Quand le débordement manifeste – Récit en images du 17 octobre

Chacun a vécu « son » 17 octobre. La plupart des grandes villes de France ont connu des manifestations massives et des situations émeutières. La plupart des manifestants ont vécu des gazages préventifs, avant même le départ des cortèges, sur des parcours pourtant légaux, dûment déposés – signe qu’il s’agissait là d’une doctrine du « maintien de l’ordre » systématique et propre à générer un prévisible désordre. Laurent Gayer était à Paris, sur la rive droite ; il documente la journée avec des photos commentées, qui permettent de rendre l’atmosphère de cette journée historique et d’en lire les signes, rendant à cette exceptionnelle journée les significations dont le spectacle médiatique a tendance à la priver.

Politique

Le coup de tabac était attendu. Aux appels à la mobilisation avaient succédé des vidéos virales, parodiant animés japonais et productions Marvel pour galvaniser les troupes. La rue avait embrayé : à chaque nouvelle journée de mobilisation, les murs se couvraient de graffitis rageurs et ambitieux, de « Fuck le 17, vivement le 17 » à « 17 octobre, mieux qu’octobre 17 ».

Le jour J, c’est une tempête qui a balayé la France, des plus grandes agglomérations aux villes de taille moyenne. Mobilisés depuis des semaines, lycéens et étudiants ont profité de ce jour de congé pour descendre en masse dans les rues. Ils ont été rejoints par des manifestants se revendiquant du mouvement des Gilets jaunes et par des militants autonomes français et étrangers. Dans les violences qui s’en sont suivies, certains s’en sont pris à la police et au mobilier urbain, tandis que d’autres ciblaient petits commerces et grands magasins.

Dans chaque ville, voire chaque quartier, cette journée de mobilisation a pris un visage différent, en fonction de la composition des cortèges et de leurs interactions avec les forces de l’ordre. Le récit en images qui suit témoigne d’un 17 octobre parmi d’autres, vu depuis une partie de la rive droite de Paris, au fil d’un parcours pédestre d’une trentaine de kilomètres à travers les 1er, 2e, 3e, 4e et 10e arrondissements.

Les affrontements les plus intenses de la journée se sont produits ailleurs, notamment autour de la place de la République et de la Madeleine. Et si un vent de révolte a bien soufflé sur le centre de Paris, l’ambiance y était plus carnavalesque qu’insurrectionnelle. Toute l’après-midi, les forces de l’ordre sont restées à distance et la rue était livrée aux manifestants en liesse, souvent accoutrés de déguisements. Dans cet espace arraché au temps et aux pesanteurs ordinaires, la liberté d’action semblait se conjuguer à l’égalité de condition, incarnée par des manifestants prenant la pose pour les photographes en étreignant des inconnus. Cette subversion de l’ordre manifestant – ce n’était plus la manifestation qui débordait, mais le débordement qui manifestait – est toutefois restée contenue dans certaines limites. Dans cette partie de Paris, véhicules et commerces n’ont pas brûlé et le désordre est resté ordonné, au moins jusqu’à l’heure des pillages. Il faudrait d’ailleurs y regarder de plus près avant d’affirmer que ces mises à sac ont échappé à toute retenue et toute raison autre que la prédation.

Rue du Faubourg Saint-Denis, aux alentours de 11h

Vers 11h du matin, des cortèges spontanés commencent à se former autour de la Gare du Nord et de la Gare de l’Est. Pour échapper aux nasses policières, de petits groupes de manifestants essaiment dans les rues du 10e arrondissement. Afin de ralentir les forces de l’ordre lancées à leurs trousses, les participants à ces cortèges dressent des barricades de fortune avec des vélos et des poubelles. Face aux gazages répétés, les manifestants font preuve de solidarité et partagent leurs réserves de sérum phy avec les moins équipés. Depuis le début du mouvement lycéen, la fréquence et l’intensité des salves de gaz lacrymogène, qui provoquent régulièrement des crises de panique chez les manifestants les moins aguerris, ont contraint tout un chacun à s’improviser street medic.

Bousculant les codes de la profession journalistique, des reporters indépendants, reconnaissables à leurs brassards orange, accompagnent systématiquement les cortèges. Honnis par la police, qui y voit une entrave à ses « manœuvres », ces « street reporters » sont souvent autodidactes et se spécialisent dans la production de courtes vidéos focalisées sur les moments de tension. Si certains les accusent de noyer les revendications dans un brouillard de gaz lacrymogène, voire de mettre en danger les manifestants en filmant la « casse » et les affrontements, ils jouent un rôle décisif dans la médiatisation des violences policières et dans la défense judiciaire des manifestants interpellés, notamment lorsqu’il s’agit de disculper des personnes faussement accusées de violences contre les forces de l’ordre. 

Rue du Faubourg du Temple, vers 13h30

Conformément à l’accord passé entre la Préfecture et les organisateurs, deux cortèges doivent s’élancer de la place de la République à 14h, l’un en direction de Nation, l’autre en direction de la place de Clichy. Alors que les manifestants convergent vers République, les forces de l’ordre commencent à faire usage de gaz lacrymogène dès 13h. Pour éviter de se faire nasser dans cette atmosphère irrespirable, de nombreux manifestants préfèrent rebrousser chemin, en s’égaillant sur les axes environnants. Malgré les tensions sur la place, l’ambiance aux alentours reste bon enfant. Depuis le début de la mobilisation lycéenne, les manifestants rivalisent d’humour et de créativité dans leurs pancartes et leur accoutrement. Pétrie de références aux contenus des réseaux sociaux, cette iconographie protestataire s’inspire notamment de phrases cultes attribuées à des policiers tentant d’infiltrer les groupes snapchat de lycéens, de « Bismillah, c’est les ténèbres » à « On va bien manigancer avec ma djellaba ». Tournant en dérision des tentatives d’infiltration grossières, ces mèmes devenus des slogans satiriques pointent aussi le racisme des forces de l’ordre, visiblement convaincues que les jeunes mobilisés sont tous d’ascendance nord-africaine. La pancarte de « Jean-Charles » mobilise une autre référence omniprésente sur les blocus et dans les manifestations : le mème 6-7, érigé en symbole générationnel par les protestataires, comme dans le slogan récurrent « Génération 6-7 refait mai 68 ».

Rue de Rivoli, vers 14h30

Pour éviter la souricière de République, une partie des manifestants se dirigent vers Arts et Métiers, puis vers Beaubourg et les Halles. A deux pas de l’Hôtel de ville, ce jeune couple d’étudiants se fait surprendre par une salve de gaz lacrymogène. Si cette image évoquera à certains les fameux amoureux de Robert Doisneau, il ne s’agit pas là d’une étreinte romantique, mais plutôt d’une scène de détresse : aveuglés et étouffés par les gaz, les deux jeunes gens se figent au milieu de la chaussée, en s’exposant à une charge imminente des policiers de la BRAV-M, positionnés quelques mètres plus loin. Après avoir tenté de secourir les deux infortunés du mieux que je le pouvais, j’ai gardé le contact avec eux. Étudiant en master de sciences sociales, L. m’a confié avoir salement « accusé la lacrymo », en étant sujet à des vomissements tout le jour suivant.

Boulevard Saint-Martin, vers 15h30

Depuis le début de la mobilisation lycéenne, les références à la culture populaire – cinéma, comics, manga, jeux vidéo – sont omniprésentes. Le 17 octobre, la figure résolument positive de Spiderman, défenseur de la veuve et de l’orphelin, reste l’une des principales sources d’inspiration des amateurs de cosplay. Mais les freaks et les antihéros sont également de sortie. C’est le cas du Joker, évoquant les bouffons d’antan tout en incarnant une idée très contemporaine du chaos urbain. Obito Uchiwa, un personnage du manga Naruto, a aussi ses fans. Membre de l’Akatsuki, une organisation criminelle composée de ninjas en rupture de ban, c’est un personnage ambivalent, rendu cruel par des traumatismes d’enfance mais aspirant à un monde de paix et de bonheur.

Porte Saint-Martin, vers 16h

Peu avant 16h, la situation commence à se tendre à Strasbourg Saint-Denis. Des feux sont allumés sur le boulevard Saint-Martin, tandis que des barricades sont érigées. Rapidement, la manifestation vire à l’émeute et plusieurs commerces sont pillés et vandalisés. Imperturbable, une jeune femme se tient au pied de la porte Saint-Denis en brandissant une pancarte qui dénonce les penchants pédophiles des élites politiques – à commencer par ceux prêtés à la première dame1.

Longtemps cantonné à l’extrême droite et aux milieux complotistes, ce thème des élites pédophiles s’est répandu chez les lycéens et les étudiants mobilisés, au point d’alimenter des slogans récurrents, où se confondent mise en cause du couple présidentiel et incrimination du monde politique dans son ensemble : « Macron bz ta prof, pas les nôtres » ou « Gazez les pédos, pas les ados ». La forte médiatisation de l’affaire Epstein, autant que les frasques punitives des « chasseurs de pédophiles » sur les réseaux sociaux, très populaires au sein de la Gen Z2, expliquent cet engouement croissant pour la lutte contre la pédocriminalité et sa fusion avec une nouvelle critique morale du monde politique.

Porte Saint-Martin, vers 16h

Tandis que la ville s’embrase, des groupes de jeunes hommes se pressent devant les objectifs pour immortaliser le moment et célébrer leur participation à l’événement, en revendiquant fièrement d’en avoir été. Le drapeau pirate, dans sa version revisitée par le manga One Piece, flotte au vent. Référence aux Mugiwara, l’équipage du pirate Luffy en rébellion contre toutes les tyrannies du monde, c’est aussi un hommage aux soulèvements récents de la Gen Z. Brandi ces dernières années par les jeunes révoltés d’Indonésie, du Népal ou de Madagascar, le Jolly Roger des Mugiwara inscrit la mobilisation actuelle de la jeunesse française dans une conjoncture insurrectionnelle globale.

Boulevard Sébastopol, vers 17h

Boulevard Sébastopol, des barricades de vélos enflammés bloquent la circulation des heures durant. Quelques tensions éclatent entre automobilistes et manifestants mais, dans l’ensemble, l’ambiance est festive, au point que certains passants se laissent gagner par l’ivresse du débordement. Dans l’euphorie du moment, des inconnus se rapprochent, s’étreignent, ou posent côte à côte pour un cliché mémorable. La présence d’un manifestant grimé en Art the clown, personnage aussi sadique qu’énigmatique de la franchise de films d’horreur Terrifier, ajoute une touche grotesque à ces photos-souvenirs.  

Boulevard Sébastopol, vers 17h

Un peu plus loin sur le boulevard, deux jeunes gens posent devant une barricade enflammée, reproduisant la position de yoga popularisée par une trend apparue durant les blocus lycéens. Contrastant la posture hiératique du yogi avec le désordre ambiant, cette mise en scène témoigne du rôle de la viralité dans les mobilisations en cours – tandis que les réseaux sociaux fournissent références et sources d’inspiration, la manifestation est à son tour un inépuisable terreau de mèmes.

Rue Etienne Marcel, vers 18h

Rue Etienne Marcel, des barricades de fortune sont érigées et plusieurs magasins pillés. Dans l’effervescence collective, les pompiers sont bien accueillis. A leur approche, des applaudissements retentissent et les barricades sont momentanément levées. Le contraste avec d’autres scènes d’émeutes auxquelles j’ai assisté dans le passé, durant lesquelles les véhicules des pompiers étaient systématiquement caillassés, est criant. Cette bienveillance tient sans doute au rôle héroïque des soldats du feu durant les incendies de l’été 2026, ainsi qu’à leur mobilisation récente pour de meilleures conditions de travail. Mais elle s’explique aussi par l’économie de la violence dont font preuve les manifestants, tout aussi emportés par l’ivresse de l’émeute puissent-ils paraître. Personne ne veut vraiment bouter le feu à la ville. Même autour de la place de la République, où des commerces sont livrés aux flammes, les pompiers sont ovationnés et laissés libre de contenir l’émeute dans les limites du raisonnable.   

Rue Etienne Marcel, vers 18h

Aperçu quelques heures plus tôt place de la République, où il a résisté aux canons à eau en s’abritant derrière son bouclier, ce manifestant déguisé en Captain America resurgit en fin de journée rue Etienne Marcel. Galvanisant les manifestants au cri de « Ici, c’est Paris », il suscite l’engouement des jeunes gens, qui jouent des coudes pour prendre des selfies à ses côtés. Insufflant une dimension épique au rassemblement, il en profite pour engranger des followers sur son compte Instagram. Car ce mouvement est aussi un formidable accélérateur de notoriété pour les aspirants à la micro-célébrité.

Boulevard Sébastopol, vers 21h

Pas ou peu d’émeutes sans pillages. La suspension de l’ordre urbain aiguise les appétits et encourage les transgressions. Suscitant dans leur intégralité l’horreur de la bonne société, ces vols obéissent pourtant à des logiques variées. Aux pilleurs aguerris, profitant de la manifestation pour se remplir les poches, s’ajoutent des jeunes gens moins expérimentés, tentés de ramener un parfum à leur mère ou une Playstation à leurs frères. Et les fins de mois difficiles ont rendu attractif, même pour des étudiants bien insérés, un larcin occasionnel. A ceux-là s’ajoutent les pilleurs politisés, venus notamment du mouvement autonome, qui légitiment ces rapines comme une pratique anticapitaliste d’« autoréduction », mettant en libre accès des produits essentiels. Ces différents acteurs ne s’entendent pas toujours sur les cibles légitimes – est-il ainsi acceptable de s’en prendre aux petits commerçants ? –, pas plus que sur l’usage du butin. Tandis qu’une partie des objets volés finit sur Vinted ou Leboncoin, certains produits alimentaires dérobés dans des supermarchés sont quant à eux redistribués à des sans-abris.

On aurait pu croire qu’une telle diversité de profils et de mobiles attiserait les conflits. Il n’en est rien : l’effervescence et la solidarité collectives atténuent les divergences, au point que l’on voit de jeunes pilleurs se répartir des vêtements ou se prêter main forte pour démarrer une moto récalcitrante – et ce, sans en profiter pour s’approprier une si belle prise de guerre. Même les pillages, ce jour-là, ont parfois été un grand moment de partage.

Photos : Laurent GAYER

Pour prolonger


  1. Emmanuel Macron avait 15 ans quand il s’est lié avec celle qui deviendrait son épouse, qui était alors sa professeure de Français et était âgée de 39 ans. ↩︎
  2. La génération Z (ou Gen Z) regroupe les personnes nées entre 1997 et 2012. ↩︎

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