentaires

4 commentaires postés

Vraiment tres instructif a partir de ce qui est rarement rappelé sur la généalogie de 5 Stelle et sur le déni du savoir des classes populaires.

Par Marianne Van Leeuw Koplewicz, le 12/07/2023 à 10h58

Merci pour cet entretien très intéressant, où l'on apprend plein de choses. Je ne partage pas l'avis de titou : Albert Ogien (et non Augien) ne me semble pas être un doux rêveur, mais quelqu'un de bien informé, même si on n'est pas obligé de partager ses points de vue. J'ai trouvé très intéressant, notamment, ce qu'il dit sur le mouvement cinq étoiles, sur Podemos, sur la CGT et sur Extinction Rebellion.
J'aimerais aussi intervenir sur le début de l'entretien. L'idée que la lutte des classes est centrale et qu'il ne faut pas se disperser avec des combats périphériques est une idée ancienne et régulièrement réactivée. A titre d'exemple, le Monde diplomatique avait publié en 2008 un article d'un universitaire états-unien qui allait dans ce sens :
https://www.monde-diplomatique.fr/2008/06/MICHAELS/15969
C'est en partie pour réfuter cette idée que j'ai écrit il y a quelques années un billet de blog, où j'essayais de montrer qu'on n'a pas à choisir entre la lutte des classes et des combats dits "sociétaux" :
https://blogs.mediapart.fr/j-grau/blog/050317/que-choisir-la-lutte-des-classes-ou-l-antiracisme

Par J. Grau , le 03/07/2023 à 10h16

J'ai particulièrement apprécié cet entretien avec Ogien, que je ne connaissais pas. Merci Hors-Série !

Par PIERRE-NICOLAS CHERADAME, le 03/07/2023 à 00h49

Merci de m'avoir fait découvrir ce gentil rêveur! Si le mur arrive rapidement , comme monsieur Augien le prétend , alors les petites avancées ne suffiront pas . Le mouvement 5 étoiles n'a même pas été capable d'arrêter le TAV! L'oligarchie n'a pas l'intention de lâcher les rênes du pouvoir et les masses ne connaissent plus rien de ce qui a fait la force des "travailleurs" dont B Thibault a été le fossoyeur. L'individualisme est triomphant et les révoltes sectorielles sont bien vite rendues inopérantes par le pouvoir avec les forces de l'"ordre".En Grèce : c'est pire que tout et en Espagne , la fin est annoncée.Les écolos sont pour la guerre et sont dominées par les partisans du jardinage. Ce monsieur ne s'est jamais frotté au "dialogue avec l'état ou même local.
les groupes de pression continuent de nous empoisonner avec leurs pesticides de synthèse et détruisent la survie même de l'espèce humaine. Il est vrai que l'eugénisme reprend de jolies couleurs et que la gestion covidienne a étouffé toutes velléités de rébellion .
La france est un pays raciste qui se plait à soutenir les néonazis où qu'ils se trouvent. On est plus proche de la décadence que de la décroissance.

Par titou, le 01/07/2023 à 22h03