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La sociologie en roue libre

Aux Sources

Arnaud Saint Martin et Jérôme Lamy

Dans l'introduction du long texte d'explication et d'argumentation qui avait suivi la révélation du canular dont ils étaient les auteurs et qui avait pris pour cible la revue Sociétés et son directeur Michel Maffesoli, les sociologues et animateurs du Carnet Zilsel, Arnaud Saint-Martin, Jérôme Lamy et Manuel Quinon expliquaient  :


"Nous sommes convaincus qu’il est indispensable de provoquer la discussion  scientifique. Et par tous les moyens s’il le faut. Y compris le canular, c’est-à-dire le moyen le moins attendu – mais pas le moins pertinent – de signifier des oppositions frontales".


Quelques mois plus tard, ce sont cette fois deux philosophes qui choisissaient le même mode d'action, le canular, pour s'en prendre cette fois à une "figure" de la philosophie française, Alain Badiou, dont ils estimaient qu'il était assez représentatif de certaines dérives de leur discipline. Dérives qui, selon eux, conduisaient à un effet d'image désastreux puisque "de nombreuses personnes intelligentes et cultivées sont hermétiques à pareille prose et en tirent la conclusion que toute la philosophie est une sorte d’étalage de mots compliqués liés par un vague sens mystique propre à l’auteur".

Qu'on s'entende ou pas sur le procédé du canular comme outil de critique, la discussion scientifique que les animateurs du carnet Zilsel appellent de leurs vœux est effectivement indispensable et passionnante. Des centaines de questions se bousculent dans ma tête  : comment évaluer la qualité et le sérieux des productions en sciences sociales  ? La sociologie est-elle une science, ou, comme le dit Michel Maffesoli, n'est-elle qu'une "connaissance" ? Comment critiquer les excès de certains courants philosophiques et théoriques sans tomber dans l'anti-intellectualisme  ? Est-ce que réussir à faire publier un canular dans une revue qui se revendique de la pensée d'un “grand intellectuel”, c'est réussir à démontrer que ce même grand intellectuel est une imposture  ? Ce qui a l'air d'avoir du sens en a-t-il vraiment  ? Et ce qui a l'air de n'en avoir aucun, n'en a-t-il vraiment aucun  ? Pfffiou ça commence à devenir n'importe quoi mes questions...

Et c'est, à mon sens, bien là un des grands dangers pour des gens comme moi, qui multiplient les occasions de croiser du "bullshit". Il m'arrive de lire régulièrement les pages débats/idées/tribunes des grands quotidiens, et il m'arrive aussi assez souvent de tenir entre les mains des essais de sciences sociales aux titres clinquants et prometteurs où je crois déceler la promesse d'une idée originale et intéressante.


Alors je les ouvre. Et puis je les lis. Mais il arrive quand même assez régulièrement que j'aie, comment dire..., un peu de mal à comprendre ce que l'auteur cherche réellement à me dire. Parfois je persévère et je finis par croire que j'ai à peu près saisi le sens du message mais avec une grosse incertitude. En revanche, quand malgré mes efforts (voire le coup de fil à un ami), je ne comprends rien de rien, alors je peste, je râle, je fulmine et je me dis que, quand même, la recherche est un service public, et qu'en tant que tel, elle se doit d'être un minimum accessible à des lecteurs qui pourraient potentiellement en tirer une quelconque utilité. Evidemment je ne pense pas qu'il faille que chaque chercheur ramène son registre de langage au niveau de l'âne Trotro, mais j'ai tout de même la vague impression qu'il y a, chez une partie des intellectuels français, une certaine affection pour la prose hermétique, mystérieuse, obscure, absconse, qui semble être à leur yeux un gage de sérieux.

Vous me direz : il y a beaucoup de conneries qui sont dites de façon très claire sur les plateaux de télé ou de radio. Ou alors que les penseurs visés par le Carnet Zilsel, lorsqu'ils s'expriment dans les médias, le font de manière tout à fait limpide. Et vous aurez raison. Mais les animateurs du Carnet n'ont pas pour seule ambition de moquer le style fumeux et le manque de clarté. Ils posent surtout la question de ce qui fonde la légitimité de ces intellectuels. Est-ce leur travail de recherche  ? Leur respect de certains critères méthodologiques partagés par leurs pairs ? Leur solide connaissance du sujet sur lequel ils prétendent donner un avis éclairé ? Et si de ce côté là, ni le sérieux, ni la rigueur ne sont au rendez-vous alors il faut le dénoncer et dire que leur propos n'a pas plus de valeur que le mien ou celui de mon marchand de journaux (un homme tout à fait perspicace au demeurant).

Le carnet Zilsel c'est ici : https://zilsel.hypotheses.org

Pour un rappel du Canular Sokal vous pouvez aller faire un tour sur la chaine youtube "Hygiène mentale" qui propose des formats courts bien fichus:

https://www.youtube.com/watch?v=ZSI5IK8Lu8s

 

 

 

Aux Sources , émission publiée le 02/07/2016
Durée de l'émission : 81 minutes

Regardez un extrait de l'émission

Commentaires

14 commentaires postés

Ne peut-on être "sérieux" sans se croire sans cesse redevable d'exhiber sa "scientificité"?
Je rappelle que, même si des bases scientifiques doivent s'acquérir, la médecine - même moderne et occidentale! - relève davantage d'un art que d'une science : face à telle ou telle pathologie, on ne va pas forcément prescrire les mêmes stratégies thérapeutiques ni les mêmes molécules ni les mêmes posologies selon la personne clinique en face (dans sa polydimensionnalité physique, psychologique, sociologique ou même spirituelle via les interdits alimentaires, transfusionnel, etc.), selon les risques épidémiologiques environnementaux (contagiosité, épidémie, pandémie, etc.)...

En tant que psychologue, il me semble que combattre ceux que l'on prend pour des charlatans à coups d'arguments est plutôt sain, mais s'en référer à un cadre stable et tenu pour acquis d'une "scientificité" (euphémisme pour ne pas dire "science") de la sociologie - et qui n'est pas spécialement de surcroit explicitée ni en prémices ni in fine - je trouve ça assez stérile au final. A priori, témoigner d'un idéal de la "Science" si élevé et si omnipotent dans le réglage des choses humaines n'est pas toujours très rassurant, surtout en sciences humaines ou sociales : le débat d'idées n'est pas à proprement scientifique mais dialectique voire rationnel, et surtout il comporte toujours aussi un impondérable irrationnel (cf. rhétorique, hypnose/suggestibilité, psychologie "des foules", etc.). La science ne tranche pas l'humain comme un dictionnaire trancherait un lexique (et même ça c'est faux : tout dictionnaire est lacunaire!); en sciences sociales/humaines et au mieux, l'humain déduit (et crée) une science à partir d'observations/réflexions apparaissant suffisante pour lui pour choisir de les mettre au premier plan. Et chacun peut y consentir ou y objecter ce qu'il veut : là pour moi est le véritable débat scientifique en sciences humaines. La Science ne va pas "révélée" la Sociologie comme le Dieu de Moïse lui avait révélé les 10 commandements. L'humain (à mon sens) déborde la science car il en est un acteur (et heureusement!). Abandonner ce point crucial nous ferait vite dérailler vers des délires épistémo-scientifiques de type "expériences à la Mengele" ou transhumanisme décomplexé dès que certaines digues sociales cèdent... C'est d'ailleurs précisément ce que montre la science "quantique" : pas de résultat d'expérience (juste un potentiel probabiliste) sans qu'un observateur observe (et fige la probabilité en résultat)... Bref, ça va loin mais la vidéo m'y pousse.

Je reformule autrement : pourquoi, concernant des thèses/hypothèses de sociologie, recouvrir un combat légitime qui est idéologique et politique (dénonçant faux-débats ou fallacieuses priorités, contre-argumentant, "déconstruisant" même, innovant, etc.), pourquoi le recouvrir d'un supposé blanc-manteau de "scientificité" auto-clivant et nous garantissant, de sa seule invocation, être du "bon coté du vrai" (...c'est-à-dire du côté de "La" science)? Pourquoi, en sociologie, ce serait la scientificité "supposée neutre et objective" qui trancherait à notre place une position à mon sens bien davantage idéologique et politique que "scientifique"?

La sociologie est un sport de combat disait Bourdieu (autre imposteur scientifique?), mais c'est précisément car elle ne peut pas être une Révélation scientifique à l'unisson...!

Ex : Dire que 60% des musulmans des quartiers populaires votent Mélenchon (...réserve faite sur l'aspect purement déclaratif de l'échantillon) n'est pas plus ou moins scientifique qu'une autre étude qui dirait que c'est 40%... Mais aucun échantillonnage n'est juste : on accorde juste préférentiellement davantage de foi à l'un ou à l'autre selon nos critères (nb de personnes, lieu de l'enquête, réputation des sondeurs, mathématique statistique appliquée, etc.) et au besoin on argumente, mais ce n'est généralement pas un seul différentiel de scientificité qui va invalider unanimement un des deux sondages, et nous orienter avec totale transparence quand on travaille en sciences dites "molles" (c'est-à-dire sur du déclaratif humain, avec des expérimentateurs eux-mêmes humains donc forcément non "neutres"...). Quant au "saut interprétatif" de dire pourquoi ils ont voté Mélenchon, on est encore plus loin de la scientificité. Et pourtant certains sociologues peuvent néanmoins émettre des hypothèses qui, bien que non "scientifiques" peuvent s'avérer parfois pertinentes, parfois heuristiques : la sociologie comporte aussi une part spéculative, et c'est pourquoi il convient juste de la soumettre à la pensée critique. La sociologie n'aura jamais la neutralité scientifique de l'arithmétique, et tant mieux!, car précisément c'est une science humaine/sociale!

Imaginons un instant une "histoire scientifique" une et indivisible... On sait bien qu'il n'en est rien : que chaque époque et chaque historien souligne tel point, en délaisse voire en omet un autre, que les techniques historiographiques, archivistiques évoluent de même... Même si c'est désagréable à entendre, l'histoire (tant la nôtre la plus intime que la "grande" qui l'englobe) se récrit à chaque instant en s'orientant du sujet historien, qui lui-même s'oriente de telle ou telle école, telle ou telle influence (et de cette écriture se nourrit d'ailleurs notre futur, mais c'est une autre histoire...) : bref, une histoire qui ne déclencherait nulle controverse serait assez suspecte... et assurément transitoire! Car l'histoire, la science historique est une science humaine, non une Science-Histoire à révéler une fois pour toute. On peut arguer de privilégier telle ou telle archive, telle ou telle méthode... mais on ne peut arguer de "l'objectivité", la "neutralité" ou d'un "universalisme" scientifique qui mettrait tout le monde d'accord sur UN récit historique indéboulonnable : c'est ça "faire de l'histoire", sinon un ordinateur ou un algorithme suffirait (...et les journaux médiatiques ne seraient que copié-collé-clôné de "L'Information" - c'est d'ailleurs pour ça que quand on a cette impression comme en ce moment en France, on est bien mal barré!).

Je parlerai à présent généralement du canular Sokal/Bricmont (et notamment de leurs conclusions sur Lacan et les penseurs structuralistes), bien plus que des invités et de leur propre combat contre Maffesolli (combat que je partage mais politiquement parlant, mais pas au nom de La-science une et indivisible!). Encore une fois, déjouer les mystificateurs en argumentant c'est bien et sain mais, pour ce faire, n'arguer que du sceau de la scientificité (scientificité-objectivité-neutralité les trois mères-vertus) en science humaine, c'est au minimum vaseux voire beaucoup plus périlleux qu'utile (et sain) in fine.

En effet, les méthodes "dites scientifiques" classiquement appliquées aux dites sciences "humaines" (ou "sociales") restent pour moi (ou précisément pour tout vrai scientifique ce me semble) très discutables. Je vais essayer de m'expliquer en me concentrant sur mon domaine : la psychologie. La psychologie et la diversité de ses disciplines internes (de la neuro-physiologie à la psychanalyse, en passant par la génétique, la psychologie du développement, la psychologie de l'inconscient, la psychologie des organisations, la psycho-physique wéberienne, le comportementalisme skinnerien, les psychologies psycho-dynamiques, la psychologie analytique jungienne, la psychologie sociale, et j'en passe une foultitude...) est particulièrement bien placée pour interroger plus que toute autre "science humaine/sociale" la pertinence - ou pas - du concept de "scientificité", pour peu qu'on veuille le circonscrire précisément. Mais est-ce seulement possible?

A écouter Jean Bricmont et Sokal sur leur canular (dont ils ne sont pas peu fiers et je dois avouer que cette jouissance me questionne aussi), il ne devrait par exemple y avoir de psychologie que "scientifique", c'est-à-dire pour eux, fondée sur (par exemple) la méthode expérimentale de Claude Bernard "appliquée à la psychologie". Je renvoie à ce titre au livre de grands universitaires que notre prof de "psychologie expérimentale" nous faisait lire en licence : "Recherche scientifique en psychologie" de M. Robert, Ed.Edisem. Un livre que j'ai toujours considéré comme appauvrissant considérablement la vivacité intellectuelle, en l'asséchant et la réduisant à quelques canons méthodologiques plus que très discutables.

En effet, adaptée à l'objet psychologique (ou aux objets psychologiques), une certaine conception de la "méthodologie scientifique" donne bien vite des choses complètement frappées : par exemple, on applaudit Pavlov ou Skinner passant leurs temps à "faire des expériences" sur des chiens, des rats ou des pigeons sous couvert de scientificité ("opérationnalité des concepts", "V.I.", "V.D.", etc.) - expériences aboutissant neuf fois sur dix à un anthropomorphisme bien dissimulé (et quasi délirant) derrière le paravent d'une Sainte-Méthode dite "scientifique". Par exemple, on opérationnalise le concept de "dépression" chez les souris en supposant que les bestioles déprimées refusent de nager ou nagent moins bien que les souris supposées "non dépressives"... Ce qui à mon sens est déjà bien plus que discutable. Moi j'appelle simplement ça une "interprétation" (concept du reste très utile en psychologie).

A contrario, on va vouer aux gémonies sans le moindre ménagement (et toujours avec une certaine jouissance que je souligne) une psychologie échappant à cette méthode, comme la psychanalyse (ou bien d'autres psychologies psycho-dynamiques faisant par exemple l'hypothèse de l'Inconscient). Ce qu'on leur reproche? Des "lacunes de scientificité" : pas de "laboratoirisation" possible, pas de V.I. énoncée, pas de V.D. individualisée, pas d'instruments de mesures, pas de chiffrages, bref, pour être un peu cassant : pas de powerpoint ni de tableaux excel comme source d'application du t de Student...

D'un côté balayer l'hypothèse de l'inconscient de Lacan et Freud d'un revers de main comme relevant de l'imposture et ce qui en est l'effet, du charlatanisme, pour, d'un autre coté, encenser Skinner pour des théories fumeuses de "boîtes noires" à "input/output" assimilant expériences comportementales sur pigeons et épistémologie de la psyché humaine : est-ce vraiment bien trier "le bon grain de l'ivraie" et servir, à défaut de quelques humains souffrants, du moins la "science" ou la "scientificité"??? Il me semble en outre que, chez Bricmont et Sokal notamment, il règne à la fois une grande confusion, une grande rigidité et une grande opposition entre matérialisme, spiritualisme, scientificité, méthodologie, évaluation, pratiques (pratiques cliniques pour Freud ou Lacan).

Et peu importe qu'en psychologie clinique ce soit justement l'état clinique du patient qui importe. Peu importe qu'aujourd'hui l'outil hégémonique (et totalement anti-clinique) soit le DSM5 élaboré par les compagnies d'assurances étasuniennes le seul gage "scientifique" pour classifier et évaluer les pathologies psychiatriques au niveau mondial. Peu importe que la question même d'une psychiatrie "mondialisée" soit à mon sens déjà sacrément problématique en soi (comme si la culture et les structures sociales et politiques n'influaient pas!). Bref.

Peu importe donc que certaines pratiques cliniques ont aidé et sauvé (et aident et sauvent encore) des milliers de patients souffrants de mal-être divers ou de pathologies bien définies (psychoses, névroses, angoisse, etc.) si elles sont œuvres de penseurs déviants car manquant de "scientificité" (donc si elles sont œuvres de "charlatans/imposteurs" prétendument traîtres à la science)? Qu'importe-t-il même qu'elles aident et sauvent au même niveau et même souvent bien mieux (tout dépend du contexte de prise en charge, de la demande du patient, du type de malaise psychiques...) que les "TCC" (thérapies cognitivo-comportementales) très en vogue dans l'ère marchande du temps (-compté et ordonnancé) justement plébiscitées pour leur sacro-sainte - et néanmoins prétendue - "scientificité"? Mais à voir les catastrophes des prises en charges et des procédés (séjours ultra-courts, gavage moléculaire, contention, refus des temps peu "rentables" des psychothérapies par la parole, etc.) dans la psychiatrie moderne occidentale "DSMiste" si scandaleusement déshumanisée : fait-elle vraiment davantage œuvre de "scientificité" (si ce n'est de "science") plutôt que d'un opportuniste et très obscur scientisme mercantile sponsorisé Messieurs? Qui peut bien dire que cette "scientificité" là, dans cette science de l"homme, est la garante des multiples facettes de la psychologie qui en font toute sa richesse? ...Et où est la dimension éminemment politique du fait psychiatrique dans ce débat strictement (et soi-disant) "épistémo-scientifique"?

Est-ce à cette scientificité là que mène le canular Sokal concernant psychiatrie et psychologie...? Est-ce en déclarant des fatwas "in nomine sciendi" sur des pans entiers de la pensée (par exemple les penseurs structuralistes et toutes leurs écoles de part le monde : Lacan, Lyotard, Kristeva, Deleuze...) que cela fait avancer d'un iota l'épistémologie, ou même un quelconque progrès social? Qu'ils s'y opposent idéologiquement et politiquement s'ils ne sont pas d'accord, mille fois oui! Cela créerait peut-être même de nouvelles pensées fertiles (ou pas) de part et d'autres, dans une dialectique saine. Mais quel gage de "sérieux" peut-on bien accorder à ce critère rédhibitoire (et non critiquable) de "scientificité", si mal défini et sauvagement appliqué dans de tels champs épistémologiques qui ne pourront JAMAIS entrés dans ce qu'on appelle les "sciences dures" dérivées des mathématiques? Par ailleurs, Descartes était-il imposteur en délirant sur la glande pinéale? Non bien sûr! Avancer par hypothèse tâtonnantes, par essais/erreurs, par succession de paradigme hégémonique (clin d’œil à Gramsci!), c'est aussi et surtout ça la science, et encore plus la science humaine/sociale! Quant à la métaphysique biologisante du concept cartésien de glande pinéale "siège de l'âme", bien que "faux" ou "erroné", il n'en fut pas moins une élucubration honnête de son auteur, qui a même pu servir de pont heuristique pour y situer de nos jours (dans l'épiphyse) le siège de la rythmicité circadienne et des régulations saisonnières, complexe encore relativement mystérieux dans ses déterminants et sa fonctionnalité aujourd'hui...

Bref, lutter contre le charlatanisme n'a d'ailleurs pas attendu le 21e siècle et Sokal pour exister... Mais on est bien au-delà de ça : on balaye tout un pan de la pensée humaine (en particulier la pensée structuraliste, leurs auteurs et leurs écoles) en la poinçonnant du sceau de l'infamie infréquentable car jugé non "scientifique" - ils ne sont pas de "vrais chercheurs scientifiques"... Pas étonnant que la recherche fondamentale soit si mal dotée en sciences humaines et sociales. Sokal et Bricmont ne jugent-ils donc eux aussi (tout comme les États maltraitant l'Université) que par la recherche appliquée avec retour sur investissement et partenariat public/privé? Franchement, je m'interroge sur cette entreprise. Et je redis pour moi le point d'achoppement : on ne peut se passer de définir la science, la "scientificité", et les sciences dites humaines et sociales avant de jouer à ces jeux là... C'est sur ces définitions là qu'est l'enjeu, pas dans l'ostracisation de psychologues (je parle pour ma paroisse) qui viennent en aide chaque jour à des tas de gens en s'appuyant (par exemple) sur Freud, Lacan, ou la psychothérapie institutionnelle "résistante et humaniste" de Tosquelles ou Jean Oury depuis St-Alban jusqu'à La Borde pour les connaisseurs.

Et concernant ces sciences dites "molles", la frontière entre "scientificité" et "scientisme" est pour moi trop ténue pour s'aventurer et s'en faire un étendard, drapé du manteau du héraut scientifique en sciences humaines et sociales! Ces "sciences" sont spéciales : elles sont à l'articulation du scientifique, du social, du politique, et de l'ETHIQUE CLINIQUE (je parle de la psychologie/psychiatrie). Cette dernière est la grande absente aussi des controverses Bricmont/Sokal... et c'est pour moi rédhibitoires. Tout ne peut pas se faire ni se penser "in nomine sciendi"! Encore une fois, l'humain déborde la science. Soyons rationnel certes. Mais ne renvoyons pas ce qui nous apparaît irrationnel dans les catacombes de l'histoire : sans acter ce fait, nous ne sommes plus tout à fait humain ...qui plus est comme chercheurs ET PRATICIENS en sciences "humaines"!

Discutons et contre-argumentons les théories et les théoriciens, mais pas au nom d'une neutralité scientifique toujours articulable et démontrable : au nom d'une pensée critique et d'un engagement politique!
Comme les psychiatres Jean Oury et Tosquelles (par exemple) l'ont fait toute leur vie en luttons contre tous les autoritarismes et les absurdités technocratiques, de 1936 à St-Alban à La Borde ; ou comme Roland Gori ou Mathieu Belhasen le perpétuent aujourd'hui.

Merci de m'avoir lu.

Par Cédric, le 24/06/2024 à 19h44 ( modifié le 24/06/2024 à 22h41 )

Super entretien, super intéressant, une belle contribution à la recherche en sciences. Je cède et m'abonne à l'émission à la place de asi. Ah! Non, tient maintenant avec https://beta.lapresselibre.fr on peut enfin à s'abonner simultanément aux deux ... Comme à la belle époque ;-)

Par termwatch, le 09/08/2016 à 18h22 ( modifié le 09/08/2016 à 18h26 )

Le Fou divin” Kunga Legpa'i Zangpo
Au temple de Ramoche, il trouva des moines engagés dans une discussion métaphysique. Jugeant qu'il ne fallait pas laisser passer cette occasion de leur apprendre à rire, il demanda : « Que faites-vous, ô moines ?
— Nous purifions notre esprit des doutes et de ce qui en perturbe l'harmonie.
— Je connais moi-même un peu la métaphysique », répliqua-t-il.
Ayant dit, il les gratifia d'un énorme pet en plein dans les narines. « Qu'est-ce qui est premier, l'air ou l'odeur ? »
Les moines se mirent en colère et voulurent le chasser. « Nous n'apprécions pas ta forme d'humour ! »
Et ils l'injurièrent.
« Ne soyez pas si fiers, détendez-vous un peu ! Mes manières et les vôtres diffèrent, c'est tout. Les miennes sont pleines d'urbanité, les vôtres pleines d'orgueil et de convoitise ! Et maintenant, ajouta-t-il, veuillez, je vous prie, m'annoncer au Bodhisattva de l'Intelligence, Tsongkhapa.
— Qu'apportes-tu en offrande ?
— Je ne savais qu'il fallait faire une offrande. J'en apporterai une la prochaine fois, mais je dois le voir aujourd'hui.
— Il en apportera une la prochaine fois, raillèrent les moines. On n'avait jamais entendu cela !
— Si c'est absolument nécessaire, reprit Kunley, j'ai ici une belle paire de testicules léguée par mes parents. Cela fera-t-il l'affaire ? »
De nouveau, les moines se mirent en colère et, sans autre forme de procès, le mirent à la porte.
« Dès que j'aurai trouvé une offrande, se dit-il en reprenant le chemin de Lhassa, je reviendrai tourmenter ces moines. »

Par Gauthier R, le 26/07/2016 à 13h46

@Eric: je ne souscris pas non plus à la vision du terrain de Lagasnerie, mais je voulais souligner cette façon de disqualifier (avec dédain parfois) une pensée ou un auteur tout entier avec ce côté normatif de dire qui réfléchit bien et qui ne le fait pas bien.... Je pensais aussi à Badiou.
Ceci dit, j'ai pris connaissance après de la réaction d'Eribon et Lagasnerie. Cette façon de refuser la pluralité et la critique... C'est précisément ce que je reprochais aux deux intervenants. Mais, je suis forcée de revoir mon jugement.

Absence de justification d'Eribon; cela m'a fait penser à un passage de l'entretien avec Benasayag sur la "belle âme" qui ne veut pas se souiller... Voilà voilà, on est bien avancé! Lagasnerie se surprend, lui, du texte de Judith Bernard rendant public la désertion... Hallucinant! Puis argumente sur les dispositifs. Moi qui fait parti du dispositif (puisque je participe à son financement) et bien je me réjouis d'y voir des pensées différentes et contradictoires se confronter (parce que bon, faut arrêter avec ce terme de "fasciste" utilisé à tout va). Et même si (plein de fois! l'entretien avec Garcia surtout) je ne suis pas d'accord avec Maja, elle est une empêcheuse de penser en rond; c'est aussi ça un dispositif critique à mon sens, n'en déplaise à certains (ça c'était pour réaffirmer mon soutien à Hors-série! réabonnée!)

Par Ali Naldy, le 11/07/2016 à 22h40

Loin de moi l'idée de prétendre comprendre ce qui se trame derrière ce que l'on pourrait percevoir de loin comme une querelle de clocher entre universitaires de plus ou moins bonne compagnie.

Je dirai juste ceci : critiquer une forme d'obsession du terrain me semble être beaucoup plus "frais" que sa vénération.

Et pour le coup ça ressemble quand même vachement à un cliché standard d'une "droite" qui se veut terre à terre et d'une "gauche" qui propose justement de prendre du recul pour tenter d'élever le débat.

Par HBK, le 10/07/2016 à 19h08

....."il m'arrive aussi assez souvent de tenir entre les mains des essais de sciences sociales aux titres cliquants et prometteurs où je crois déceler la promesse d'une idée originale et intéressante."
Ah ! Maja !....CLINQUANTS....pas "cliquants"... ;)
En toute amité...
Liliane

Par Liliane, le 10/07/2016 à 11h11

Réponse à Ali Naldy

Sauf que remettre en question certains de ces principes revient à remettre en question les fondements actuels même de la sociologie... Autant alors dire qu'on fait autre chose, à moins d'avoir de très bonnes raisons de les mettre de côté. Sauf que... Si je fais confiance aux citations de Lagasnerie que je trouve que le carnet Zilsel (ce qui peut être un biais, si ils mentent), les arguments que donne par exemple Lagasnerie contre le terrain (son "mythe tu terrain") semblent, après avoir jette un œil, assez légers (du genre aller sur le terrain reviendrait à valider/accepter ce qu'on y voit et donc ne pas pouvoir avoir de posture critique --> ... La citation, à priori dans le livre Juger « je crois qu’il n’est pas possible de distinguer démarche ethnographique et vision conservatrice, puisque l’adoption d’une démarche de terrain suppose d’accepter de ratifier et de conserver les cadres qui organisent la vie sociale » ).
Le carnet Zislel à tout de même lu et argumenté (ou sinon, ment et crée un faux article critique assez complet et bien foutu) sur les raisons lui faisant douter du fait que Lagasnerie fasse de la sociologie. En réaction? Lagasnerie refuse que son emission reste ici, c'est aussi une curieuse manière de débattre...

Par Eric , le 09/07/2016 à 12h30



J'ai un mystère connexe , sans doute fantasque , à proposer . Le nom jamais cité , bizarrement, alors qu'il est pompé dans tout les sens ; présent comme un fantome : Isaac Asimov .

Par Gauthier R, le 07/07/2016 à 19h17

@ Ali Naldy : je suis d'accord avec votre commentaire et j'ai la même "sensation d'un petit effet chiens de garde de l'Université".
Sans approuver tout ce qu'écrit et dit G. de Lagasnerie, je trouve beaucoup de ses analyses très précieuses.

Par Alexandra, le 07/07/2016 à 11h03 ( modifié le 07/07/2016 à 11h09 )

Bull eye, en plein dans le mille. extrapolable à l'infini . On peut changer le décors, mais c'est bien çà l'histoire qui se répète dans tout les milieux, toutes les sciences etc, post modernisme, babylon , on peut appeler ça comme on veux, et essayer de le maquiller comme on veut: c'est une sale bête qui nous bouffe .

https://www.youtube.com/watch?v=CkaTiO0Z_yc

Par Gauthier R, le 07/07/2016 à 09h53 ( modifié le 07/07/2016 à 10h08 )

Un moment sympathique, salutaire (petit exercice de vigilance intellectuelle) et je suis bien d'accord sur nombre de choses énoncées par J. Lamy et A. SaintMartin (importance du terrain, de la réflexivité, du dialogue avec la théorie, la dénonciation des pensées simplistes ou systémiques, les effets de légitimation médiatique et internationale, etc.). Mais quand même... Maffesoli, c'est un peu une marotte non? A-t-il vraiment autant d'influence que cela? L'entretien n'y répond pas vraiment. Depuis l'affaire Elizabeth Tessier il y a eu beaucoup d'interventions de sociologues pour déconstruire son travail. Était-ce vraiment nécessaire de s'y coller à nouveau?
Quant à Badiou et De Lasgasnerie, j'ai eu parfois l'impression qu'on distribuait les bons et les mauvais points à la Amselle. Il y a ceux qui sont légitimes car ils répondent aux critères de scientificités et les autres non... Bon, certes, mais si précisément ces "autres" les remettent en question ces critères? N'y a-t-il pas aussi plusieurs régimes d'écriture possible?
Du coup, je repars pas complètement convaincue, avec la sensation d'un petit effet chiens de garde de l'Université?

Par Ali Naldy, le 05/07/2016 à 22h59

un bol d'air frais, merci...(quand à la pétition contre Marcel Gauchet : elle démontre peut-être un ras-le-bol de l'omniprésent dans les médias ? il a le droit d'être réactionnaire...)

Par morvandiaux, le 03/07/2016 à 17h20

bonjour,
J'ai trouvé votre émission réjouissante et bienfaisante. Je n'ai pas encore fini de lire ce qui concerne Badiou dans les Carnets Zylsel mais franchement cela me fait du bien. Je tiens Badiou pour une sorte de Gourou et même sa prestation d'après attentat du 13novembre m'avait parue obscène par le fait qu'elle expliquait la chose par "le déclin de l'occident". Bien sûr Badiou condamnait la chose mais à y voir de plus près il mettait tout cela sur le compte d'un déltement généralisé y compris de l'Etat dont il se réjouissait. Badiou est un type qui, à côté de sa "métaphysique ésotérique", s'appuie prétendument sur Platon pour de fait disqualifier la démocratie mais il faudrait en faire une analyse plus fine. Je me suis aussi réjouie que G. de Lagasnerie soit percé à jour dans votre émission.
Néanmoins une chose m'a gênée sur laquelle j'aurais aimé que vous poussiez davantage votre questionnement à Jérôme Lamy: pourquoi avoir signé la pétition contre Gauchet? Vos auteurs disent ne pas craindre de s'opposer à qui ne pense pas comme eux. Gauchet est-il si indigne? N'y avait-il pas police de la pensée dans cette pétition?
Vos auteurs mènent des recherches qui m'intéresseraient et sans doute font-ils bien d'avoir les exigences qui sont les leurs, mais la discussion entre la sociologie sérieuse,la psychologie, l'histoire et la philosophie sont trop précieuses pour que l'on s'adonne à des excommunications de ce type.
Je suis philosophe et consacre une partie de mon temps ( de professeur de classe préparatoire à la retraite) à la question du travail. Je pense de plus en plus que la philosophie mais aussi une partie des sciences humaines ont failli quant à l'analyse des vrais problèmes du travail.C'est pourquoi je pense que l'échange sur les problèmes sociaux doivent admettre les vraies controverses.
Bien cordialement, Martine Verlhac
Vous pouvez transmettre ma question à Jérôme Lamy et ce courrier aux deux auteurs;


Par Martine Verlhac_1, le 03/07/2016 à 09h54

Ceux que Deleuze appelaient, avec bienveillance, les « penseurs privés », ne chasseront désormais plus impunément sur le pré carré de la sociologie académique ! Il y a bien quelque chose de l’esprit français, soufflant là, dans les sarcasmes de nos deux intervenants. Quelque chose de l’esprit français, dans ce qu’il a, peut-être, de plus corrosif, et à la fois de plus agaçant : l’esprit de contradiction systématique. La pensée négative érigée en système. Mais système dont la cible se constitue elle-même de la pensée négative ! La pire imposture, de leur point de vue, serait donc à chercher dans la « déconstruction », avec son déni radical du réel et du référent. L’esprit français livre alors querelle à son ennemi complémentaire, son autre indispensable : le « terrain » ne vaudrait pas une heure de peine au sociologue scientifique s’il n’était méprisé par le sociologue histrionique. Pour Mafessoli, ils tirent là, clairement, sur une ambulance, qui n’avance plus que sur trois roues, dans une épaisse fumée noire. Badiou, lui, c’est quand même différent. Comme chacun sait, il est doté d’une culture à large spectre… Bien que moi-même loin de souscrire aux tenants et aux aboutissants de son ontologie, ni encore moins de fétichiser quoi que ce soit de sa personne – je goûte même fort peu, au demeurent, la pose du philosophe dont il se pâme dans les médias – je suis forcé de reconnaître une cohérence entre ce qu’il caractérise d’une part, comme les conditions génériques de la vérité philosophique (Amour, art, science et politique) et le fait, d’autre part, que les propos qu’il tient sur ces différends sujets, ne sont généralement jamais dénués d’intérêt. D’ailleurs, toute proportion gardée, personne, à ma connaissance, ne fit grief à Leibniz de toucher sa bille dans pratiquement tous les domaines de la science de son temps. Seulement voilà, la masse de connaissance à maîtriser pour être à jour des avancées d’une discipline académique fait qu’un chercheur qualifié dans sa discipline ne peut plus, de nos jours, s’extraire de la case théorique que lui assigne cet ordre de fer qu’est devenue la division du travail universitaire. C’est alors Girard, par exemple, le chartiste, et anthropologue de génie, snobé par les anthropologues de profession. Ou c’est encore Foucault, autre exemple, dans les années 70, copieusement raillé par Vincent Descombes pour avoir enfilé la casquette de journaliste ! J’ai ceci dit, beaucoup d’affection pour cet esprit français, incarné là, brillamment, à mes yeux, par les deux sociologues intervenants. Esprit marqué du culte des idées claires certes, mais excellant par sa rigueur, son souci de l’honnêteté et de la sobriété. La création de ce carnet est sans aucun doute une bonne chose.

Par CEDRIC STEPHANY, le 03/07/2016 à 08h09