Tintin, visage le plus reconnaissable et le plus admiré de ce massif de la culture populaire européenne qu’est la bande-dessinée franco-belge, est tout l’inverse d’une figure controversée. Certes, on se souvient plus ou moins clairement des errements coloniaux de l’album Tintin au Congo ; certes il se chuchote que son démiurge Georges Rémi, alias Hergé, n’aurait pas été tout à fait clair durant la période de l’occupation nazie. Toutefois, l’idée qu’il puisse y avoir derrière ces quelques faits éparses un véritable problème politique semble à première vue peu crédible. Généralement, on s’en sort à bon compte en décrétant qu’Hergé était un « homme de son temps », pétri de préjugés omniprésents. Ainsi, on feint d’oublier que ce « temps » était un moment d’histoire hautement conflictuel où, précisément, aucune prise de position n’allait de soi. Où toute décision impliquait nécessairement le rejet énergique d’une option inverse.

En tous cas, ces vagues souvenirs ou rumeurs quant au passé d’Hergé n’ont pas empêché un réalisateur de blockbusters d’origine juive et grand donateur du parti démocrate étatsunien d’adapter avec délectation les aventures de Tintin. Cela n’empêche pas davantage le bédéiste français Joann Sfar, qui a placé son identité juive au cœur de son œuvre et de ses engagements politiques, de présenter dans Le Figaro la carrière du père de Tintin comme un parcours de rédemption1. Ailleurs, il va même jusqu’à s’identifier à lui : « Peut-être qu’Hergé disait des conneries quand il dessinait Tintin au pays des Soviets, mais Tintin reporter, ça se veut du journalisme. Hergé nous informait sur l’état d’esprit de l’époque. Et peut-être que j’informe, moi aussi, sur l’état d’esprit de mon époque2. »

À une époque où les invitations à séparer l’artiste de son œuvre sont de plus en plus souvent reçues avec scepticisme, le regard excessivement charitable que nous portons sur la trajectoire d’Hergé peut surprendre. À ce titre, le passionnant ouvrage du journaliste Sébastien Bourdon, Tintin au pays des fascistes3, entreprend un salutaire effort de clarification en retraçant le parcours du dessinateur dans l’occupation, mais surtout le rôle de ses accointances et influences fascistes dans la genèse des albums. Ce faisant, Bourdon ne s’enferme pas dans une posture iconoclaste mais procède avec méthode, en agençant preuves et arguments. Le livre se garde de réduire la saga à un tract fasciste. Cependant, il fait la démonstration du caractère matriciel du fascisme dès l’origine des aventures de Tintin, tant sur un plan matériel (c’est-à-dire économique et médiatique) que sur un plan intellectuel.

L’oubli des origines
Trois raisons expliquent que les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui soient si peu sensibles à l’esprit fasciste lié à ces albums. Premièrement, de nombreux albums ont été remaniés pour en expurger les caricatures antisémites ou faire disparaitre les jurons négrophobes de la bouche du capitaine Haddock. Bourdon précise que ces modifications étaient à l’initiative de l’éditeur Casterman mais jamais du dessinateur qui les acceptait sans enthousiasme, par opportunisme, et en s’en plaignant à l’occasion dans sa correspondance.
Deuxièmement, la conception du divertissement pour enfants propre à Hergé ne tolère pas une lourde armature idéologique. La lecture peut facilement se laisser aller au plaisir d’assister à une lutte du bien contre le mal et de la vertu contre les vices, sans que de forts signaux politiques ne viennent jamais troubler l’évidence du drame.
Enfin, les contextes culturels de l’entre-deux guerres et de l’occupation belges sont aujourd’hui loin derrière nous, et nous ont rendus aveugles à certains éléments de contexte, mais aussi à certains points d’intrigue, qui de toute évidence sont le fruit de puissantes influences fascistes. Autrefois évidentes, elles sont parfois devenues méconnaissables. Si l’ouvrage de Bourdon fait habilement le point sur les deux précédents aspects, c’est la complexité de ce troisième motif qu’il éclaire de la façon la plus détaillée.
La pièce à conviction la plus décisive, mais aussi la plus déroutante, de cette enquête réside en un ouvrage posthume de l’ancien capitaine de la SS Wallonie : l’intarissable et égocentrique hâbleur Léon Degrelle. Intitulé Tintin mon copain, le texte entreprend de prouver que l’aventureux reporter ne serait qu’un simple décalque de son auguste personne. La houpette et les pantalons de golf, la profession et la propension au voyage, l’existence intrépide en somme, cela aurait été emprunté à la biographie de l’officier nazi.

Au cours des nombreux entretiens qu’il a eu le loisir de donner depuis son exil espagnol d’après-guerre, Degrelle n’a cessé de s’attribuer des inventions fabuleuses. À l’en croire, le livre de poche, les vacances pour les enfants ou l’enquête ouvrière seraient tous nés de son seul génie. Il est dès lors difficile ici de prendre au pied de la lettre sa revendication de paternité. D’ailleurs, Tintin au pays des fascistes passe ses arguments au crible, prouvant souvent leur mauvaise foi. Seulement, plusieurs faits importants demeurent et la proximité professionnelle aussi bien que personnelle entre les deux hommes est avérée. Il est en effet incontestable que le jeune journaliste Degrelle faisait partie du voisinage immédiat de Hergé à la naissance de Tintin et que ce voisinage lui-même était idéologiquement saturé de pensées et d’intérêts fascistes.
Dans les années 1980, au micro du journaliste français Jean-Michel Charlier, Degrelle se remémorait avec émoi son entrée en journalisme dans les colonnes du quotidien catholique Le Vingtième Siècle. Il y avait été convié à la fin des années 1920 par une future figure de la collaboration avec les Nazis : un abbé aux évidentes accointances fascistes du nom de Norbert Wallez. L’ambition de ce dernier était de faire prospérer en Belgique une politique influencée par Charles Maurras et l’Action française. Ainsi Degrelle décrivait-il la ligne qui avait été la sienne dès ses premiers articles du Vingtième Siècle : « Nous serions bientôt, nous, jeunes révolutionnaires de l’Europe qui naissait, les porteurs du véritable socialisme, réconciliant l’ordre indispensable de l’État et la justice sociale, dans la collaboration des classes artificiellement et criminellement dressées l’une contre l’autre par le marxisme et, tout autant, par l’hypercapitalisme4. » On reconnait la doctrine de la troisième voie, celle du corporatisme mussolinien, avec sa volonté de se distancier à la fois du communisme et du capitalisme anglo-américain.
L’abbé Wallez, qui exhibait fièrement une photo dédicacée du Duce dans son bureau du Vingtième Siècle, n’y avait pas mis en avant que Degrelle : c’est lui qui y a fait de Hergé un véritable dessinateur de presse. Auparavant, le jeune homme n’avait publié que quelques dessins en amateur (y compris des caricatures antisémites), notamment dans la presse scoute catholique. Pensé par Wallez, le supplément pour la jeunesse du Vingtième Siècle, titré Le Petit Vingtième, verra s’épanouir les premières histoires de Tintin – c’est d’ailleurs le journal où travaille le reporter dans la diégèse. Selon Bourdon, Le Petit Vingtième développe dans les années 1930 des thèmes antisémites à destination des enfants ainsi que des apologies d’Hitler et de Mussolini.
Politique de Tintin
Les deux premiers albums de Tintin, d’abord publiés en feuilleton dans les pages du périodique pour enfants, sont le fruit d’une commande directe de l’abbé Wallez, en conformité avec sa vision sociale. En réalité, les trois premiers tomes dessinent à eux seuls une orientation doctrinale claire et conforme à la troisième voie chère à Degrelle.
Tintin au pays des Soviets inaugure la saga avec un brûlot anticommuniste qui définit d’emblée le marxisme et la révolution socialiste comme l’ennemi principal du Vingtième siècle. L’album suivant, Tintin au Congo, demeuré dans les mémoires pour son racisme forcené, est né de la suggestion de Wallez d’exalter la mission civilisatrice de la Belgique dans sa vaste colonie d’Afrique centrale. Tintin en Amérique, enfin, illustre l’anticapitalisme tronqué et compatible avec les théories du complot qui caractérise la pensée fasciste. Les figures du banquier et de la spéculation y servent toujours de bouc-émissaires, par contraste avec la saine économie industrielle et nationale.

Au-delà même du détail de leur contenu, les trois premières histoires de Tintin symbolisent à elles seules trois piliers du fascisme : l’anticommunisme et l’antimarxisme d’abord, la suprématie blanche et l’impérialisme ensuite, un anticapitalisme partiel, limité à une critique de la « finance apatride », enfin. Ces dimensions seront à l’occasion amendées et nuancées dans les épisodes suivants, mais jamais désavouées une fois pour toutes. C’est notamment le cas de la troisième : comme l’écrit Bourdon, l’antagoniste récurrent de Tintin, Roberto Rastapopoulos, riche producteur de cinéma et businessman à l’épais nez crochu, n’est pas juif. En revanche, de l’aveu même du dessinateur, il incarne une figure « apatride ». Hergé n’a pas besoin de recourir au nom Juif pour continuer à faire fructifier une critique du cosmopolitisme assortie de caricatures de provenance antisémite.

Ce que Hergé doit au fascisme
Commencée sous l’égide d’une revue de l’extrême-droite catholique, la carrière de Hergé a fortement bénéficié de l’occupation de la Belgique par les forces allemandes. Lorsque Le Soir, quotidien de référence du pays, bascule entre les mains des services de propagande allemands, il offre presque aussitôt l’asile à Tintin et à son créateur. Ce sont donc les tirages considérables, sans commune mesure avec ceux du Vingtième Siècle, qui vont catapulter la célèbre BD sous les yeux d’un maximum de jeunes lecteurs.
Là encore, le contenu des histoires est au diapason de la ligne politique du périodique collaborationniste. L’antagoniste de L’Étoile mystérieuse, qui parait en feuilleton dans le supplément jeunesse du Soir, est un banquier juif à l’appendice nasal caractéristique, nommé Blumenstein. Pour plus de discrétion, il sera renommé Bohlwinkel après-guerre. La caractérisation de ce comploteur perfide est bien conforme aux valeurs et à la vision du monde fascistes qui font consensus de Wallez à Degrelle, en passant par la nouvelle rédaction du Soir. Au cours de la période, Hergé se fend de quelques autres dessins antisémites où se bousculent des Juifs aussi similaires et interchangeables que l’étaient ses Congolais.

Sans réserve, le dessinateur se complait dans la collaboration aussi longtemps qu’elle dure. Ainsi, lorsque la perspective de la libération devient inéluctable, il confie dans sa correspondance qu’il s’attend à être fusillé pour trahison. En réalité, il n’en sera rien, et ce pour au moins deux raisons, toutes deux liées à sa profession. Premièrement, le tribunal tient pour dérisoire la production de dessins pour enfants et ne prend pas le cas d’Hergé très au sérieux. Deuxièmement, il reçoit l’appui d’un ancien résistant d’obédience royaliste, Raymond Leblanc, qui use de son aura et de son entregent pour le sauver de l’indignité. L’opération n’est pas sans arrière-pensée : Leblanc compte sur Hergé pour lui permettre de lancer une nouvelle publication destinée au jeune public. Le projet se concrétise avec l’hebdomadaire Tintin, dont le premier numéro parait en septembre 1946.
Malgré ce sauvetage inespéré, Hergé déplore l’injustice et la mesquinerie de l’épuration qui frappe nombre de ses amis. La rédaction de son journal se spécialise alors dans le recyclage des ex-collabos, auxquels Tintin offre l’hospitalité professionnelle. Au cours de cette période, Hergé continue d’entretenir une correspondance avec des figures françaises et belges de collaboration, à lire Degrelle et à confesser son admiration pour le capitaine SS. Ce que montre implacablement Tintin au pays des fascistes, c’est que le grand récit de rédemption de Georges Rémi relève du mythe opportunément construit pour des raisons de respectabilité et des impératifs commerciaux.
Subtile et détaillée, l’analyse de Sébastien Bourdon prend garde à ne pas mélanger les niveaux de lecture. Certes, écrit-il, « ni le personnage, ni ses aventures ne sont à proprement parler fascistes », mais la vision du monde d’Hergé qui s’y déploie « est résolument fascisto-compatible ». Ces albums passionnants et pleins de rebondissements sont ainsi traversés par l’ambivalence. Le fascisme parait occuper la même place pour les aventures de Tintin que le piédestal d’une sculpture. Il se fait oublier et n’attire pas trop le regard, tout en soutenant l’ensemble de l’œuvre.
- https://video.lefigaro.fr/figaro/actualite-france/herge-est-un-homme-qui-a-fait-du-chemin-il-etait-raciste-et-antisemite-et-il-est-devenu-humaniste-raconte-le-dessinateur-joann-sfar-20231031 ↩︎
- Joëlle Meskens & Daniel Couvreur, « Joann Sfar: L’absence de débat me terrifie », La Tribune de Geneve, 2024, https://www.tdg.ch/joann-sfar-labsence-de-debat-me-terrifie-955506698921 ↩︎
- Sébastien Bourdon, Tintin au pays des fascistes, Paris, Éditions Divergences, 2026. ↩︎
- Léon Degrelle, Persiste et signe : Interviews recueillies pour la télévision française par Jean-Michel Charlier, Paris, Éditions Jean Picollec, 1985, p. 48. ↩︎

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