Lorsqu’on regarde la part d’enfants ayant vécu des violences sexuelles – 1 sur 5 – on en déduit rarement le nombre d’auteurs de violences. Comment comprenez-vous ce double aveuglement face à la masse de victimes mais aussi d’auteurs qui existent dans tous les milieux sociaux ? Est-ce que les figures de « monstres » cachent la banalité de l’inceste et des violences sur les enfants ?
Le déni des violences fait entièrement partie des violences sexuelles. C’est la condition de possibilité de leur perpétuation. Si on regarde rationnellement les chiffres issus des enquêtes de victimation, on ne peut que se dire que les violences sexuelles ne sont pas une exception, mais une norme sociale. Or la société, les institutions, la culture : tout fonctionne comme si les violences sexuelles étaient un écart à la norme. L’école fonctionne en punissant les enfants perturbateurs ou en laissant les enfants « bizarres » se faire harceler sans se dire que tous ces enfants disent avec leur corps ou leur comportement ce que la société ne veut pas entendre, et qu’ils ont besoin de protection, de soin et d’attention ; l’hôpital soigne les conséquences des violences sexuelles sans faire le lien avec l’origine des maux ; la psychiatrie, n’en parlons pas ; le cinéma et la culture populaire continuent de célébrer la famille comme un lieu de refuge et de joie alors que c’est le premier lieu des violences… Et tout le monde agit comme si l’amnésie traumatique n’existait pas : nous sommes donc entourés de personnes violentées dans l’enfance, la plupart du temps amnésiques des violences ou bien dans le déni et la minimisation des violences subies, et peut-être bien que nous-mêmes nous sommes amnésiques ou dans le déni.

Depuis #metooinceste et la CIIVISE1 néanmoins, les chiffres circulent un peu plus, mais le déni reste premier : on sait qu’il y a beaucoup de victimes, mais elles restent abstraites, n’ont jamais le visage de la familiarité et de la réalité. Et surtout, ce sont des victimes sans agresseurs en face : on ne se dit pas que pour violer 7 millions de personnes, il faut du monde. On va même jusqu’à répéter à l’envi que les violeurs font toujours plusieurs victimes, ce qui est vrai ; mais on ne vulgarise pas avec la même intensité le phénomène de revictimation qui fait qu’une victime de violence sexuelle enfant, si elle n’est pas prise en charge correctement, revivra de nouveau des violences sexuelles tout au long de sa vie. Donc on n’a pas les chiffres, mais on peut rationnellement supposer que la France abrite des millions d’auteurices de violences sexuelles.
En terme de politiques publiques judiciaire et policière, qu’est-ce que cela impliquerait de vouloir mettre en prison tous les auteurs de violences sexuelles sur les enfants comme le souhaite cette loi ?
La loi nous est présentée comme une manière de lutter efficacement contre l’impunité des agresseur·euse·s sexuel·le·s d’enfants, avec l’idée qu’une fois en prison à vie, les violeurs ne pourraient plus violer d’enfants. Sauf qu’on a actuellement 87 000 prisonniers en France, et à peu près un·e surveillant·e de prison pour 3 prisonniers. Si l’on enfermait réellement à vie les millions de personnes qui ont commis des violences sexuelles sur enfants, il nous faudrait aussi plus d’un million de gardien·ne·s de prison.
Cela signifierait changer totalement d’échelle et passer à une société complètement totalitaire dont l’activité principale serait l’enfermement. Ça n’a aucun sens, et ça ne protègerait pas les enfants, parce que ce qui protège les enfants, c’est des adultes capables de reconnaître la violence (y compris la leur) et de chercher à la faire diminuer, pas de bâtir une société où la violence d’une partie de la population contre une autre devient la norme. Et vu que cette mesure a été votée sans augmentation du nombre de prisons ou d’effectifs de l’administration pénitentiaire, sans réflexion sur ce qu’est une preuve en matière de pédocriminalité, on peut donc dire que le projet de cette loi repose sur la conscience qu’a le gouvernement que moins de 3% des viols d’enfants aboutissent à une condamnation. C’est un effet d’annonce, qui ne règle pas le problème mais qui en crée un nouveau : il augmente la tolérance sociale à la violence d’État et prépare les esprits à une société de plus en plus totalitaire, donc violente. C’est catastrophique.

La justice semble à la fois plus sévère avec certain·e·s auteur·ice·s, et sourde aux plaintes de certaines victimes. Que montrent les statistiques du fonctionnement de cette institution ?
La plupart des personnes envisagent l’institution judiciaire de manière abstraite, comme l’incarnation du Bien (le Juste) qui punit le Mal. Mais c’est là que réside la naïveté : en réalité, l’institution judiciaire dans sa concrétisation matérielle est issue d’une société très inégalitaire (sexiste, raciste, classiste, lgbtphobe, validiste, adultiste…) et reproduit, comme toutes les institutions, ces inégalités en son sein. Ainsi, les personnes victimes de violences sexuelles n’arrivent pas à égalité dans les commissariats pour porter plainte : les personnes sans papiers, les personnes racisées, les enfants… sont d’entrée de jeu discréditées, voire revictimisées ou violentées par des agents recrutés sur des critères virils et autoritaires.
De même, la Justice juge en fonction des préjugés sociaux : les mères, très minoritaires, qui défendent leurs enfants victimes d’inceste sont traitées comme des coupables parce que leur récit remet en cause l’institution familiale patriarcale ; les hommes arabes ou noirs, sur lesquels pèsent le préjugé historique du violeur de femme blanche, sont jugés plus crédibles comme agresseurs que les hommes blancs, et donc sont davantage condamnés ; et enfin les mineurs sont jugés plus sévèrement que les agresseurs adultes parce qu’ils sont jugés par des adultes qui n’ont pas déconstruit leurs préjugés adultistes sur la jeunesse qu’il faut « dresser ». Ce qui fait que la moitié des auteurs de violences sexuelles sur enfants condamnés par la justice en France sont en fait des mineurs !

Source : Ministère de la justice/SG/SEM/SDSE — Fichier statistique Cassiopée : auteur dans les affaires traitées en 2020, selon l’âge et la nature de l’affaire.
Lecture : Parmi les instructions du parquet en 2020, 41, 6% des auteurs impliqués dans des affaires d’agression sexuelle sur mineur et 46,8% des auteurs impliqués dans des affaires de viols sur mineurs sont eux-mêmes mineurs2.
Les défenseurs de la loi postulent que la perpétuité dissuade les auteurs de violences et met fin à l’impunité. À l’inverse, vous mettez l’accent sur le potentiel dissuasif de cette loi sur la parole des victimes. Comment l’expliquer ?
Les viols sur enfants sont commis dans leur immense majorité par des très proches (familles, ami.es, profs…), c’est-à-dire par des personnes aimées des enfants. Or ce que veut un enfant, ça n’est pas que son frère, sa cousine ou son coach sportif aille en prison, c’est que les violences s’arrêtent. Augmenter la gravité des peines ne va jamais dans le sens des besoins des enfants victimes, cela répond à une attente des adultes qui ont besoin de se raconter que la société dans laquelle ils évoluent est juste et punit les méchants.
Mais une fois encore, cela ne fonctionne que tant que les « violeurs d’enfants » sont des êtres abstraits, imaginés comme monstrueux, qu’on n’a pas dans son entourage : dès qu’il s’agit de notre père, notre sœur, notre mari, notre collègue, c’est beaucoup plus compliqué et on commence à douter de la parole de l’enfant, à chercher à le faire taire, à le ou la culpabiliser. C’est ce qu’a montré la CIIVISE : en cas de révélation, seul.es 8 % des enfants reçoivent un soutien social positif, c’est-à-dire sont cru·e·s et protégé·e·s. C’est ça, la réalité des violences sexuelles. Et croire qu’on serait, soi, une exception à la règle n’a pas de sens. La norme, en cas de révélation, c’est de faire taire les enfants pour maintenir la famille, le clan, l’école, l’institution. Concrètement, la perpétuité sera utilisée comme un argument de plus pour dire aux enfants accusateur·ice·s : « c’est pas bien de mentir, à cause de toi, X risque la prison à vie ».

Sortir du punitivisme et promouvoir le soin comme réponse aux violences, cela nécessiterait quel genre de mesures politiques par exemple ?
Étant donnée l’ampleur des violences sexuelles, cela nécessiterait une véritable révolution culturelle et sociale. Il s’agirait de mettre en place d’abord une politique de réduction des risques, comme on sait le faire avec d’autres problèmes tels que la sécurité routière, les incendies, etc. Or, les risques, en matière de violences sexuelles, augmentent avec la vulnérabilité des victimes : un·e enfant autiste non verbal, un·e enfant avec un handicap moteur, un·e enfant adopté·e, placé·e à l’ASE, un·e enfant dont les parents ne parlent pas français, un·e enfant trans… Tou·te·s ces enfants déjà victimes de discriminations et de préjugés sont les premières cibles des violences sexuelles, que ce soit au sein des familles, à l’école, au catéchisme ou dans n’importe quel cercle de sociabilité : Dorothée Dussy a montré que l’inceste était un viol d’aubaine, de la domination exercée sur de la vulnérabilité.
Donc, la première chose à faire pour lutter contre les violences sexuelles serait de lutter contre les discriminations, contre l’adultisme, et de mettre en place des politiques publiques qui diminuent la violence sociale : c’est l’inverse qui se passe aujourd’hui. Ensuite, on peut parler de renforcer la Sécurité Sociale pour rembourser les soins en santé mentale et les parcours de psychotrauma. On sait, par des décennies de littérature scientifique sur le sujet, que les violences sexuelles génèrent un cycle de reproduction de la violence : une étude récente de l’ONU réalisée sur près de 10 000 hommes dans des pays d’Asie-Pacifique montre que les hommes ayant subi conjointement des violences physiques et sexuelles pendant l’enfance présentent un rapport de risque 13,7 fois supérieur d’exercer, à l’âge adulte, des violences conjugales ; et cette étude par définition ne prend pas en compte l’amnésie traumatique des répondants.
Alors oui, les hommes reproduisent davantage la violence (notamment sexuelle) parce que la masculinité hégémonique est très marquée par des codes de virilité dominatrice et que la violence sociale patriarcale encourage et masque cette violence masculine. Mais les femmes adultes exercent aussi beaucoup de violences sur les enfants, pas repérées comme telles et donc non comptabilisées, car elles correspondent à la norme adultiste de la société. C’est un cycle infernal, et seule une prise en charge thérapeutique globale pourrait permettre d’enrayer cela. On en est très loin.
Un parti s’est opposé à cette loi et a fait face à de nombreuses critiques : La France Insoumise. Et a notamment reçu des critiques de la part des milieux féministes et enfantistes. Comment avez-vous réagi à cette séquence politique et médiatique ?
Les milieux féministes et enfantistes pro-carcéraux sont un courant parmi d’autres : évidemment, c’est ce courant qui a l’oreille du gouvernement actuel, car leurs demandes correspondent à l’agenda sécuritaire de la Macronie. La proposition de loi intégrale portée par la Fondation des femmes a certes un volet prévention, mais zéro prise en compte globale du risque d’exposition aux violences sexuelles liées aux discriminations autres que le sexisme, et un gros volet répressif qui est précisément celui que retiendra le gouvernement pour pouvoir se targuer d’avoir entendu les féministes.
À l’inverse, LFI a tenu une ligne résolument de gauche, qui montre qu’il existe un féminisme et un enfantisme non carcéralistes qui prônent une prise en charge globale du problème. À mon sens, la séquence a eu pour mérite de faire exploser la façade progressiste de certaines organisations comme Mouv’Enfants ou de militantes comme Andrea Bescond : désormais, on sait que leur base idéologique ne remet pas en cause la prison ni la police, et ne prend pas en compte les vies les plus minorisées. C’est une bonne chose : ça a permis de donner plus de force à cet autre courant dont je fais partie, un courant abolitionniste du duo policeprison.

- Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants. ↩︎
- Dans le même document on peut lire que « 86 % des condamnations pour agression sexuelle donnent lieu à une peine d’emprisonnement. En matière de viol, l’emprisonnement est prononcé dans 97 % des cas. Le quantum moyen ferme est de 10 ans et 11 mois en cas de viol sur mineur ». La sociologue Marie Romero remarque une surreprésentation des mineurs de moins de 13 ans dans les mineurs auteurs d’infraction à caractère sexuel par rapport à la population globale des mineurs délinquants. De plus, elle note la « sévérité de la réponse pénale » et « des mesures coercitives plus fréquentes » pour les mineurs impliqués dans des infractions à caractère sexuel puisque « près d’un mineur sur deux est condamné à une peine d’emprisonnement ». Source : Marie Romero « SYNTHESE – La prise en charge des mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel à la protection judiciaire de la jeunesse », DPJJ Synthèses, 2023. ↩︎

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