Brésil années 50 : ainsi naquit la bossa

La sortie l’an passé du livre « Naissance de la bossa-nova », du spécialiste de jazz Alain Gerber, est l’occasion de revenir sur cet art brésilien né dans une salle de bains de Copacabana, qui a influencé nombre de jazzmen avant d’être samplé par des rappeurs. Du lyrisme délicat des premières chansons aux chants de protestation d’une génération rebelle, retour sur cet art aussi sophistiqué qu’il a l’air indolent.

Arts

En première ligne sur la plage de Copacabana, l’Edifício Palacío Champs-Élysées se dresse toujours au 2856 de l’avenue Atlântica, typique de l’architecture moderniste des années 1950 à Rio. Une plaque bleue est aujourd’hui scellée sur l’un des piliers soutenant douze étages. Elle porte le nom de Nara Leão, puis ce texte : « Ici, dans les années 1950, dans l’appartement où Nara Leão habitait encore avec ses parents, la bossa-nova est née lors de soirées avec Roberto Menescal, Carlos Lyra, Sérgio Mendes et Ronaldo Bôscoli. »

Nara Leão sur la plage de Copacabana à Rio (source : festival Jaganda / Nara, premier album de Nara Leão publié en 1964

Dans l’antre de Nara

L’appartement porte le numéro 303, dans le bloc Louvre. L’année : 1957. On ne connait pas le jour, mais que la naissance d’un mouvement musical soit fixée aussi précisément, voilà qui n’est pas commun. D’autant que Nara Leão, à cette époque, n’a que 15 ans. Quelques décennies plus tard (elle est décédée en 1989, à 47 ans), en revenant sur son adolescence, la chanteuse est formelle : « Cest chez moi quest née la bossanova. […] Les gens poussaient la porte, sinstallaient, faisaient de la musique, et quelquefois, il nous arrivait de passer jusqu’à trois jours et trois nuits sans dormir une seule minute. […] C’était une maison ouverte, je te dis ! Dès que quelquun arrivait, il navait qu’à pousser la porte et il venait sinstaller au piano. Ou alors, il prenait la guitare et il jouait tout ce quil voulait : classique, samba, jazz… On mélangeait tous les genres et on pouvait jouer de tout. C’était comme ça, sans arrêt : musique, musique et musique. Sans arrêt. »

De gauche à droite : Carlos Lyra, Nara Leão et Vinicius de Morais (source : festival Jaganda)

La citation est extraite des interviews menées par Jean-Paul Delfino pour son anthologie Brasil Bossa Nova (1988), dans laquelle puisent allègrement les auteurs d’articles – dont celui-ci – ou de livres français qui lui ont succédé sur le sujet. Dernier en date, Naissance de la bossa-nova, du spécialiste de jazz et écrivain multi-primé (Interralié, Goncourt de la nouvelle) Alain Gerber, est sorti l’année dernière en même temps qu’un double CD, chez Frémeaux & Associés dont les compilations thématiques sont souvent remarquables. En écoutant ces disques, on se prend de fascination pour une musique aussi simple d’apparence qu’elle est sophistiquée dans la réalité, indolente autant qu’envoûtante, au point de jouer dans la même catégorie que le jazz ; en lisant Gerber, on retient que « la bossa-nova ayant eu de la peine à conquérir le seul quartier de Copacabana, elle ne s’était nullement préparée à conquérir le monde » ; et de toute cette histoire, on retient que João Gilberto lui-même asséna au sujet d’une musique dont il était le maître : « La bossa-nova n’existe pas. »

Naissance de la bossa nova (2026) / Bossa nova, la grande aventure du Brésil (2026)

Au commencement est la samba

João Gilberto se disait sambiste. Parce que tout descend de là, des mornes1 auxquels les favelas sont accrochées et qui enserrent la baie de Rio de Janeiro. Les rythmes, les harmonies et les mélodies, amalgame d’origines africaines, européennes et indigènes, y ont infusé jusqu’à la structuration de la samba – danse et musique – dans les années 1920. Il en existe une douzaine de variantes, frénétique comme la samba-enredo du carnaval, ou mélancolique – la fameuse saudade – comme la samba-canção (samba-chanson). De cette dernière découle la bossa-nova et ce n’est pas pour rien que les standards du genre ont pour titres Samba de uma nota só (Tom Jobim), Samba de verão (Marcos Valle), Saudade fez um samba (Carlos Lyra)… « Il y avait dans la syncope une imperceptible suspension, une respiration nonchalante, un léger arrêt qu’il m’était très difficile de saisir. » La description, extraite du livre Notes sur la musique du compositeur classique français Darius Milhaud, qui séjourna à Rio en 1918, illustre la samba… mais elle aurait tout aussi bien pu s’appliquer à la bossa-nova, quatre décennies plus tard.

Le 24 août 1954, le président Getúlio Vargas, dont les conservateurs exigent le départ et qui se sait menacé par un coup d’État, se suicide d’une balle en plein cœur. Le marasme est général : politique, économique, social et même culturel puisque la création s’enferre dans un académisme qui bride les artistes populaires et les innovateurs – en musique, les chanteurs de charme ont la cote.

Getúlio Vargas, président du Brésil de 1930 à 1945 puis de 1951 à 1954 (source : Dictionnaire du jardin océanique)
Plage de Copacabana dans les années 50 (sources : Facebook)

L’appel de la modernité

Le président réformateur Juscelinho Kubitschek, élu en 1955, réveille le Brésil en trompetant son slogan : « Cinquenta anos em cinco », cinquante années en cinq – une promesse suivie d’effet, puisque l’économie est stimulée et le chantier de la nouvelle capitale Brasília engagé en 1956, après avoir été crayonné par l’architecte Oscar Niemeyer. Toute la société s’éprend de modernité, dans laquelle s’engouffrent les musiciens de la bossa-nova (avec lesquels Kubitschek liera des amitiés), les réalisateurs du cinema novo, les poètes, les dramaturges, les plasticiens… et même les footballeurs puisque le Brésil remporte sa première Coupe du monde en 1958.

Juscelinho Kubitschek à Brasilia (source : Juan Luis Hermida)

Depuis le début de la décennie, dans les clubs de Copacabana, Ipanema ou Leblon, les jeunes gens modernes des classes moyenne ou aisée sirotent des cocktails en écoutant du cool jazz et du be-bop. Les pionniers de la bossa-nova viennent s’y frotter : le pianiste Johnny Alf, arrivé trop tôt avec Rapaz de bem dès 1956 ; le guitariste Baden Powell, déjà professionnel à 15 ans, qui intègre le jazz dans ses compositions pétries de choro (genre populaire émergé au XIXe siècle) et de samba-canção – toutes ces musiques sont cousines via leur matrice africaine. Un Bahianais né en 1931, João Gilberto, écume également les nuits cariocas, mange chez les uns et dort chez les autres, puis tombe en dépression. Réfugié au calme d’une maison de Diamantina (Minas Gerais), il s’enferme dans la salle de bains dont il apprécie l’écho. Il y peaufine son jeu de guitare, sa fameuse batida basée sur le décalage des temps forts et faibles, et pose délicatement son canto falado, le chant parlé. Minutieusement et comme il s’y emploiera toute sa vie, il épure la samba pour la rendre légère comme une plume. La bossa-nova, observera Pierre Barouh qui l’a importée en France, « n’existe que par les obsessions de João Gilberto ». Lequel, enfin prêt, rentre à Rio.

João Gilberto (source : Warner archives)

Autour de João Gilberto

Dans l’appartement de Nara Leão, João Gilberto participe à d’interminables bœufs en compagnie, notamment, d’Antônio Carlos Jobim, compositeur et arrangeur, et du poète Vinícius de Moraes. Jobim et Vinícius signent d’abord Chega de Saudade qu’enregistre la chanteuse Elizeth Cardoso en 1958. João Gilberto y joue de la guitare, puis enregistre sa propre version qui figure sur son premier album du même nom, sorti en 1959. S’y trouve également, sur une musique de Jobim et des paroles de Newton Mendonça, Desafinado (« désaccordé », comme raillent leurs détracteurs), sur lequel le chanteur susurre :

« Si tu insistes pour qualifier

Ma façon de faire d’anti-musicale

Je dois mentir moi-même en soutenant

Que c’est de la bossa nova

Que c’est très naturel […] »

Antônio Carlos Jobim en 1965 (source : Wikipédia)

João Gilberto pour la batida, Jobim pour les harmonies et Vinícius pour la poésie forment la Trinité de la bossa-nova, à l’édification de laquelle participe une génération fabuleuse d’auteurs, compositeurs, arrangeurs, vocalistes et instrumentistes : Oscar Castro-Neves, Ellis Regina, Edu Lobo, Astrud Gilberto, Marcos Valle, Sylvia Telles, João Donato, Rosinha de Valença… la liste est longue. En novembre 1962, une délégation rejoint New York où le mouvement doit être consacré au Carnegie Hall. Sont du voyage Jobim, Vinícius et João Gilberto, mais aussi Luiz Bonfá, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Sergio Mendes… Mais si le concert reste historique, il est aussi ruiné par les problèmes de son et des interprètes tétanisés par le fait jouer sur une aussi grande scène loin de chez eux. D’autant que leur popularité au Brésil est bien moindre que celle de leurs chansons aux États-Unis où les jazzmen, après s’être entichés des musiques cubaines dans les années 1940, adaptent la bossa-nova dans le sillage de Stan Getz. Le saxophoniste commence par signer Jazz Samba avec le guitariste Charlie Byrd (1960), jusqu’à rencontrer João Gilberto au sommet sur Getz/Gilberto (1965). Dans l’intervalle, tous y sont allés de leur reprise, de Miles Davis à Sonny Rollins en passant par Ella Fitzgerald, Coleman Hawkins, Herbie Mann, Dave Brubeck… avec plus ou moins de bonheur. Au Brésil, cette appropriation n’est guère appréciée. « Les reprises des succès de la bossa-nova par les Nord Américains, c’est de la merde », assène carrément Baden Powell tandis que Carlos Lyra, dans Influência do jazz, déplore la contamination de la bossa-nova par le jazz qui la prive de sa syncope.

Les enfants rebelles de la bossa

Alors que les poètes écrivent sur les amours en bord de mer, Lyra est l’instigateur (avec Edu Lobo et Chico Buarque notamment) de la canção de protesto, la chanson engagée, au moment où le coup d’Etat de 1964 ramène les militaires au pouvoir. Le terrain est préparé pour le Tropicalisme teinté de rock psychédélique, porté par la génération des Gal Costa, Gilberto Gil et Caetano Veloso. Cité dans le livre d’Alain Gerber, Caetano raconte : « Les années bossa-nova constituent une parenthèse apollinienne dans le monde dionysiaque de la musique populaire brésilienne… Quand nous sommes arrivés, nous autres les tropicalistes, nous avons voulu proposer autre chose qui [lui] tourne le dos. Ce n’est pas que nous ne l’appréciions pas. Bien au contraire : nous étions fous d’elle ! Ce qu’on appréciait beaucoup moins, pour ne pas dire du tout, c’est ce que la bossa-nova était devenue… À partir du moment où elle a connu le succès commercial, sa vitalité a été mise sous le boisseau, ainsi que la capacité qu’elle avait eue de prendre des risques dans les premiers temps. […] Nous sommes ses enfants rebelles. »

Après avoir occupé le paysage culturel de 1958 à 1965, la bossa-nova s’est diluée dans la musique populaire brésilienne, tout en l’influençant, et elle a retrouvé des couleurs en étant influencée par elle. Aux États-Unis, au Japon et bien sûr en France, elle a rencontré des adeptes doués dans les champs du jazz, de la chanson, dans le rap qui l’a samplée, jusqu’aux musiques électroniques, tandis que sa batida inventée dans une salle de bains fait l’objet d’études universitaires. Et sur Copacabana, on continue de lever la tête devant le 2856 de l’avenue Atlântica, pour se rêver en 1957 dans l’appartement de Nara Leão.

Écouter

Elizeth Cardoso, Canção do amor demais (1958)

João Gilberto, Chega de Saudade (1959)

Rosinha de Valença, Apresentando (1963)

Vinicius de Moraes & Odette Lara, Vinicius & Odette Lara (1963)

Nara Leão, Nara (1964)

Marcos Valle, O compositor e o cantor (1965)

Stan Getz & João Gilberto, Getz/Gilberto (1965)

Gal Costa & Caetano Veloso, Domingo (1967)

Antônio Carlos Jobim, Wave (1967)

Edu Lobo, Sérgio Mendes presents Lobo (1971)

Lire

David Rassent, Musiques populaires brésiliennes. Le Mot et le Reste. 2012.

Jean-Paul Delfino, Bossa nova, la grande aventure du Brésil. Le Passage. 2017.

Alain Gerber, Naissance de la bossa nova. Frémeaux & Associés. 2025. La parution de ce livre a accompagné la sortie d’une compilation double CD du même nom, chez Frémeaux qui a aussi consacré des coffrets à la samba, aux musiques nordestines, à Baden Powell, etc.

Mário de Andrade, Écrits sur la musique populaire brésilienne. Philharmonie de Paris. 2026.

  1.  Les mornes désignent principalement de petites collines ou des hauteurs de forme arrondie que l’on trouve dans les îles tropicales et sur certains littoraux. ↩︎

Soutenez-nous !

Toutes nos articles sont en accès libre, vous pouvez nous soutenir en faisant un don à partir de 5€.

Laisser un commentaire