Elections en Israël : la défaite de Netanyahou

A l’issue des élections législatives qui viennent de se tenir en Israël, ni Benyamin Netanyahou, ni son rival Gadi Eizenkot (ancien chef d’état-major de l’armée israélienne) ne dispose d’une majorité pour gouverner. Parallèlement, le score élevé des partis qui représentent les Palestiniens citoyens d’Israël (descendants de ceux que les milices sionistes n’ont pas pu expulser en 1948) fait événement. Le parti Ra’am dispose désormais de huit sièges, quand la Liste unifiée qui regroupe trois partis a réussi à faire élire onze députés. Parmi eux, Ofer Cassif, élu en tant que représentant du Hadash, est le seul Israélien juif. Dans cet entretien mené par Vivian Petit le dimanche 1er novembre, il analyse les résultats du scrutin et esquisse la stratégie pour la suite.

Politique

Comment analysez-vous le résultat de ces élections ?

Il est évident que ce résultat est une défaite pour Netanyahou. Il espérait obtenir la majorité des sièges, mais lui et la bande de fanatiques, de bigots et de fascistes qui l’accompagnent n’ont fait élire que 53 députés sur les 121 que compte la Knesset. La majorité revient à ce qu’on appelle le bloc anti Netanyahou, de Gadi Eizenkot, avec ses 48 députés auquel on peut à la fois ajouter les 11 élus de notre liste unifiée qui regroupe trois partis (Balad, Ta’al et Hadash), et ceux de Ra’am, un autre parti qui entend représenter les Palestiniens citoyens d’Israël, qui a faire élire 8 députés. L’ensemble des partis qui s’opposent à Netanyahou et ses alliés ont gagné. Notre liste a fédéré des partis qui regroupent des Palestiniens qui ont la citoyenneté israélienne ainsi que des Juifs progressistes. Nous avons quasiment doublé notre nombre de sièges, en passant de 6 à 11 députés.

Est-ce que la question palestinienne, la colonisation de la Cisjordanie et le génocide à Gaza ont été abordés lors de la campagne électorale ?

Malheureusement ce n’est pas un sujet pour la majorité des partis politiques israéliens. Notre coalition regroupait le Balad et Ta’al, qui sont deux partis qui représentent les Palestiniens de citoyenneté israélienne, et le Hadash, notre parti, qui, comme vous le savez, est issu du Parti communiste et vise une coopération judéo-arabe. Nous mettons en avant des propositions de justice sociale, d’égalité dans la citoyenneté, et une dénonciation de la colonisation en Cisjordanie, des atrocités et du génocide à Gaza. Nous abordons la question du nettoyage ethnique, des agressions qui sont commises quotidiennement par des colons, et le massacre et l’occupation qui continuent à Gaza. Nous parlons aussi de la situation des Palestiniens d’Israël, de la nécessité d’une citoyenneté égale pour tous.

Est-ce que votre tentative de regrouper les Palestiniens et les Juifs progressistes avance ? Votre gain électoral n’est-il pas essentiellement dû à l’augmentation de la participation dans les villes majoritairement arabes ?

C’est encore trop tôt pour être précis à ce sujet et avoir une vue d’ensemble, nous attendons les résultats détaillés, mais au vu de nos résultats, je pense que nous avons progressé dans les différentes parties de la population. On a toujours tâché de s’adresser aux différents pans de la population. Un grand nombre d’Israéliens s’opposent à Netanyahou, et parmi eux, certains se tournent vers nous. Il ne sera pas possible d’ignorer notre force politique et d’ignorer les Palestiniens citoyens d’Israël. Nous n’en sommes qu’au tout début mais nous avons avancé dans notre projet d’une coopération entre Juifs et Arabes. Si nous défendons cela ce n’est pas seulement parce que nous sommes de gauche, mais parce que c’est la seule solution possible.

Louis Imbert, journaliste au service international du journal Le Monde, a résumé la dernière campagne électorale en Israël en disant qu’il n’y avait pas eu de débat mais plutôt un ensemble d’invectives et de théories du complot. Êtes-vous d’accord avec cela ?

Oui, c’est évidemment vrai, nous avons été insultés et diffamés pendant toute la campagne. Nous sommes de longue date la cible de calomnies et les autres listes ont même tenté d’essayer de nous empêcher de nous présenter. La décision de la commission électorale qui invalidait notre liste a finalement été infirmée par la Cour suprême, mais elle s’apprêtait à valider l’exclusion de Sami Abu Shehadeh, le président du Balad, qui a malheureusement dû renoncer à se présenter. Quant à moi j’ai été deux fois exclu de la Knesset, une fois pendant deux mois et une fois pendant six mois, pour avoir dénoncé ce qu’il se passait à Gaza. Maintenant, Netanyahou lance une nouvelle campagne de diffamation et une nouvelle théorie du complot, en disant que l’augmentation de la participation dans les villes arabes est liée à une fraude. C’est évidemment faux, mais Netanyahou refuse d’admettre qu’il a perdu car c’est à la fois un mégalomane et un psychopathe dangereux. Il faut vraiment en finir avec ce gouvernement.

Quelles sont les différences entre Netanyahou et Eizenkot ? Eizenkot est tout de même l’ancien chef d’état-major des armées d’Israël, l’élaborateur de la doctrine Dahiya qui défend le fait de cibler la population et de détruire les infrastructures civiles pour gagner une guerre, et il était membre du cabinet de guerre au début du génocide à Gaza…

Bien sûr, les différences ne sont pas immenses, je sais très bien qui est Eizenkot et ce n’est pas ma tasse de thé. Mais notre premier objectif est de stopper ce gouvernement. Il n’y a que deux possibilités : soit on continue avec les atrocités actuelles, soit on avance vers un partenariat entre Arabes et Juifs. Nous devons agir dans la situation telle qu’elle est, y compris en échangeant avec des gens qui sont très différents de nous. C’est toujours comme cela que ça se passe dans l’histoire. Si vous vous penchez sur les différents moments de l’histoire de France, il est arrivé que des personnes politiquement très différentes s’entendent pendant une certaine période parce qu’elles avaient un objectif commun malgré toutes leurs différences. En Israël nous sommes face à un gouvernement fasciste, suprémaciste et messianique, notre priorité est d’en finir avec celui-ci. C’est un préalable pour mettre fin aux atrocités, pour s’opposer à l’occupation et à la colonisation, pour défendre une politique de justice et d’égalité.

Est-ce que les négociations avec les autres partis ont commencé ? Et quelles seraient vos conditions pour ne pas vous opposer à la formation d’un gouvernement ?

Pour l’instant aucune négociation n’a véritablement commencé, il faut comprendre que nous n’en sommes qu’au tout début. Au sein de la liste unifiée nous nous réunirons d’ailleurs demain [lundi 2 novembre] pour échanger à propos de la situation et fixer ensemble ce que seront nos conditions précises.

Est-ce que le fait que Netanyahou se trouve dans une situation difficile augmente le risque d’une fuite en avant, par exemple la probabilité qu’Israël lance une nouvelle guerre contre l’un de ses voisins ?

Oui, évidemment. Netanyahou est un animal blessé, et on sait que c’est un homme qui n’a aucune limite et qui est prêt à tout pour se maintenir au pouvoir. Il a d’ailleurs récemment tenté de déclencher une nouvelle guerre en envoyant des avions militaires aux frontières de l’Iran. Donald Trump, un autre psychopathe et mégalomane, menace lui aussi d’attaquer de nouveau l’Iran. On sait évidemment que Trump est quelqu’un d’instable, qui peut dire une chose et son contraire, qui change d’avis toutes les heures, mais il peut aussi prendre des décisions extrêmement graves sur un coup de tête. Les midterms seront probablement gagnées par les Démocrates et j’espère que leurs élus s’opposeront à une nouvelle guerre. Ces guerres ne favorisent qu’une poignée d’individus et elles sont désastreuses pour les peuples, que ce soit le peuple iranien ou le peuple israélien.

Que conseillez-vous aux Français qui souhaitent vous soutenir, comme soutenir le peuple palestinien ?

De vous mobiliser en France pour un projet de justice, d’égalité, et contre la guerre. Dans le contexte politique et électoral français, ça signifie selon moi voter pour Jean-Luc Mélenchon aux prochaines élections. Pour ce qui est de la défense du peuple palestinien, il s’agit plus globalement de se mobiliser internationalement pour qu’un terme soit mis aux atrocités, pour que des pressions soient exercées pour mettre fin au génocide, à l’occupation, à la colonisation et au nettoyage ethnique que subit ce peuple. Il faut aussi défendre une solution à deux États.

Vous croyez encore à la solution à deux États ? C’est un débat au sein de la gauche en France. Nous sommes un certain nombre à considérer que la colonisation de la Palestine et la segmentation du territoire palestinien organisée par Israël ont rendu impossible la constitution d’un État palestinien viable aux côtés d’Israël. Que répondez-vous à ceux qui défendent le projet d’un État binational où les peuples palestinien et israélien bénéficieraient des mêmes droits ?

Je pense que la solution à deux États est la seule solution viable dans les circonstances actuelles et elle me semble encore possible. Si vous comparez la Palestine d’aujourd’hui à l’Algérie sous occupation française, je pense que la situation des pieds-noirs était encore plus compliquée que celle des colons israéliens en Cisjordanie, puisque les pieds-noirs étaient des autochtones et qu’ils avaient peu de liens avec la métropole. La plupart des pieds-noirs ont cependant fini par partir et une minorité est restée vivre dans une Algérie indépendante. Pour ce qui est de l’idée d’un État démocratique qui réunirait les Israéliens et les Palestiniens, ça ne me semble pas faisable aujourd’hui. Ça existera peut-être un jour sous la forme d’une confédération, mais il faut d’abord qu’existe un État palestinien. Sans cela, il y aura dans l’État unique un groupe dominant qui monopolisera le pouvoir et captera l’ensemble des ressources, comme c’est le cas aujourd’hui au sein de l’État d’Israël.

Et pour conclure ?

Je veux dire au peuple français qu’il a raison de soutenir la cause palestinienne, et que ça ne doit pas être confondu avec l’antisémitisme. L’opposition au gouvernement israélien, mais aussi l’opposition au sionisme, ne relèvent pas de l’antisémitisme. Le sionisme est un projet nationaliste et colonial. On peut être antisioniste. L’antisémitisme n’a rien à voir avec cela, c’est une forme de racisme, comme l’islamophobie et d’autres formes de racismes, qui doivent toutes être combattues. Il faut établir une différence claire entre les deux, ne pas accuser d’antisémitisme des personnes qui s’opposent au sionisme. Et il faut aussi faire attention à ne pas reprendre à son compte des discours antisémites. Ne vous alliez pas à des antisémites sous prétexte de défendre le peuple palestinien.

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