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Dialectique de la pop

Diagonale Sonore

Agnès Gayraud

J’ai régulièrement entendu dire les artistes de jazz et de musiques créatives qu’en-dehors de leur propre travail et des concerts (les leurs et ceux des autres), ils écoutaient essentiellement de la pop. La plupart du temps, c’est aussi mon cas ; si j’écoute de la musique pour le plaisir, il y a toutes les chances pour que ça soit de la pop (entendue non pas comme genre, mais au sens beaucoup plus large de « musique populaire enregistrée »). Le livre d’Agnès Gayraud, Dialectique de la pop, m’a fait comprendre pourquoi : parce que l’œuvre pop est contenue dans l’enregistrement qui est proposé au public, tandis que l’œuvre de jazz est plutôt contenue dans la performance, et celle de musique classique dans la partition. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que, pour certaines personnes au moins, la musique que l’on écoute le plus naturellement chez soi soit celle qui ait été conçue pour la forme enregistrée.

La force du livre d'Agnès Gayraud est d'embrasser un matériau extrêmement varié et hétéroclite d'un seul tenant. Traversant tous les genres et tous les styles (pop, rock, rap, disco, dance, R&B, métal, etc.), elle dégage les lignes de fuite contradictoires d'une musique qui nous a offert le meilleur du génie indépendant (Bob Dylan) et des innovations musicales du 20e siècle (The Beatles), comme le pire du produit standardisé (Taylor Swift). Même si la définition d’Agnès Gayraud est large, à la lecture de l’ouvrage c’est le format chanson, imposé par les besoins de l’industrie culturelle, qui s’impose comme étant au cœur des enjeux soulevés. Dialectique de la pop est l’occasion de (re)découvrir les myriades de chansons qui nous ont façonnés, agacés, émerveillés. Le livre parcourt tout le 20e siècle, depuis Vesta Victoria (1903) jusqu’à Childish Gambino (2018). À côté de celles qui ont bercé mon enfance (« Wannabe » des Spice Girls) et mon adolescence (« Light My Fire » des Doors), j’en ai découvert de nouvelles, que j’avais loupées par hasard (quel bonheur de découvrir aujourd’hui « You Got It » de Roy Orbison !) ou par snobisme (« Rolling in the Deep » d’Adele : chef-d’œuvre).

On pourrait discuter les détails de tel ou tel genre, il n’empêche qu’il s’agit de la première étude en français qui prend la pop au sérieux dans sa dimension esthétique (et pas seulement d’un point de vue sociologique ou politique). Notre entretien épouse plus ou moins la structure du livre, construit en deux parties. La première pose les jalons des grands concepts de l’autrice (« l’utopie de la popularité » en tête), en prenant Theodor Adorno comme interlocuteur critique — choix étonnant lorsqu’on sait qu’Adorno haïssait la pop. La seconde partie développe une théorie esthétique qui repose sur quatre axes théoriques : la question des racines, le génie individuel, le phénomène des tubes et l’horizon du progrès. Ces réflexions philosophiques s'appuient sur la propre expérience d'Agnès Gayraud comme compositrice, guitariste et chanteuse de pop. Depuis plusieurs années, elle produit sous le nom de La Féline des albums sophistiqués et originaux, dont le dernier, Vie Future, vient de paraître.

 

Référence bibliographique : Agnès Gayraud, Dialectique de la pop, Paris, La Découverte, 2018.

Et une playlist partielle et partiale préparée par mes soins au cours de ma lecture et disponible dans les entrailles du  capital : https://open.spotify.com/playlist/2Mvc1LWPqHo4vW88t1CpoC?si=3oxPvzg-RUCvS67O3HlOQg

N.B. : La Féline est actuellement en tournée en France. Voir les dates ici.

Diagonale Sonore , émission publiée le 25/01/2020
Durée de l'émission : 69 minutes