Dans son vote du 3 mars, le PS appelle ses militants à se démarquer de LFI ; il exhorte ses élus locaux à se désolidariser, et dénonce publiquement les listes communes dans plus de soixante villes où PS et LFI se présentent ensemble. À quelques jours du premier tour des élections municipales.
Il faut mesurer la brutalité de ce geste. Non pas sa violence verbale, presque banale, mais sa violence politique et symbolique. Ce que le Parti socialiste accomplit ici dépasse le calcul électoral. Il s’agit d’une tentative d’annulation.
La politique de l’annulation
Il y a une distinction que l’on néglige trop souvent. Vouloir battre un adversaire, c’est éventuellement vouloir le supprimer, le défaire au point qu’il n’existe plus. L’annuler, c’est autre chose et c’est bien plus radical : c’est vouloir qu’il n’ait jamais existé, remonter en amont du présent pour atteindre le passé lui-même. Faire en sorte que des millions de voix n’aient jamais été exprimées, que la rupture politique ouverte au moins depuis 2017 soit réécrite comme une parenthèse illégitime, un accident qu’il faudrait effacer du récit.
La tentative est vouée à l’échec. On ne peut pas effacer rétroactivement les millions d’électeurs qu’une force politique a mobilisés ni les dynamiques qu’elle a engendrées. Pourtant cette volonté existe, s’organise, se déploie. Et c’est précisément ce que fait le PS en procédant à une diabolisation systématique de Mélenchon, à une destruction symbolique de sa légitimité.
C’est cette impossibilité structurelle qui rend cette volonté particulièrement effrayante et dangereuse. À ne cesser de vouloir ce qu’on ne peut faire advenir, on se livre à une pulsion qui se nourrit de son propre échec et qui se répète. Ce n’est plus une stratégie qui avance vers un but, c’est une compulsion qui tourne sur elle-même. Un acharnement. L’acharnement du PS contre Mélenchon.
Externaliser l’échec
Depuis près de dix ans, le PS ne cesse ainsi de désigner Mélenchon et LFI comme la cause de ses propres défaites, comme si l’effondrement de 2017 n’avait pas d’abord été le produit du quinquennat Hollande, de la rupture assumée avec les classes populaires, de l’abandon de toute conflictualité sociale. Plutôt que de tirer ce bilan, le PS a préféré déplacer la faute, externaliser l’échec, transformer sa défaite politique en faute morale de l’autre.
2017 aurait dû pourtant imposer un bilan radical, douloureux, public. Pourquoi cette déroute ? Que signifie ce transfert massif de voix vers une force politique qui, précisément, rompt avec le social-libéralisme ? Ce bilan n’a jamais eu lieu. Au mieux il est resté en suspens ou partiel ; en réalité, simplement esquivé. La séquence 2017-2026 est restée non-élaborée dans la mémoire du PS, telle une blessure ouverte qu’on ne regarde pas mais qui continue de s’infecter.
C’est pourquoi la résolution du 3 mars, conséquence directe de cette défaillance, n’est qu’un fantasme de restauration. Celui d’un retour à l’état antérieur à 2017, à un champ de gauche où le PS redeviendrait spontanément le centre de gravité et retrouverait l’hégémonie perdue. Elle exprime la nécessité d’annuler LFI — non pas la battre, mais bien l’annuler.
Toute tentative d’effacement laisse cependant des traces. Effacer une trace, c’est produire la trace de l’effacement. L’acte d’effacement est lui-même une trace, plus persistante encore que ce qu’elle prétendait faire disparaître, parce qu’elle porte en elle le témoignage de la violence de l’opération. Si bien que plus l’on cherche à nier une réalité politique, plus elle revient hanter ceux qui prétendent l’avoir liquidée. À force de refuser de reconnaître ce que représente LFI — une colère sociale, une demande de rupture, un électorat populaire durablement détaché du social-libéralisme — le PS transforme cette réalité en symptôme obsédant. Mélenchon devient l’ennemi intérieur permanent, celui qu’il faut dénoncer sans cesse parce qu’il empêche le récit de se refermer.
Antisémitisme « d’atmosphère » : l’arme de la disqualification
C’est ici que l’accusation d’antisémitisme joue un rôle central. Elle ne fonctionne pas comme un argument, mais comme un couperet qui dispense de toute démonstration et interdit la discussion. Elle disqualifie par avance quiconque refuse de s’aligner.
La mécanique est connue et elle est rejouée jusqu’au ridicule. Une polémique mineure sur une prononciation devient une preuve irréfutable d’antisémitisme. Quiconque demande des preuves supplémentaires est suspect. Quiconque contextualise est complice. Quiconque rappelle que Mélenchon a combattu toute sa vie les formes réelles d’antisémitisme, ou que LFI a fait bien davantage que le PS pour mobiliser les quartiers populaires contre le racisme et les discriminations, est accusé de relativisation. Le terme « antisémite » est instrumentalisé pour clore le débat avant qu’il ait pu s’ouvrir.
La méthode mérite d’être examinée de près. L’accusation ne fonctionne pas sur le mode de la preuve, de l’examen d’un acte, d’une déclaration, d’un texte qui établirait sans ambiguïté l’intention antisémite. Elle fonctionne sur le mode du relent : quelque chose qui se dégage, qui imprègne, qui se répand par contagion. On ne dit pas « Mélenchon a tenu des propos antisémites en prononçant ce mot », on dit qu’il « sent » l’antisémitisme, que ses propos en ont les « relents », que son rapport au monde en est traversé. C’est une accusation d’essence, non d’acte, et c’est précisément pourquoi elle est irréfutable. On peut contester un fait ; on ne peut pas se défendre d’une atmosphère. Mieux : quiconque tente de se défendre confirme par là même qu’il y a quelque chose à défendre. Le piège est parfait.
Cette instrumentalisation est politiquement irresponsable. Elle affaiblit la lutte réelle contre l’antisémitisme — qui existe, qui tue, et dont l’extrême droite est historiquement et massivement porteuse — en la transformant en arme de disqualification interne. En reprenant les mêmes procédés que ses adversaires, le PS ne protège personne ; il banalise seulement ce qu’il prétend combattre.
Et Mélenchon l’a écrit, le soir même du 3 mars : « Insupportable désolidarisation du combat antifasciste qui reprend les attaques de l’extrême droite. » Ce n’est pas une posture défensive. C’est un constat structurel. Quand le discours socialiste se nourrit des mêmes signifiants que le discours fasciste — quand les deux s’accordent, au moins fonctionnellement, sur la désignation d’un ennemi intérieur à exclure du champ du légitime — il y a collusion, même involontaire. Le résultat est connu. Le PS offre mécaniquement des victoires à la droite et au Rassemblement national. Ce n’est pas une opinion, c’est une règle arithmétique élémentaire.
Les irresponsables
Dresser un bilan est un acte exigeant ; son refus obstiné est une pathologie politique. Il faut être en mesure d’accepter une perte pour reconnaître que ce qu’on croyait être le socialisme ne l’est plus, que la respectabilité n’a pas protégé de la défaite, que la gestion sans conflictualité a détruit la confiance populaire. Il est sans doute plus confortable de se convaincre que c’est Mélenchon qui a « divisé » la gauche, comme si la gauche n’était pas déjà divisée par les choix du gouvernement Hollande, avant même que LFI n’existe, pour s’offrir ainsi le fantasme d’un retour à l’état d’avant l’échec.

L’histoire offre pourtant des avertissements sévères. Johann Chapoutot, dans Les Irresponsables, a montré comment des élites ont ouvert la voie au pire non par simple aveuglement, mais en choisissant délibérément la défense de leurs intérêts — leur position dans le champ social, leur accès aux institutions, leur reproduction comme couche dirigeante — plutôt que l’analyse lucide de ce qui se passait. La comparaison n’est pas morale, elle est structurelle. Le PS neutralise sa gauche non seulement pour survivre électoralement, mais parce que LFI incarne une ligne de rupture incompatible avec ce qu’il est devenu sociologiquement, à savoir un parti de notables, de hauts fonctionnaires et d’élus professionnels dont les intérêts de position contredisent toute conflictualité sociale réelle. Quand la social-démocratie préfère neutraliser sa gauche plutôt que d’affronter la droite radicale, elle prépare toujours sa propre impuissance et, avec elle, celle de tous.
Il faut nommer aussi la violence particulière qu’il y a à prétendre enjamber une séquence historique pour reprendre là où on en était. C’est une violence d’abord contre ceux qui ont vécu cette séquence. Dire : « Reprenons comme avant », c’est nier que quelque chose leur est arrivé, qu’ils ont été transformés, que leurs expériences — défaites, désillusions, ruptures, mais aussi mobilisations, espoirs, nouvelles formes d’engagement — ont une réalité. C’est leur demander de se comporter comme si leur propre histoire n’avait pas eu lieu. Une injonction à l’amnésie qui est aussi une injonction à trahir ce qu’ils ont traversé.
Nier le réel
C’est une violence ensuite contre le réel lui-même. L’électeur de 2017 puis de 2022 qui a voté Mélenchon ne peut pas être rejoué comme s’il était encore l’électeur de 2012 qui avait voté Hollande. La séquence a eu lieu. Elle a produit des effets. Les nier ne les efface pas.
C’est une violence enfin contre la possibilité même d’apprendre. Toute séquence, même catastrophique, est une expérience collective qui peut devenir ressource si elle est élaborée. Elle contient des diagnostics, des enseignements, des transformations nécessaires. La refuser, c’est se condamner à rejouer les mêmes erreurs avec la même bonne conscience intacte. Et c’est exactement ce que fait le PS depuis neuf ans.
Mais on aura compris que ce qui importe, en définitive, ce n’est pas le sort du PS en tant qu’organisation. C’est ce qu’il fait au corps social, à l’espace politique, à la possibilité même d’une alternative de gauche au moment où une extrême droite déjà gouvernante étend son emprise sur le pays. Les dégâts se mesurent à l’affaiblissement durable d’une capacité collective à penser et à agir. Des millions d’électeurs ont trouvé dans LFI une représentation qu’ils n’avaient plus ailleurs. Annuler cette représentation, c’est leur dire que leur choix était une erreur ou une faute, les renvoyer à une inexistence politique. C’est décider par avance que certaines formes de radicalité, certains électorats, certains modes d’existence politique sont irrecevables.
La résolution du 3 mars restera comme un document. Pas parce qu’elle marquera un tournant ; elle n’aura été qu’un épisode de plus dans une longue série. Mais parce qu’elle concentre, avec une économie de moyens presque didactique, toutes les pathologies d’un parti qui ne sait plus ce qu’il veut être, sinon ce qu’il était avant que la réalité lui impose un bilan qu’il refuse encore de regarder en face.

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