L’explosion (de la bulle IA) qui vient

Une monstrueuse bulle financière enfle autour de l’intelligence artificielle, au risque de nous faire vivre une nouvelle crise économique de la magnitude des subprimes. Pas de quoi arrêter le monde de la finance et l’élite de la Silicon Valley dont les intérêts matériels sont trop fortement liés à l’IA pour envisager l’explosion. Un livre de Cory Doctorow (non encore traduit) examine les enjeux et les conséquences de cette phénoménale bulle et de son explosion ; Philippe Vion Dury en propose ici une recension.

Economie

Un nouveau spectre hante le monde de la finance : la bulle de l’IA. Remplacement des humains par la machine, prolétarisation massive, destruction de la faculté de discernement, singularité technologique… L’intelligence artificielle n’était pourtant déjà pas avare de promesses accablantes qui, fantasmées ou non, n’effraient que ceux qui décident d’y croire. C’est-à-dire à peu près tout le monde, à commencer par les patrons du secteur et leurs investisseurs que l’on voit se bousculer au micro pour renchérir et affermir leur récit d’une révolution technologique qui, bonne ou mauvaise, sera sans précédent dans l’histoire humaine — tout comme sa lucrativité.

Sauf que, une fois écartées les affectations de circonstance et les comparaisons délirantes avec Skynet, l’IA exterminatrice de Terminator, la menace d’une bulle les fait, elle, authentiquement pâlir d’effroi. Et depuis un an, les alertes abondent de toutes parts. « Je continue de croire qu’il est possible que nous soyons près d’un sommet majeur, et qu’une chute de type 1987 est possible », assure Michael Burry, investisseur devenu richissime notamment pour avoir prophétisé la crise des subprimes de 2008, fait d’arme qui lui a valu une interprétation de Christian Bale dans le film The Big Short (2015). Un simple crash boursier qui ne se dégénère pas en crise économique, donc, à l’instar du « Lundi noir » de 1987 ? Une bulle comme une autre, finalement, douloureuse sur le coup lorsqu’elle éclate mais contenue et offrant la vertu d’assainir un secteur auquel est toujours promis un grand avenir, à l’image de la bulle Dotcom de la fin des années 1990 ? Une hypothèse bien optimiste selon la Banque d’Angleterre qui a estimé qu’un éclatement pourrait en réalité entraîner un recul du PIB du Royaume-Uni de 2,2 points. L’économiste Frédéric Lordon, qui a consacré plusieurs notes de blog au sujet, pronostique lui une crise « au moins aussi gro[se] que la crise des subprimes de 2008 » et touchera tous les secteurs de l’économie. Il n’est pas le seul à le penser. « Nous parlons d’un crash qui fera de l’ombre à [celui de] 2008 et sera comparable ou excédera la débandade de la pandémie », écrit Cory Doctorow. 

Un décollage artificiel

Le célèbre journaliste canado-britannique vient justement de faire paraître aux éditions Verso un livre sur le sujet, The Reverse centaur’s, Guide to life after AI (Le centaure inversé, un guide de la vie après l’IA, non traduit)1. Dans cet essai de réflexion au style libre, l’auteur et activiste revient sur le développement de l’IA et sur le projet de prolétarisation défendu par ses promoteurs, visant à faire des travailleurs non pas les maîtres de nouveaux outils, mais les accessoires en voie d’obsolescence des machines. Une vision de l’IA taillée sur mesure pour attirer massivement des capitaux, et pas sans lien avec l’inflation rapide de la bulle, dont il détaille les origines, les rouages et les conséquences. Faut-il le rappeler : si ces bulles peuvent recouvrir aux yeux de la finance une apparence de phénomène aussi naturel que l’orage après une chaude journée d’été, elles ne viennent pas de nulle part et sont volumineuses — et dévastatrices — en proportion des intérêts financiers en jeu.

Cory Doctorow (photo : Dominik Butzmann / source : Wikipédia)

Comment expliquer autrement qu’alors que plus personne ou presque ne conteste qu’une bulle est en cours de formation, le monde financier et économique continue de s’appliquer à la faire enfler dans l’allégresse générale ? Car les signaux virent bien au rouge : les décrochages boursiers se multiplient, l’endettement s’envole, l’exposition au risque ne cesse de se diffuser dans le reste de la finance globalisée… La courbe astronomique des chiffres du secteur parle d’elle-même : depuis 2020, les cinq gros hyperscalaires (Microsoft, Google, Oracle, Meta, Amazon, qui fournissent l’infrastructure de données aux labos d’IA), ont investi près de 2 000 milliards de dollars dans l’affaire, et tandis que les levées de fonds ne cessent d’augmenter proportionnellement d’année en année, les prévisions sur l’introduction en bourse prochaine des deux labos américains principaux, OpenAI et Anthropic, dépassent l’entendement — ce dernier pourrait être valorisé entre 1 700 et 2 000 milliards de dollars. Tout cela sans modèle économique viable à court ou moyen terme, puisque Open AI envisage ainsi 10 000 milliards de dollars d’investissements d’ici 2033… tout en annonçant cette année n’avoir dégagé que 13 maigres milliards de chiffre d’affaires et ne prévoyant aucune rentabilité d’ici 2030. 

Le pot aux roses de l’IA

Mais ce gigantisme n’est rien comparé à la promesse des revenus futurs : un marché de l’IA de 13 à 16 000 milliards de dollars selon les projections de Morgan Stanley, qui est « la clef de l’ensemble du projet de l’IA », selon Cory Doctorow. Que le secteur de l’IA encore embryonnaire puisse progresser jusqu’à ce firmament est le récit que doivent impérativement cultiver les grandes entreprises de la Tech, contraintes de « raconter une histoire de croissance à leurs investisseurs ». Attirer des capitaux sur les marchés financiers par une perspective de croissance : on n’est pas loin du truisme. Sauf que, comme le pointe l’auteur, « les dirigeants des entreprises en croissance rapide ont une part disproportionnée de leur richesse personnelle liée aux actions de leurs entreprises ». Or, les capitalisations boursières de ces entreprises atteignent de tels niveaux — Alphabet, la maison mère de Google, a dépassé les 3 000 milliards — uniquement parce qu’elles sont considérées comme des entreprises en croissance… grâce aux richesses nouvelles promises par l’IA.

« Google a besoin de ça, car l’alternative à la croissance n’est pas la stase, c’est l’effondrement. Sans croissance, Google verra le cours de son action décliner au niveau de celui d’une entreprise “mature”, et perdra des employés cruciaux, ratera des acquisitions décisives, tandis que le coût du capital montera en flèche. Ajoutez à tout cela qu’une incapacité à croître dévasterait les finances personnelles de chacun des décideurs de Google, et il devient facile de comprendre pourquoi les choses prennent cette direction. C’est comme ça que l’IA a colonisé notre économie. »

Au cœur de la bulle de l’IA, il y a donc la lutte désespérée des géants de la Tech pour parvenir à ne pas être considérés comme des entreprises matures et garantir, illusion ou pas, une croissance spectaculaire à long terme. Une stratégie de prophétie autoréalisatrice qui ne date pas de la percée de l’IA : la diversification des activités des Gafam, par exemple, leurs investissements dans la réalité virtuelle, les plateformes vidéo, les services de cloud, etc., répondaient déjà à cet impératif de se présenter non pas seulement comme un réseau social, une plateforme de commerce en ligne ou un moteur de recherche, dont la maturité serait certainement déjà atteinte, mais comme des géants sectoriels aux activités multiples, en constante innovation — bref, des entreprises toujours en croissance depuis deux décennies et pour les décennies à venir. Et ce n’est que considérant cet impératif que l’on peut comprendre les manœuvres financières circulaires à l’œuvre où un nombre restreint d’acteurs et d’entreprises engagés dans l’IA (fabricants de puces, hyperscalaires et labos) se soutiennent les uns les autres par divers mécanismes de promesses, d’investissements et de prêts sans considération de rentabilité directe.

Espérer un simple « accident de parcours »

Entre intérêt personnel des dirigeants et des investisseurs, soucieux de protéger et augmenter leur fortune d’une part, et stratégie économique des grands acteurs de la tech américaine d’autre part, tout le monde a donc intérêt à croire (ou faire mine de croire) dans le potentiel de l’IA. A savoir : sa capacité à la fois à échafauder et viabiliser un modèle économique pour l’instant introuvable, et tenir la promesse technologique d’être en mesure de prolétariser, dans la vie bien réelle, des secteurs entiers en remplaçant des travailleurs par des dispositifs technologiques — car c’est ainsi qu’on arrive aux trillions : par phagocytage plutôt que par la création de nouvelles activités productives.

Or l’auto-persuasion a ses limites, et les errances sur le modèle économique de commercialisation au « token » qui apparaît intenable2, comme les résistances techniques ou sociales au déploiement de l’IA dans toute la société commencent, entre autres facteurs, à agiter la sphère financière et à faire craindre l’éclatement de la bulle. Une course contre la montre est donc engagée pour engranger le plus de profit d’ici que le pot aux roses soit découvert, en espérant que l’éclatement de la bulle ne soit qu’un krach financier temporaire, un « accident de parcours » plutôt qu’un effondrement généralisé du secteur : que la promesse de l’IA survive à l’éclatement de sa bulle comme la promesse de l’Internet a survécu à celui de la bulle Dotcom. 

La vie après l’IA

Car « la bulle éclatera, comme le font toutes les bulles », conclut Doctorow. Et « peu importe à quel point vous détestez l’IA, ce ne sera pas un bon jour ». Pour se donner une idée, le fabricant de puces NVIDIA, véritable moyeu du secteur, est l’entreprise affichant la plus haute valorisation de l’histoire avec plus de 5 trillions de dollars, tandis que près d’une société sur deux (43 %) appartenant à l’indice S&P500 relève de l’économie de l’IA — près de six fois plus qu’il y a 2 ans. Elles représentent 4200 milliards de dollars de capitalisation boursière (62 % de la valeur totale de l’indice).

« Il est possible que les gouvernements entrent en jeu pour renflouer le secteur, mais en réalité, que peuvent-ils faire ? Chaque jour où vous maintenez en service un data center d’IA est un jour où vous perdez de l’argent. Et plus le service d’IA est populaire, plus vous en perdez. Sans compter que ce data center est en train — littéralement — d’incinérer en permanence des puces graphiques qui doivent sans cesse être remplacées. Un renflouement ponctuel ne permettra pas de maintenir les fondations du modèle. »

Restera-t-il quelque chose de l’IA après l’éclatement de cette bulle ? Cory Doctorow pronostique, lui, que cet éclatement emportera avec lui une certaine IA : celle qui promettait la prolétarisation du travail au profit du capital grâce à son déploiement généralisé dans la société et notre quotidien. Devraient cependant échapper à la ruine « un large éventail de nouveaux outils extrêmement utiles » et déployés localement, du traitement d’image à la traduction, autant d’outils qui « retrouveront leur statut de services ennuyeux, développés par des gens bizarres de l’open source et quelques startupers ambitieux ». Alors pourra-t-on, espère-t-il, sortir de l’opposition, aujourd’hui incontournable, entre anti-IA et pro-IA.


  1. The Reverse Centaur’s Guide to Life After AI : How to Think About Artificial Intelligence Before It’s Too Late, Cory Doctorow, 240 pages, juin 2026. ↩︎
  2. La commercialisation « au token » désigne un modèle de tarification à l’unité, où l’on paie pour chaque unité de texte (un mot ou un bout de mot) traitée ou créée par une intelligence artificielle.
    ↩︎

Soutenez-nous !

Toutes nos articles sont en accès libre, vous pouvez nous soutenir en faisant un don à partir de 5€.

Laisser un commentaire