« C’était ça ou mourir » : entre consécration et soupçon, retour sur l’œuvre

Alors que le roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir », salué unanimement par la presse française, en cours de traduction dans une vingtaine de langues, figure désormais dans la première liste du Goncourt, il se retrouve au cœur d’une polémique issue de la fachosphère – qui l’accuse d’être en partie écrit par une IA. Qu’un auteur noir accède au firmament de la reconnaissance par la bourgeoisie culturelle, et le voici aussitôt soupçonné de n’avoir pas mérité la gloire qui lui échoit : vieille rengaine. Par ici, on ne passe pas les livres au tamis des pseudo-détecteurs d’IA ; on les lit, vraiment. On ne tient pas leurs auteurs pour des faussaires, mais pour des écrivains. On les juge donc en écrivains – qui peuvent subjuguer, décevoir, agacer. Manuel Cervera-Marzal propose ici une critique du livre, lu bien avant que la polémique n’éclate, construite à l’aune des questions littéraires et politiques qu’il soulève.

Arts

Je m’abstiens généralement de parler des romans que je n’ai pas aimés. C’est une règle que je me suis fixée et dont je tire une grande fierté. J’ai donc refermé C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien1, avec la ferme intention de la fermer. Puis j’ai appris que L’Humanité avait aimé (je n’ai rien dit). Que Le Figaro avait aimé (toujours rien dit). Que Le Monde avait aimé (j’ai commencé à trouver mon silence admirable). Puis que le roman était en cours de traduction dans une vingtaine de langues. Et, maintenant, qu’il figurait sur la première liste du Goncourt (à ce stade, il m’est soudainement apparu que mon silence n’était pas de la noblesse d’esprit mais de la pleutrerie, mon incapacité à assumer publiquement une opinion à contre-courant).

C’était ça ou mourir raconte l’histoire de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Port-au-Prince. Pour échapper à la violence des gangs, il quitte sa maison et entame un voyage qui le conduira en République dominicaine, au Brésil, en Colombie, dans les griffes de l’ICE, puis jusqu’au Canada. Partout, Jonas tombe plus bas. Et chaque fois qu’on pense qu’il a atteint le fond, le roman lui trouve une trappe.

Thélyson Orélien (photo : François Couture / source : Wikipédia)

Un roman picaresque

Jonas perd tout, sauf son sac Carrefour en plastique, son recueil de poèmes, son sourire, sa répartie et une fascinante aptitude à fournir, au moment opportun, une phrase qui résume la condition humaine. Car Jonas ne vit jamais simplement les choses. Il en tire toujours une leçon. Il a faim : aphorisme. Il a peur : métaphore. Il traverse une frontière : maxime. Quelqu’un lui parle : sentence sur l’exil. Quelqu’un ne lui parle pas : sentence sur le silence. Il pleut : probablement quelque chose sur les larmes du monde.

Le livre est une fiction, mais Orélien – Haïtien installé au Québec après le tremblement de terre de 2010 – l’a construite à partir de témoignages d’exilé·es qu’il a recueillis et compilés. Il en tire une sorte de roman picaresque et tragi-comique, dans lequel Jonas Dorléon avance de pays en pays, de galère en galère, de passeur en policier, de frontière en centre de détention.

Le roman semble craindre qu’une expérience laissée à elle-même ne soit pas suffisamment émouvante. Il faut donc la souligner. La métaphoriser. Puis, au cas où nous n’aurions toujours pas compris, en extraire une vérité éternelle. À mesure que les métaphores prolifèrent, les phrases raccourcissent. Parfois beaucoup. Très beaucoup. Une idée – une phrase. Une autre idée – une autre phrase. Et soudain une image. C’est là que l’auteur m’a perdu : je vois les procédés avant de voir ce qu’ils sont censés me montrer. À force de vouloir produire de l’émotion, son écriture m’en éloigne.

Un migrant sur mesure

Reste le propos politique : le roman ne prend pas de risque. Son message est le suivant : les migrants ne sont pas des envahisseurs. Ils ne viennent pas voler nos emplois, imposer leurs coutumes ou égorger nos filles et nos compagnes. Ils fuient la misère, la violence et la dictature. Ils méritent notre compassion. Fort bien.

Mais il existe au fond deux manières, pour les Blancs, de se représenter les migrants. La première est celle du Blanc raciste : le migrant comme menace. Il est dangereux, violent, ingrat. Il faut s’en protéger. La seconde est celle du Blanc progressiste : le migrant comme victime. Il est courageux, résilient, digne malgré les épreuves, reconnaissant envers ceux qui lui tendent la main. Dans un cas, nous construisons des murs. Dans l’autre, nous ouvrons nos bras. Dans les deux cas, les Blancs restent au centre de la photo.

C’était ça ou mourir plait beaucoup, si j’en crois les échos, à la seconde catégorie. Jonas est la bonne victime. Il souffre énormément mais correctement. Il ne nous reproche rien. Il ne nous emmerde pas. Il ne réclame pas grand-chose. Il ne débarque pas avec une théorie de l’impérialisme, une conviction politique ou des revendications sur la régularisation. Il endure. Il plaisante. Il remercie les gens qui l’aident.

Il pourrait être en colère et il l’est par moments mais d’une colère qui laisse intact le cours du monde. Une colère qui ne vise pas les États qui ferment leurs frontières. Pas le capital qui organise sa clandestinité pour mieux l’exploiter. Pas l’inégale distribution de la sécurité, de la richesse et de la possibilité de circuler selon l’endroit où l’on a eu la bonne ou la mauvaise idée de naître. Il pourrait devenir revendicatif, ingrat, antipathique. Il pourrait même ne pas être résilient. Mais non. Jonas souffre et reste lumineux.

Un récit inoffensif

C’est là que le roman, qui se veut évidemment humaniste, me paraît politiquement inoffensif. Il remplace un stéréotype (négatif) par un autre (positif). À la figure du grand-remplaçant, il oppose cette autre figure dont les sociétés occidentales raffolent : le grand-méritant. La victime qui a souffert sans devenir méchante. Qui a tout perdu sans rien réclamer. Qui arrive chez nous cabossée mais reconnaissante. Qui nous permet, lorsque nous lui tendons la main, de nous trouver formidables. Le raciste veut que le migrant reste chez lui. Le progressiste est prêt à l’accueillir, pourvu qu’il corresponde au personnage prévu pour lui.

Il faut cependant rendre au livre deux choses. La première, c’est son passage sur la République dominicaine. Il s’agit à mes yeux d’un des moments où le roman cesse enfin de nous expliquer ce qu’il faut penser pour nous montrer ce qu’il faut voir. Jonas y découvre un pays vendu aux touristes, un morceau de paradis posé sur la mer des Caraïbes, dont le confort repose sur le travail infernal et invisible des Haïtiens. Ceux qui servent les cocktails ne les boivent pas. Ceux qui construisent les hôtels n’y dorment pas. Ceux qui nettoient les cuisines, récurent les toilettes et portent les sacs sont absents de la carte postale.

Là, Orélien est juste. Il montre la coexistence obscène de deux mondes : devant, les bracelets all inclusive, les buffets à volonté et les piscines bleu chloré ; derrière, une main-d’œuvre haïtienne sous-payée, clandestinisée et jetable. Le paradis touristique n’abolit pas l’enfer : il en est l’envers. Il lui fait porter des plateaux, couler du béton et changer les draps. Dans ces pages, le roman n’a pas besoin d’ajouter une morale à la fin de la scène. L’exploitation raciale du travail s’en charge toute seule.

L’autre réussite arrive plus tard, à la frontière mexicaine, avec CBP One. Là encore, Orélien saisit quelque chose d’important : la frontière n’est plus seulement un mur, un grillage et des policiers. Elle tient dans un téléphone. Pour demander l’asile, il faut avoir le bon appareil, du réseau, de la batterie, comprendre l’application, passer par la reconnaissance faciale, obtenir un rendez-vous et patienter sans savoir si l’algorithme finira un jour par vous élire. Le droit d’asile prend la forme d’une notification qu’on rafraîchit compulsivement. L’administration transforme le migrant en utilisateur et l’utilisateur en donnée. Ces pages sont excellentes parce que l’absurdité n’a pas besoin d’être surlignée : elle est dans le dispositif. Avec CBP One, le progrès technologique accomplit un miracle bureaucratique : rendre la frontière à la fois plus moderne et plus cruelle. Le barbelé a désormais une interface utilisateur.

Ces deux passages font d’autant plus regretter le reste. Lorsque le roman laisse les situations parler, lorsqu’il montre un système plutôt qu’il ne fabrique une victime, il acquiert davantage de volume politique que toutes ses sentences sur l’exil.

J’en termine par un dernier problème, plus romanesque : autour de Jonas, personne n’a le temps d’exister. Ses compagnons d’infortune apparaissent, marchent quelques pages à ses côtés, racontent un bout de leur histoire, puis disparaissent aussi vite qu’ils étaient entrés. Les étapes de succèdent, les visages aussi. Le roman ne s’attarde jamais assez longtemps pour qu’une relation se constitue. Le cas de la cousine canadienne est symptomatique. Elle joue un rôle décisif dans le secours de Jonas, mais le narrateur la remercie comme on remercie un employé qu’on met à la porte. On aurait pu imaginer qu’après des milliers de kilomètres, la famille retrouvée devienne digne d’intérêt. Il n’en est rien. Jonas reste seul.

Ce serait moins gênant si Jonas lui-même avait une consistance. Or il m’a semblé conçu moins comme un personnage que comme une fonction : drôle quand le récit a besoin d’air, poète lorsqu’il faut une belle phrase, naïf lorsqu’il faut expliquer quelque chose au lecteur, lucide lorsqu’il faut produire une analyse. Il traverse douze mille kilomètres mais sa psychologie fait du sur-place. C’est peut-être, au fond, ce qui m’a le plus manqué : davantage de roman. Des personnages qui impriment. Des liens qui se tissent. Un protagoniste qui résiste au message que l’auteur – car il en va toujours ainsi – voudrait lui faire porter.

Post-scriptum : quand l’IA s’en mêle

Thélyson Orélien est désormais accusé, sur les réseaux sociaux, d’avoir fait rédiger tout ou partie de son roman par une intelligence artificielle. L’accusation est partie d’un compte confidentiel qui a soumis plusieurs passages de C’était ça ou mourir au logiciel Pangram et obtenu des scores très élevés de probabilité d’écriture par IA. Depuis, la presse de droite, puis la presse généraliste, s’est emparée de l’affaire. Et comme souvent, plus une accusation circule, plus le conditionnel perd des plumes en chemin.

Je dois commencer par confesser que je me suis posé la même question lorsque j’ai lu le roman, et ce dès le premier tiers du livre. C’est même une des raisons pour lesquelles son écriture m’a agacé. Les rythmes ternaires. Les antithèses impeccablement équilibrées. Les constructions du type « pas ceci, pas cela, mais ceci ». Une syntaxe si bien calibrée qu’on entend presque la machine faire ding à la fin. Bref : plusieurs des tics que nous avons appris, depuis trois ans, à reconnaître comme du Claude ou du ChatGPT.

J’ai eu un sérieux doute. Mais plutôt que de demander à une machine si Orélien avait utilisé une machine – vertige épistémologique que je n’ai osé affronter –, je suis allé lire ses textes anciens, disponibles sur son blog. Et là, problème pour l’accusation : dans ses poèmes et chroniques des années 2008-2014 – sur lesquels je ne parviens plus à remettre la main car son blog est désormais inaccessible (depuis quand ? je n’en sais rien !) – Orélien écrivait déjà par anaphores, oppositions, phrases nominales et structures ternaires.

Le style qu’on nous présente aujourd’hui comme la preuve que l’auteur écrit avec ChatGPT existait chez lui quinze ans avant ChatGPT.

Détecteurs d’IA : quand le douanier fabrique les faux passeports

Quelques mots aussi sur les fameux détecteurs. Je leur ai donné des textes que j’ai écrits moi-même, entièrement. Verdict : 30%, 40%, parfois 60% d’IA. J’ai essayé avec Rimbaud, Simenon, Despentes. Résultats identiques. J’invite chacun·e à faire le test. Je lis ici et là que Pangram a été testé par le MIT et présente un taux de faux positifs extrêmement faibles. On a dit la même chose de ses prédécesseurs. Ces logiciels anti-IA sont, à mes yeux, quelque part entre « défaillants » et « nullissimes ». Ils traquent des régularités statistiques (lexique, syntaxe, rythme, prévisibilité). Lorsqu’un texte humain ressemble au profil qu’ils ont appris à associer aux modèles génératifs, ils le signalent.

Il y a aussi quelque chose de loufoque dans le modèle économique de ces logiciels. On vous propose, dans la même boutique, de détecter l’IA puis d’« humaniser » le texte pour qu’elle ne soit plus détectée, moyennant abonnement. Détecteur à gauche, « humanizer » à droite, carte bancaire au milieu. Comme si le douanier qui vous annonçait que votre passeport est douteux possédait, dans la pièce d’à côté, une petite imprimerie de faux papiers.

Enfin, on notera que la campagne d’accusation qui cible Thélyson Orélien depuis hier a été lancée et massivement relayée par des comptes et des personnalités d’extrême droite. Le zèle avec lequel on entreprend de démontrer qu’un écrivain noir couvert de succès n’a pas pu écrire le livre pour lequel il est récompensé appartient à une histoire qui ne commence pas avec l’IA. Je pense notamment à Yambo Ouologuem. Son Devoir de violence comportait bien des emprunts à d’autres textes et l’histoire éditoriale de ces emprunts est complexe. Le scandale a vite débordé la question du plagiat pour devenir une affaire d’authenticité, de légitimité et de droit d’un écrivain africain à occuper la place qu’il venait de conquérir.

Yambo Ouologuem (source : France culture)

Je pense aussi, beaucoup plus récemment, au sociologue et universitaire britannique Jason Arday, auquel Norman Ajari vient de consacrer un texte indispensable dans nos colonnes, pour pointer les deux racismes ayant conduit à sa mort : la négrophobie scientifique soutenue économiquement par l’extrême droite et le cynisme des intellectuels progressistes qui instrumentalisent les personnalités noires. Quand un écrivain ou un universitaire noir connaît le succès, il se trouve souvent quelqu’un pour aller vérifier, avec un étrange enthousiasme, s’il n’aurait pas un peu triché pour arriver jusque-là. On attend avec curiosité de semblables campagnes de détection appliquées aux écrivains blancs consacrés.

Pour prolonger

  1. C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien (éditions Grasset, 2026) ↩︎

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