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Le colonialisme vert

Dans le Texte

Guillaume Blanc

(émission conçue et animée par Louisa Yousfi)

C’est l’histoire de la vie, son cycle éternel, qu’un enfant béni rend immortel. La ronde infinie de ce cycle éternel, c’est l’histoiiiiiire, l’histoire de la vie.

Vous l’avez ? Dans le ciel orange, un immense soleil se lève et inonde de lumière une pleine désertique évoluant au rythme de la vie animale. Des rhinocéros, des gazelles, des suricates, des léopards, des pélicans, des éléphants, des flamands rose, des girafes, des fourmis, des zèbres, des paons… tous se dirigent comme un seul homme vers l’avancée rocheuse où le roi tout à l’heure présentera au matin du monde le visage de l’héritier, pour l’instant blotti dans les pattes de sa maman lionne au regard d’amour. Le singe-sage viendra d’abord accomplir une cérémonie de baptême dont on ignore tous les codes mais qu’on imagine facilement pleine de profondeurs et de spiritualités. Enfin, le roi-lion prend le petit et le tend vers le ciel. En bas, tous s’inclinent. En haut, les nuages se déchirent et un trou de lumière divine vient bénir l’instant. Simba est né. Grâce à la magie Walt Disney, il sera, pour une génération entière, le visage de l’Afrique. Un visage non-humain. Un visage d’animal.

En 2019, Disney propose un remake en images de synthèse du Roi Lion. Succès mondial garanti. Pour l’occasion, des artistes afro-américains, dont la chanteuse Beyoncé, prêtent leurs voix. Mais la redécouverte du conte moderne ne fait plus tout à fait l’unanimité. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer un traitement colonial de l’Afrique : une Afrique-safari, faite d’oasis luxuriants et de forêts vierges, déshumanisée au profil d’une valorisation fantasmée de ses richesses naturelles et animales. C’est ce mythe colonial qui sert de fil rouge à mon invité Guillaume Blanc, historien de l’environnement et auteur du livre L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’éden africain (Flammarion, 2020). Mais le mythe ne s’achève pas ici et les travaux de Guillaume Blanc sont un éclairage puissant et précieux pour en appréhender toutes les subtilités.

Revenons à la savane de Simba. Il regarde au loin et s’interroge, tout lionceau qu’il est : qu’y-a-t-il derrière l’horizon ? Son père l’avertit avec fermeté : là-bas, tu ne dois jamais, au grand jamais, aller. Là-bas, c’est la mort, incarnée par des hyènes crève-la-dalle obsédées à l’idée de saccager la nature, et d’épuiser toutes ses ressources. La menace est là, à la périphérie du temple sacré. L’analogie avec la réalité que Guillaume Blanc nous révèle est trop irrésistible pour ne pas l’exposer. Admettons que la savane du Roi Lion soit un parc naturel national classé au Patrimoine mondial de l’Humanité de l’Unesco (comme il y en a des centaines en Afrique), faisant ainsi l’objet d’une politique de conservation de la nature dans laquelle sont engagées des ONG et des grandes institutions internationales telles que le WWF ou l’UICN. Admettons que leur mission soit la même que celle du papa de Simba : préserver la nature africaine, protéger ses animaux, respecter le « circle of life ». Contre quoi, au juste ? Là, on sort de l’hypothèse et on rentre dans l’histoire, la vraie, car les archives sont claires : contre « l’africanisation » de l’Afrique. Entendez : les indépendances africaines. Entendez encore : les Africains. En rois détrônés – comme le papa de Simba –, les administrateurs coloniaux vont alors devoir se reconvertir en experts internationaux de l’environnement.

Peu à peu, ils vont mettre en application le deuxième volet du mythe de l’éden africain : la nature africaine n’est pas seulement inhabitée, elle est menacée par les Africains qui seraient responsables de sa détérioration progressive. Les hyènes crève-la-dalle, vous vous souvenez ? La puissance du mythe que dénonce Guillaume Blanc ne réside cependant pas seulement dans toutes ses déclinaisons culturelles – pourquoi les œuvres occidentales ont-elles plus de facilité à transposer des qualités humaines à des animaux d’Afrique qu’à entrer en empathie avec les Africains eux-mêmes (plus exactement, les personnes noires) qui sont eux, en revanche, facilement animalisés ? – mais plus gravement, dans les politiques concrètes qu’il engage sur le terrain.

Le résultat est saisissant : des centaines de milliers de vies brisées. Criminalisés puis expulsés de leur lieu de vie au prétexte qu’ils détérioraient la nature, les paysans africains ne peuvent visiblement pas faire partie du Patrimoine mondial de l’humanité (sans doute faudrait-il commencer par reconnaître leur humanité pour cela ?) – alors que les agriculteurs européens, dans le parc des Cévennes par exemple, sont perçus et traités par les mêmes institutions comme faisant partie pleine et entière de leur patrimoine naturel.

Quelle est l’histoire de cette injustice ? Comment se poursuit-elle de nos jours sous des labels écologistes qu’on croit irréprochables ? Quelles formes concrètes prend-elle pour des paysans africains dont les modes de vies font peut-être d’eux les moins responsables de la catastrophe écologique au nom de laquelle on les persécute ? Ce n’est donc pas la pompeuse histoire de la vie que nous raconte ici Guillaume Blanc mais l’histoire de ces vies, précisément éjectées du grand paysage occidental de la vie.

 

Louisa Yousfi

Dans le Texte , émission publiée le 14/11/2020
Durée de l'émission : 74 minutes

Regardez un extrait de l'émission