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The Yards de James Gray

Dans Le Film

Jérôme Momcilovic


En voulant analyser les plus beaux films contemporains, Dans le film n'aurait pas pu ignorer plus longtemps la filmographie de James Gray. D'un commun accord avec notre collaborateur et invité Jérôme Momcilovic, auteur d'un texte très sensible et synthétique sur le cinéaste, notre choix s'est porté sur The Yards. Car il y a tout Gray dans The Yards: le héros dostoïevskien, l'observation vériste et macroscopique d'un milieu, le goût du réel  (on pense à The Wire, série contemporaine au film), la lutte des classes comme ultime grille de lecture du monde, le fait autobiographique déliré en grande fresque où aucun des personnages ne parvient à s'arracher aux tentacules de la famille assimilée ici, comme chez Coppola, à une mafia. Plus que des thèmes, c'est d'abord et surtout par la forme que James Gray exprime sa vision d'artiste, sa philosophie intime où chaque acte semble être pris dans la glu du passé et des déterminismes de toutes sortes (son travail sur la lumière), où le héros échoue presque toujours à accomplir un acte libre, c'est-à-dire un acte héroïque. Alors oui, il était temps de se pencher méthodiquement sur l'oeuvre et les motifs obsédants de James Gray, à travers un film qui les convoque tous et à propos duquel le cinéaste avait cette belle formule : "je voulais faire un film épique sur la classe ouvrière, mais sans roi."

Qui sont ses héros qui ne sont pas des rois ? Dans le flux de belles citations notées pour préparer cette émission, il y a cette remarque à laquelle je repense souvent et que James Gray prononce à propos Two Lovers (2008): "En lisant Les Nuits blanches, il m'a semblé clair que Dostoïevski parlait de personnes qui, en 2007, seraient accro aux antidépresseurs. Dans la Russie du 19ème, les gens n'avaient pas cette chance, ils étaient tout simplements absents, bizarres." Cela n'a l'air de rien, mais j'ai le sentiment que tout le cinéma de James Gray se loge dans cette remarque. "Absents, bizarres", l'air recroquevillé de ses héros: des vieux garçons, des fistons à fleur de peau qui essayent de faire bonne figure dans cette époque qui n'est pas la leur. Des personnages du 19ème qui se retrouvent à prendre le métro, à aller en boîte de nuit, à tenter comme ils peuvent d'être des citoyens "socialement productifs" alors que tout chez eux transpire l'anachronisme, l'émotivité réprimée et au bord d'imploser, l'affectivité d'un autre siècle.


L'action libre est-elle possible ? Qu'est-ce qu'un héros d'aujourd'hui ? L'émotion est-elle encore légitime ? Ces questions sont celles de Gray, les nôtres aussi et celles de ses personnages, alter egos à peine voilés, êtres de fiction qui expriment pour lui cette malédiction de l'homme trop sensible qui tente d'agir dans un monde vulgaire, indifférent (le système hollywoodien dans son cas précis). Son oeuvre porte en elle une réussite (car elle se fait) mais aussi le constat d'un échec, d'une brisure, puisqu'elle est toute entière traversée par une profonde mélancolie, une bile noire qui passe d'un film à l'autre. Noir primitif d'où émerge justement, comme nous l'explique Jérôme Momcilovic, ses fictions et ses images - qui menacent toujours de réintégrer l'obscurité. Ils sont rares les cinéastes qui font avec cette bile, qui cultivent un rapport aussi frontal et aussi adulte au récit et à sa croyance, qui ne détournent pas le regard. Ils sont les funambules de notre époque, tenant et nous faisant tenir tout entiers sur le fil de l'émotion alors que tout nous incite à faire de nous des spectateurs bien de notre temps. Pas absents, pas bizarres.

Murielle JOUDET

 

Dans Le Film , émission publiée le 28/09/2019
Durée de l'émission : 97 minutes

Regardez un extrait de l'émission

Commentaires

6 commentaires postés

Très bonne émission, merci.

Par Winston Zweig LPL, le 27/10/2019 à 12h12


bravo pour cette émission extrêmement enrichissante avec in intervenant virtuose qui manie la langue avec dextérité jouissif cette émission j'ai hâte de vous retrouver

Par bernejo, le 19/10/2019 à 16h48

Merci pour cette découverte, je ne connaissais pas ce réalisateur. Ses problématiques et l'analyse que vous avez faite de son esthétique m'intéressent beaucoup. J'espère que ce n'est pas de la surinterpretation comme l'affirme "Charles" dans un commentaire plus bas.

Par Philomène, le 06/10/2019 à 17h04

Murielle, bravo! Cette émission est super bien! Pourquoi? Je ne sais pas très bien. J'aime James Gray depuis longtemps mais je ne le connaissais pas comme ça. Votre invité et vous même savent communiquer leurs affections.

Je vois derrière vous, à chaque émission l'affiche de "klute". J'aimerais tellement que vous me parliez de ce film vite vu à 19 ans et qui ne m'avais pas marqué à l'époque. Aujourd'hui, cette affiche m'obsèdes en regardant vos émissions. Dites-nous-en plus, je vous en prie.

Par Rémi Gendarme, le 04/10/2019 à 12h25

"c'est beau mais c'est triste", le confort du liquide amniotique éclairant "la volupté de la mort". et la famille qui tire les ficelles... des "marionnettes d'ici bas font trois petits tours et puis s'en vont".

Par luc lefort, le 30/09/2019 à 08h39

Toujours un plaisir d'écouter le brillant Jérôme Momcilovic, même s'il ne m'a cette fois pas convaincu sur James Gray, cinéaste très surestimé par la critique française.
J'aurais d'ailleurs aimé qu'on revienne un instant sur la différence de réception critique entre la France et les Etats-Unis. Notamment s'agissant de la Nuit nous appartient, film descendu par la critique américaine car trop macho, sans réel personnage féminin, avec des punchlines de cow-boys (un peu le même genre de reproches, toutes proportions gardées, qu'on fait chez nous à un mec comme Olivier Marchal). Momcilovic l'a dit à plusieurs reprises, c'est quand même du cinéma de petit garçon...Pour The yards, la presse outre-atlantique a aussi pointé du doigt, outre les qualités évidentes de photographie et de direction d'acteurs, l'aspect un peu morne et terne du film, qui me frappe en revoyant les extraits dans cette émission. La comparaison avec la scène du Parrain est d'ailleurs très cruelle pour Gray.
Je trouve pour le moins excessif de parler de lutte des classes dans la filmo de Gray, qui est nulle part me semble-t-il ou alors dans un sens restreint, et appauvri, de vague déterminisme social. Le travail de la bourgeoisie à maintenir sa position de domination aux dépens de la classe ouvrière (c'est ça, la lutte des classes), on ne le voit nulle part chez lui. Alors oui, il y a bien quelques scènes dans Two Lovers, un peu pataudes quand même, pour montrer qu'il existe des classes sociales aux US, mais ça ne va quand même pas très loin (ce que Momcilovic appelle avec une belle indulgence la "subtilité de James Gray"), c'est comme souvent chez lui très scolaire et peu original - les bourgeois écoutent de l'opéra, pas les prolos.
Enfin, il est étonnant, à mon sens, de qualifier de grand cinéaste un réalisateur qui n'a que 7 films au compteur et dont on est d'accord pour dire que les 3 derniers sont décevants...

Par Charles , le 29/09/2019 à 10h51