« On achève bien les chevaux » : bal perdu

La réédition du film de Sydney Pollack, « On achève bien les chevaux » (1969), est enfin sortie en DVD et en Blu-ray il y a quelques semaines. Après presque vingt ans sans réédition, c’est l’occasion de revenir sur ce chef d’œuvre : bien plus que le film emblématique d’une époque, c’est une vision radicale d’un capitalisme mortifère qui semble plus que jamais d’actualité.

Arts

Mémorable et pourtant quelque peu oublié ou, en tout cas, rarement cité au panthéon des films emblématiques des années 1970 (on préfère citer, du même Sydney Pollack, Les trois jours du Condor), On achève bien les chevaux vient comme clôturer les sixties sur une note d’amertume définitive et programmatrice. Sorti aux États-Unis en décembre 1969, le film annonce un hiver de désillusions, une décennie de soubresauts politiques, de mouvements sociaux toujours plus violents et désespérés, et la prise de conscience pour la population, et le monde, d’un pays malade qui court à sa propre perte.

Michael Sarrazin et Jane Fonda dans On achève bien les chevaux de Sydney Pollack (1969)

Adapté d’un roman de 1935 écrit par Horace McCoy (et réédité également récemment par Gallmeister), un temps convoité par Chaplin et l’acteur réalisateur Norman Lloyd, le film plonge au cœur de la Grande Dépression lors d’un marathon de danse. Démarrés dans les années 1920, ces spectacles sont devenus, durant la crise, de véritables jeux du cirque où les participants s’épuisaient parfois durant plus de 1000 heures, dans l’espoir d’en tirer une récompense financière. Tourné par Sydney Pollack, qui n’était pas sur le projet à l’origine (Jack Clayton, Roger Vadim ou encore William Friedkin étaient en lice), On achève bien les chevaux est la quasi-matrice du survival télévisé et de ses innombrables déclinaisons à la Hunger Games. 

Hunger Games de Gary Ross (2012)

Le spectacle de la misère

Construite autour d’une poignée de personnages dont elle éclaire et tisse les motivations croisées avec, au centre du casting, Jane Fonda et Michael Sarrazin, l’intrigue se focalise sur des destins abîmés par une époque en crise, ceux d’hommes et de femmes forcés de se jeter dans une compétition impitoyable afin de récolter quelques dollars dans l’espoir d’une vie meilleure. Alternant les scènes de danse, les multiples types de course auxquels sont soumis les participants, les pauses dans les vestiaires où les vies de chacun se lisent en pointillé, les rencontres avec l’host en chef de l’événement (Gig Young), qui théâtralise autant le marathon qu’il manipule ou aide les danseurs – dont certains finiront sur une civière, le récit ne sort presque jamais de l’enceinte où se déroule la compétition.

Bien que déconstruit, avec cet aspect parfois onirique propre à l’époque, le film se concentre sur l’épuisement progressif de ses personnages et sur les rôles que le jeu finit par leur attribuer, sous les acclamations d’une foule sans cesse plus nombreuse, plus dense et exaltée par la souffrance des protagonistes. Comme dans n’importe quel jeu de téléréalité dont le film est l’ancêtre, On achève bien les chevaux place la question du spectacle au cœur d’une représentation qui anticipe ce qu’on retrouvera quelques années plus tard dans Network de Sidney Lumet.

Network de Sydney Lumet (1976) / Faye Dunaway au Beverly Hills Hotel après sa victoire aux oscars pour Network en 1977 (photo : Terry O’Neill)

Les participants sont aussi là pour se faire remarquer par quelques huiles venues d’Hollywood. Ils espèrent décrocher un rôle, même mineur, même de figurant, pour sortir un peu de la misère et accéder enfin à un début de vie décente. L’idée de resituer l’attraction qu’Hollywood a pu représenter dans ce contexte socio-économique est une des plus puissantes du roman et de son adaptation. Pas seulement parce qu’elle rappelle l’importance de ce qui est devenu un véritable secteur professionnel attirant de nombreux prétendants, mais parce qu’elle montre comment, très tôt, l’Amérique a fondé son système sur sa mise en spectacle.

Danse ou crève

Car On achève bien les chevaux n’est rien d’autre qu’un film sur le capitalisme, dont il livre la vision la plus crue et la plus pessimiste. Au-delà de l’écho au contexte historique, c’est plus largement de toute une économie de l’individualisme, de la compétition, du travail, des corps, des liens, du couple, de la communauté, qu’il est question. Les compétiteurs sont prêts à se trahir, se marcher dessus, se prostituer, pour espérer gagner ; le jeu est évidemment truqué pour rendre le spectacle plus attractif — ils comprendront même à la fin que les gagnants se font entuber.

Certains, certaines en particulier, deviendront fous ou folles, comme cette actrice venue de Londres et jouée par Susannah York, qui finira en état de choc, à demi nue sous une douche froide, le visage cadavérique. L’absurdité de cette compétition qui fait danser les participants plus de 1000 heures ne dit pas seulement l’avidité, la perversité, l’inhumanité de notre appétit pour des performances sadiques dont la violence épicerait la médiocrité de notre quotidien. Elle va plus loin et dresse à sa façon le portrait d’un système intrinsèquement délétère, qui a trouvé dans le spectacle une manière de justifier qu’on y adhère, qu’on en jouisse, tout en assurant sa propagation. On achève bien les chevaux est un film conscient, critique, dans lequel Jane Fonda trouve une place de choix au moment même où s’intensifie son militantisme. Elle dira que ce fut le premier film où un réalisateur, Sydney Pollack, lui demandait ce qu’elle pensait de son personnage et de l’histoire, et tenait compte de son regard.

Gig Young et Susanna York dans On achève bien les chevaux

Une porte sur l’océan

C’est aussi elle, figure centrale, qui donne au film sa tonalité, sa noirceur sans rémission possible. Jane Fonda y interprète Gloria, désabusée, dépressive, cynique, amère, prête à tout, qui trouve dans le personnage de Michael Sarrazin un partenaire qui l’accompagne, ne la juge pas et ne cherche pas à profiter d’elle. Quasi spectatrice d’elle-même, mais aussi des autres, elle participe à la compétition dans un dernier élan qui oscille entre pulsion de vie et pulsion de mort. À travers elle et son destin tragique, Pollack met en scène une Amérique sans issue. L’idée de ne presque jamais sortir de la salle renforce cet effet d’enfermement, avec ce moment magnifique où Michael Sarrazin s’approche d’une porte menant vers l’extérieur et aperçoit un coucher de soleil sur la mer (l’action se déroule à Santa Monica). Mais l’accès se referme bien vite : l’un des membres de l’équipe l’invite à regagner promptement les vestiaires pour se reposer.

Il n’y a pas d’avenir, pas de dehors, plus qu’un système cynique qui traite les individus comme du bétail, au point qu’on pourrait, en s’aventurant un peu, y voir une préfiguration du Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Si On achève bien les chevaux était un projet de longue date à Hollywood, porté par des producteurs et des scénaristes avant de trouver son cinéaste (qui l’inscrit d’ailleurs assez naturellement dans sa filmographie), il résonne avec son époque, de plus en plus critique envers la société de consommation, la marchandisation à outrance, la frénésie publicitaire et l’exploitation de chacun.

Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (1974

Dernier tour de piste

Mais c’est surtout parce que rétrospectivement il semble toujours plus proche de nous que ce cinéma des années 1970, inauguré par On achève bien les chevaux, nous parle autant. Aucune autre décennie n’a mieux anticipé, sur grand écran, tout ce que nous sommes devenus, dans tous les domaines : politique, sociétal, technologique, écologique. Tout est annoncé dans les films de cette époque, en particulier dans la science-fiction. En partant de la crise de 1929 alors qu’il sort dans l’après-68, au moment où le capitalisme est de plus en plus contesté, le film remonte aux origines d’un système qui n’a eu de cesse depuis de se répandre.

Il offre aux spectateurs d’aujourd’hui une vision à la fois abstraite et concrète, qui fait écho au sentiment, toujours plus partagé, de participer à une course harassante vers une vie décente, dans un monde où règne une compétition aux règles truquées et inégalitaires. Sans la dévoiler entièrement, disons que l’issue du film est d’un désenchantement absolu et appelle une remise en cause radicale, qui dépasse la simple dénonciation d’une société transformant un calvaire en spectacle. On achève bien les chevaux est une critique de l’intérieur, sans alternative, qui laissera au militant peu de grain à moudre, sinon celui du constat, que chacun pourra reprendre comme il l’entend. C’est une œuvre sombre, quasi apocalyptique, dont personne ne sort indemne, à l’exception peut-être de ceux qui orchestrent ce show morbide et prémonitoire.

On achève bien les chevaux (éditions Colored Film / Pavillon de danse près de Washington (1925)

On achève bien les chevaux

DVD / BluRay édité par Colored Films

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