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Contre la normalisation gay

Aux Sources

Alain Naze

Dans le sillage du soulèvement étudiant et prolétaire de mai 1968, des féministes lesbiennes et des activistes gays créèrent le Front homosexuel d’action révolutionnaire. Les membres du FHAR articulaient la lutte contre l’hétéropatriarcat à celles contre l’Etat et le capitalisme. Ils dénonçaient le virilisme et l’homophobie qui régnaient dans les organisations de gauche et d’extrême-gauche. Ce collectif, qui vit passer dans ses rangs Christine Delphy, René Schérer ou encore Daniel Guérin, ne réunissait bien sûr pas tous les gays et lesbiennes de l’époque. Mais il indiquait tout de même le degré de radicalité de cette communauté. Un demi-siècle plus tard, déplore le philosophe Alain Naze dans son Manifeste contre la normalisation gay (La Fabrique, 2017), nous sommes passés de la lutte politique au lobbying. Les homosexuels cherchent moins à renverser l’ordre existant qu’à s’y intégrer. Ils désirent une place au festin des privilégiés, fût-ce au détriment d’autres opprimés (les classes populaires, les immigrés) ou même d’autres homosexuels peu adeptes du droit à l’indifférence (les Folles, les queers).

Les indices de cette normalisation gay sont multiples. Il y a les chiffres, d’abord, comme ces 32% de couples gays mariés qui votèrent pour le Front national aux régionales de 2015. Il y a aussi l’émergence d’un homonationalisme, c’est-à-dire d’un nationalisme qui, au nom d’une défense hypocrite des droits homosexuels, stigmatise les musulmans et justifie des excursions impérialistes dans des contrées prétendument archaïques. Dans le même ordre d’idées, certains pays comme Israël pratiquent le pinkwashing. Les agences de communication gouvernementales investissent des millions pour donner à l’international l’image d’un pays gay friendly, et faire oublier au passage le sort des Palestiniens. Enfin, au-delà des phénomènes proprement politiques, la normalisation gay passe par l’adoption de modes de vie indexés sur les valeurs consuméristes et le modèle du couple hétéropatriarcal. Ce dernier point conduit d’ailleurs Alain Naze à porter un regard sceptique, et passionnant, sur le mariage pour tous et sur le coming out. N’y a-t-il pas, dans la revendication du droit au mariage pour les personnes de même sexe, une confiance exagérée dans les potentialités émancipatrices du droit ? Et n’y a-t-il pas, dans l’injonction au coming out, un risque de figer les identités, d’annihiler leur part d’opacité et de brimer les possibilités de camouflage ?

Dans sa volonté de renouer avec le devenir-mineur de l’homosexualité, mon invité voyage en bonne compagnie : Pasolini, Foucault, Benjamin, ainsi que l’intempestif Guy Hocquenghem, sous les auspices duquel Alain Naze place sa réflexion : « Les homosexuels devront payer leur reconnaissance toute neuve du sacrifice de leurs propres marges et de leurs irrationalités ». Bon visionnage !

Manuel Cervera-Marzal

Aux Sources , émission publiée le 15/06/2019
Durée de l'émission : 69 minutes

Regardez un extrait de l'émission