Anatomie d’une garde à vue

Alors que des milliers de mineurs ont vécu ces dernières semaine leur première garde à vue, le témoignage d’un aîné sur cette expérience brutale de confrontation à l’arbitraire et à l’injustice peut éclairer les lycéens, leurs parents, et tous ceux qui les ont rejoints dans la mobilisation jeunesse. Le journaliste et auteur indépendant Selim Derkaoui propose ici un extrait remanié de son livre « L’arabe du samedi soir » (Seuil), dans lequel il mêle récit à la première personne et analyse des conditions de garde à vue. L’expérience ici restituée résonnera avec celle de beaucoup d’autres…

Politique
Photo : Iris WINCKLER

J’ouvre progressivement les yeux. Je suis vautré par terre, les omoplates plaquées contre la grille de la cellule, le corps endolori. C’est la première fois de ma vie que je me retrouve en cellule. Je n’ai plus mon manteau, ni portefeuille, ni portable, ni ceinture, ni mes lacets. Plus surprenant, je ne suis plus en possession de mon tee-shirt, mais seulement de mon pull gris. Selon les détenus qui m’entourent, rien d’anormal : le tee-shirt est déchirable et pourrait permettre de confectionner une corde.

La sonnette ne fonctionne pas – mais a-t-elle déjà fonctionné un jour ? Il faut frapper sur les grilles de toutes ses forces et hurler « chiottes ! » jusqu’à ce qu’un flic daigne apparaître. Même chose pour demander l’heure. Tout dépend de leur bon vouloir : l’attente peut durer une heure, comme trois.

Une dizaine de mètres carrés sont accordés pour six personnes. Les murs sont gris et il y a des tonnes de poussière, au point qu’on ne distingue même plus la couleur du sol. Un muret de pierre surélevé fait office de banc. Deux personnes peuvent s’y allonger, à condition de replier les jambes et de se recroqueviller.

« Derkaoui ! C’est ton tour. » Un flic me récupère. Clac Clac. Les menottes sont trop serrées, elles me font mal aux poignets. En théorie, le port de menottes n’est pas systématique. Mais à leurs yeux, je suis un individu dangereux, pour eux comme pour moi-même. Pour ne plus penser à l’humiliation et à la situation anxiogène, je m’imagine être l’incarnation française et héroïque de Luigi Mangione, accusé, le même jour que moi, mais deux mois auparavant, d’avoir tué le dirigeant d’une assurance privée connue pour avoir refusé des soins vitaux à des centaines de personnes.

On m’installe sur un banc. Le local est verdâtre, terne et glauque. Un endroit pareil finit forcément par contaminer le regard : on n’y voit plus des hommes, seulement des détenus.

Un compagnon de cellule blanc à queue-de-cheval m’interpelle : « Les keufs font circuler la rumeur comme quoi t’aurais touché des petites filles. Nous, on sait très bien que c’est faux. C’est une vengeance pour que ça se passe mal dans le comico. Un grand classique ! ».

« Si l’on ne mange pas, on arrive épuisé aux auditions, et dans cet état, nos chances de nous en sortir dignement sont encore plus minces. »

On nous remet des gamelles en plastique de plats ultra-transformés, avec cette inscription : « PÂTES AUX CHAMPIGNONS ». Une par personne. Une odeur nauséabonde s’en échappe sans même avoir retiré l’étui en plastique. Sept ou huit pâtes se battent en duel, presque indiscernables dans une sauce grise écœurante – parfaitement accordée aux couleurs de la cellule. De simples pâtes au beurre auraient suffi, mais non, ce serait trop facile. Tout est fait pour nous dégoûter et nous affaiblir. On comprend vite l’entourloupe : si l’on ne mange pas, on arrive épuisé aux auditions, et dans cet état, nos chances de nous en sortir dignement sont encore plus minces. Plus pernicieux encore, on m’a raconté qu’on pouvait servir des plats à base de porc.

Le « repas » du soir est un procédé aussi fourbe et pernicieux que la lumière d’interrogatoire permanente qui t’empêche de dormir : elle étire la nuit à l’infini, comme pour te rappeler que le jour, qui symbolise le retour à la « vie normale », ne t’est plus autorisé. « C’est comme avant, cet endroit. Ça ne change pas pour nous, c’est comme ça », soupire l’un des détenus, avant de poursuivre ses rimes, cette fois en arabe et sur un ton plus mélodieux. Par « comme avant », j’imagine qu’il fait allusion à la colonisation et à la lutte indépendantiste.

Un flic m’accompagne à l’étage pour mon enregistrement administratif. « Derkaoui. Outrage à agent : insulte et violence » est griffonné sur un tableau. L’insulte : « Ferme ta gueule. » L’acte violent : non mentionné. En dessous, les motifs des autres détenus : stupéfiants, bagarres, refus d’obtempérer, conduite en état d’ébriété, vols. Le seul outrage du week-end, c’est pour ma pomme.

Il est 2 heures du matin. Il faut essayer de dormir pour être en forme le lendemain, jour d’audition avec mon avocat et un inspecteur. Une pièce entrouverte est remplie de couettes et de matelas jaunes qu’il faut venir récupérer chacun notre tour – il fait tellement froid que les probables punaises de lit deviennent le cadet de nos soucis. Deux matelas par cellule, quel que soit le nombre de détenus – pour rappel, nous sommes six. On essaie tant bien que mal de les partager. Les couvertures, individuelles, sont finalement utilisées comme des matelas. Les peluches s’agrippent à nos pulls, signature textile de notre passage en garde à vue.

– Je peux appeler ma petite amie ?

– Plus tard, me répond froidement l’un des surveillants.

En langage policier, « plus tard » signifie « jamais ». Pourtant, nous avons le droit de prévenir un proche et de le tenir au courant, même si ce n’est pas nous qui lui téléphonons directement. L’un des détenus souhaite joindre ses enfants pour les rassurer : même réponse. Quant à ses médicaments contre le diabète, il essuie la même fin de non-recevoir.

Je somnole, ne parvenant pas à m’endormir. J’entends des voix au loin, comme si on m’attendait dehors et qu’on venait enfin me chercher. Personne ne vient. Personne ne t’attend. En garde à vue, on te fait comprendre que tu es là pour passer un sale moment. Le plus dur, ce n’est pas l’attente sans fin, ni la difficulté de la situation. Le plus dur, c’est de ne pas savoir quand tu sortiras de ce merdier, ni même si tu en sortiras un jour.

Violences institutionnelles et solidarité carcérale

Le moment de la consultation médicale arrive. La médecin a l’air gentille et arbore un sourire à l’humanité réconfortante, incongru dans cet environnement carcéral. Son rôle se limite pourtant à vérifier si les conditions de ma détention sont, à l’instant T, compatibles avec ma santé. En somme, le strict minimum médical : il s’agit de repérer uniquement les cas extrêmes. Elle n’est pas là pour s’intéresser à notre véritable état de santé, encore moins pour juger de l’absence de dignité des conditions de détention qui, de fait, dégradent la santé des plus fragiles – en particulier lorsqu’on ne leur autorise pas leur traitement contre le diabète.

La porte est entrouverte. Je la ferme, puisque la médecin n’y pense pas. Même si je sais qu’elle n’a sans doute aucune autorité, je lui énumère l’ensemble des blessures et des symptômes apparus depuis l’altercation : une vive douleur à la nuque et aux deux poignets, due à des menottes trop serrées, ainsi que des bleus un peu partout, des plaies aux jambes et des rougeurs le long des bras. Elle ne réagit pas et ne retient qu’un seul de mes propos : « Vous dites avoir mal aux poignets, c’est bien ça ? » Je pensais naïvement qu’en précisant l’origine de cette douleur, elle me croirait. Ce détail sera pourtant retenu contre moi au procès : mal au poignet signifie coup porté.

En 2023, plus de 800 000 gardes à vue ont eu lieu en France. Une décision du Conseil constitutionnel du 6 octobre 2023 a rappelé que lorsque les conditions matérielles de garde à vue portent atteinte à la dignité de la personne, le magistrat compétent doit immédiatement prendre toute mesure pour y mettre fin et, si cela s’avère insuffisant, ordonner la remise en liberté. À défaut, la personne concernée peut engager la responsabilité de l’État afin d’obtenir réparation. Cette décision constitue toutefois une fausse bonne idée : en distinguant implicitement des conditions de garde à vue acceptables de celles qui ne le seraient pas, elle ne remet pas en cause un dispositif qui porte intrinsèquement atteinte à la dignité des personnes, avec une violence accrue selon la classe sociale, le genre, le handicap, la sexualité ou l’ethnicité.

En garde à vue, connaître ses droits en amont ne suffit pas toujours à rendre la situation plus simple à vivre. « Tu étais informé de tes droits grâce aux manifs, non ? » s’interrogera une connaissance. Des militants, des maisons d’édition et des médias engagés proposent régulièrement des « tutos » post-manif. Utiles, ils sont d’abord et avant tout pensés par et pour des Blancs – à l’exception, par exemple, de la Legal Team Antiraciste, un groupe de juristes anonymes qui accompagne et défend les personnes victimes de violences ou de discriminations raciales. Il faut également citer la Marche des solidarités et les CSP75, qui font de l’anti-répression pour les personnes sans papiers.

En l’absence de camarades pour m’attendre à la sortie et dépourvu de soutiens militants, je fais profil bas. Dans mon cas, et au regard de mon origine, l’improvisation devient la règle. Le plus important, c’est de tenir le coup psychologiquement. Et pour ça, rien n’a plus de valeur que la solidarité carcérale, dans la mesure du possible.

De mon côté, je bénéficie d’un carnet d’adresses grâce à ma profession, et je n’ai pas d’appréhension à solliciter un avocat, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. « Les commis d’office ? Tu tombes soit sur des corrects, soit sur des gens qui t’enfoncent. C’est la loterie », certifie l’un de mes camarades de cellule. Difficile de lui donner tort.

Bientôt 13 heures. Toujours aucune trace de mon avocat. L’attente est interminable. Amen ! Un flic m’annonce qu’il vient enfin d’arriver. « Ça va, monsieur Derkaoui ? » me glisse l’avocat, accompagné d’un clin d’œil, avant que l’on s’installe dans la même pièce que pour la consultation médicale. Contrairement à la médecin, il prend soin de bien refermer la porte derrière lui. Un geste simple, mais qui en dit long : l’arrivée concrète de mes droits.

L’avocat est maghrébin. Une pensée me traverse : la fac de droit est un choix fréquent chez les enfants d’immigrés, plus accessible que les « grandes écoles » de reproduction bourgeoise et les classes préparatoires, et considérée comme une voie permettant ensuite de défendre ses semblables.

« La Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France en 2013 pour la conservation jugée disproportionnée des empreintes digitales. »

Je lui raconte toute l’histoire, du moins ce dont je me souviens. Il rappelle que nous avons souvent été contrôlés par des policiers, des agents de sécurité et des vigiles, et que, tôt ou tard, il y a toujours ce risque que ça dégénère pour provoquer l’outrage à agents : une généreuse amende, un juteux business. « T’es journaliste et arabe : à leurs yeux, ce sont deux défauts. Tu es plus cultivé et diplômé qu’eux, ce qui a le don de les agacer. En plus, t’es un gauchiste ! »

Il insiste sur un point : bien manger pour reprendre des forces. Puis il récapitule nos deux priorités : me faire sortir du commissariat le plus vite possible, ce « territoire ennemi », et éviter à tout prix la comparution immédiate, qui ne laisse pas le temps de se défendre et où les condamnations sont presque toujours plus lourdes. Ces comparutions sont majoritairement mobilisées à l’encontre des classes populaires et des personnes racisées, dans leur vie quotidienne comme dans le cadre d’une manifestation.

L’avocat me donne un dernier conseil : « Parfois, je me retrouve avec des gars qui parlent trop, ou qui disent n’importe quoi. Surtout, tu en dis le moins possible ! » L’audience est une étape stressante, car le moindre faux pas scelle ton avenir. Mais au moins, elle me fera passer le temps.

Je monte à l’étage avec mon avocat et un policier. Les menottes sont moins serrées que d’habitude. Un officier nous reçoit dans son bureau. Bien que le ciel soit gris, j’aperçois enfin la lumière du jour. Derrière l’officier, une affiche de son syndicat, Alliance, pour qui « le problème de la police, c’est la justice ».

Je dois raconter ce que je pense avoir vécu en fin de soirée, et accepter les faits reprochés, puisque je ne m’en souviens pas. Je découvre pour la première fois la version des faits du plaignant : j’urinais dans une ruelle à côté du bar, ils m’ont contrôlé à deux et je ne l’ai pas supporté. Si je me réfère à mes vagues souvenirs, ce n’était pas une ruelle, mais une petite place, et j’étais entouré de cinq ou six flics, après m’être interposé parce qu’un homme noir se faisait contrôler. Mais, je dois l’admettre, leur scénario tient la route. C’est tout à fait plausible.

On m’accompagne une dernière fois à l’étage : empreintes, photos et pancarte d’identification à la main. La Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France en 2013 pour la conservation jugée disproportionnée des empreintes digitales dans le fichier FAED (Fichier automatisé des empreintes digitales), notamment en raison de durées excessives et de garanties insuffisantes d’effacement. Les données continuent de circuler dans les fichiers de police bien après la sortie du commissariat. Mais pour le moment, je l’ignore.

Les yeux rivés sur son écran, un officier m’annonce une « mauvaise nouvelle : vous ne sortez pas ce soir, car vous allez être déféré au tribunal judiciaire ». Une commissaire nous rejoint. Dans ce milieu d’hommes, certaines femmes que j’ai croisées tout au long de ma vie ont pu faire preuve d’excès de zèle, quand d’autres, comme cette commissaire, sont plus empathiques. Elle me dit qu’ils ne comprennent pas pourquoi j’avoue des faits dont je ne me souviens pas : « Après le déferrement, le magistrat peut ordonner une comparution immédiate et prononcer éventuellement une peine de prison ferme, décider d’un renvoi avec une convocation pour le procès, ou vous placer en détention provisoire en attendant l’audience. En ce qui vous concerne, le tribunal considère qu’il y a trop de zones d’ombre. Ils veulent creuser.« 

Je n’entends qu’une chose : « prison ferme ».

En attendant de connaître notre sort, mes compagnons de cellule me rassurent. « T’inquiète pas, tu vas être déféré comme nous, ça ira. » C’est seulement à ce moment-là que l’on se demande nos prénoms, comme si, jusqu’ici, les règles élémentaires de bienséance avaient été reléguées au second plan. Je suis persuadé que je me souviendrai de leurs prénoms en sortant, même si je n’ai pas de quoi les noter quelque part.

Je suis sorti vivant de garde à vue, contrairement à tant d’autres, comme El Hacen Diarra, Mauritanien de 35 ans, décédé dans la nuit du 14 au 15 janvier 2026. Mon statut social m’aura permis de traverser cet enfer de trente-trois heures sans trop de dommages physiques.

« Par contre, une fois dehors, t’as intérêt à écrire un truc ! Faut pas que ça serve à rien que tu sois là », insiste l’un des détenus. Documenter la garde à vue, c’est aussi rendre visibles celles et ceux qu’elle isole, et faire en sorte que ce qu’ils subissent quotidiennement ne tombe pas dans l’oubli. Pour nombre d’entre eux, les conséquences judiciaires, financières et administratives ne font que commencer, avec des procédures et de sanctions susceptibles de les poursuivre toute leur vie.

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