Lorsque j’évoque mon sujet de recherche à un repas de famille ou lors de n’importe quelle autre conversation polie mais impersonnelle, on me répond le plus souvent quelque chose qui ressemble à « Ah oui, c’est vrai que le vinyle est en train de revenir en vogue » : de la curiosité teintée de désintérêt, comme si c’était une petite mode qui ne dure pas assez longtemps pour qu’on se penche dessus. En revanche, quand j’en parle à des connaisseurs, j’ai souvent droit à la réaction inverse ; une sorte de lassitude, voire de déception, face à un milieu que le succès a dénaturé et dont les meilleures années sont derrière lui. En tant que chercheuse, j’essaie tant bien que mal de me placer dans le fossé qui sépare ces deux points de vue pour creuser cet entre-deux et espérer y trouver des explications.
Le fossé entre la perception grand public et celle spécialisée du statut du disque vinyle peut être expliqué par les évolutions de ce médium au fil des années. Ceux qui n’y ont pas prêté attention voient le retour inexpliqué et apparemment soudain d’un objet obsolète, remplacé par le CD puis le format MP3. Pour ceux restés attachés au format depuis sa perte de vitesse commerciale, le « vinyl revival » signe la fin d’une époque : celle où le vinyle était un objet contre-culturel1
Le vinyle, son industrie et sa culture en 2026
Contrairement à ce que semble penser le grand public, le disque vinyle n’est plus « sur le retour ». Il n’est pas non plus en déclin après une courte période de retour en vogue. Un coup d’œil aux statistiques de vente révèle que le format est dans une période assez stable depuis 2021.
Si les ventes de vinyle se sont stabilisées, les ventes d’autres formats, elles, continuent à évoluer. 2022 est la première année depuis 1987 où plus de vinyles que de CDs se sont vendus aux Etats-Unis. Depuis, la différence n’a cessé de se creuser. En 2025, le rapport de milieu d’année du RIAA compte 22,1 millions de vinyles vendus contre 11,7 millions de CDs, et note une baisse de 22% par rapport à 2024 pour ces derniers. Milieu 2025, d’après le RIAA, la vente de formats physiques contribue à 10% des revenus de l’industrie musicale. L’immense majorité de ces revenus, 84%, revient bien entendu au streaming. Le rapport 2025 de Luminate compte une hausse de 6,5% dans la vente de formats physiques en général. Pour le vinyle, c’est la dix-neuvième année de croissance consécutive, avec 8,6% de croissance (47,9 millions de vinyles vendus au total). Détail intéressant : 39% des vinyles vendus proviennent de disquaires indépendants, à une époque où les ventes en ligne et les grandes chaînes dominent pourtant le commerce. On peut voir ici un premier signe de l’importance des pratiques culturelles et d’une certaine aura dans la survie et le succès du disque vinyle.

En termes de démographie, le cliché de l’amateur de vinyle, blanc, masculin et dans la force de l’âge a encore la vie dure mais semble défié par les statistiques. Le rapport de fin d’année 2025 de Luminate note une diversification chez les acheteurs de vinyle, avec 46% de consommateurs racisés en 2025, une hausse de 18% par rapport à l’année précédente. Quant à la question du genre de l’acheteur-type, nous n’avons malheureusement pas de données quant aux dernières années ; cependant, un rapport MusicWatch de 2018 indique que 56% des acheteurs de vinyle aux USA sont des hommes, un pourcentage majoritaire, mais bien moins élevé que ce à quoi on pourrait s’attendre. Côté tranches d’âge, même chose : les résultats sont surprenants. Le rapport « Music Consumer Profile » 2022 de MusicWatch note que 8% des Gen Z sont acheteurs de vinyle contre 6% des millenials, 7% des Gen X et 5% des baby boomers. Un rapport de Luminate en 2025 note que 18,7% de millenials interrogés disent avoir acheté des vinyles en 2025, une hausse de 43% par rapport à l’année précédente2.

La culture contemporaine du vinyle, entre nostalgie et modernité
Comment s’expliquent ces chiffres attestant le succès renouvelé du vinyle ? Parmi les arguments récurrents en faveur de ce support physique, on retrouve la « chaleur » du son (contrairement à la « froideur » présumée de la musique digitale), l’investissement physique dans l’écoute, qui s’oppose à l’écoute passive encouragée par le streaming (on parle souvent d’un « rituel » d’écoute), ou encore son aspect plaisant à de nombreux sens (la vue, l’odorat, le toucher). Tous ces arguments font, de près ou de loin, référence à la même chose : la matérialité du disque vinyle. Bien qu’on continue à s’en servir comme support musical, le disque vinyle est perçu dans sa matérialité avant d’être perçu dans sa musicalité. Cette tendance est confirmée par les pratiques qui se développent en ce moment autour du format, et apparemment depuis le début du vinyl revival.

Première pratique, cruciale à notre compréhension de la culture du vinyle au XXIème siècle : le vinyle comme objet lifestyle, symbole d’une vie déconnectée, plus sensible et plus consciente, voire distinguée. Cette pratique est déjà en vogue au début des années 2000, comme le montre David Hayes dans son article sur les jeunes amateurs de vinyle (2006). Cependant, c’est dans les années 2010 qu’elle rejoint le mainstream grâce à la culture hipster et la mode du rétro. On peut d’ailleurs remarquer une nouvelle accélération des ventes à cette période. Simon Reynolds qualifie cette vogue de « rétromania », une fascination pour le passé qui se manifeste à travers la consommation de biens. La nostalgie a bien joué, et joue encore, un rôle non négligeable dans le retour en vogue du vinyle. Un rapport de Luminate paru en juin 2026 se penche sur cette tendance à l’ère actuelle, prouvant qu’elle n’est pas encore passée de mode : « Les médias physiques sont de retour, et la nostalgie y joue un rôle important. Les vinyles, les CDs et même les cassettes, des formats qu’on pensait morts, agonisants ou de niche, voient leurs ventes revigorées. Les consommateurs disent que c’est spécifiquement la nostalgie qui les motive à l’achat, plus particulièrement la Génération X qui a vécu en personne l’émergence de tous ces formats physiques. »3 Le vinyle représente pour de nombreux amateurs une époque révolue plus authentique. Hayes émet l’hypothèse que cette nostalgie est une tentative pour les plus jeunes de se raccrocher à une culture moins creuse et commerciale, moins éphémère, que la pop moderne – un désir de réel, de tangible, qui se manifeste aussi à travers un intérêt pour les formats physiques et analogiques.

Le rôle joué par la nostalgie dans le vinyl revival ne doit pourtant pas être surestimé. Si de nombreux collectionneurs sont des fans de la première heure ou des jeunes avec un penchant pour le vintage, qu’il soit matériel ou musical, une grande partie des consommateurs sont résolument ancrés dans le présent. L’association Vinyl Alliance, dédiée au rayonnement et au développement de l’industrie du vinyle à travers le monde, publie en 2025 un rapport révélateur sur la relation qu’entretient la génération Z (née entre 1997 et 2012) au disque vinyle.
Autre pratique devenue commune : la rareté artificielle et la sur-fétichisation du vinyle avec un accent mis sur le disque coloré, découpé, le picture disc et toutes autres formes hors-norme (même si celles-ci semblent presque devenir la nouvelle norme ?). Si certaines pratiques de manufacture sont réellement complexes et demandent du temps et des moyens, un simple vinyle coloré uni ne demande pas plus de labeur que le vinyle noir traditionnel ; ils sont pourtant vendus comme étant exclusifs et ont souvent un prix plus élevé.

On remarque aussi que le vinyle (et sa consommation) est aujourd’hui preuve de fidélité à un artiste : achat de vinyles pour soutenir les artistes, comme merchandising, collection d’éditions limitées d’un seul artiste. Cette pratique n’était pas nécessaire auparavant, mais l’avènement du streaming, qui paie notoirement mal les artistes, a fait que le vinyle est vu à présent comme le grand sauveur des musiciens. Le Gen Z Report de la Vinyl Alliance note que « 62% de Gen Z interrogés achètent des vinyles pour soutenir leurs artistes favoris, reconnaissant que le streaming digital est une source moindre de revenus – un pourcentage notable car comparativement élevé par rapport au 45% de Gen X. »4
Du lifestyle à la décoration intérieure
Enfin, on assiste au développement d’un marché du vinyle comme objet esthétique et non comme support musical : en 2022, 50% d’Américains ayant acheté un vinyle dans l’année n’avaient pas de platine vinyle (Luminate). Cette tendance s’applique surtout aux plus jeunes consommateurs. Le Gen Z report de la Vinyl Alliance le relève : « 56% des Gen Z interrogés sont attirés par la valeur esthétique du vinyle, et 37% s’en servent comme décoration intérieure, un chiffre nettement plus élevé que chez les millenials (25%) et la Gen X (9%). »5
On remarque ici une séparation entre forme et fonction. Si les amateurs de vinyles des générations précédentes citent souvent l’aspect visuel et matériel du vinyle comme argument en sa faveur, cette appréciation est mêlée à l’expérience de l’écoute : on peut admirer la pochette, la couverture, lire les inserts et les paroles pendant qu’on écoute le disque. Les plus jeunes, eux, vont plutôt encadrer leurs disques ou les mettre sur des étagères conçues comme exposition.

Il semble cependant qu’une certaine frustration monte par rapport à ces pratiques. À présent, les tensions entre culture mainstream et contre-culture présentes dans la musique populaire s’étendent au format du vinyle : on va parler de « vrais » VS « faux » amateurs de vinyles, de ceux qui en achètent pour les bonnes ou les mauvaises raisons. Cette distinction est assez souvent genrée et âgée : on va se moquer des jeunes filles qui font la queue pour acheter le dernier Taylor Swift. De même, on va émettre un jugement envers certains collectionneurs jugés comme étant « trop » passionnés, au point d’atteindre le statut d’ « obsédés » du vinyle. Le terme de collectionneur lui-même est problématique en ce sens : lors de nos entretiens, de nombreux amateurs ont refusé de s’identifier comme des collectionneurs. Il semblerait qu’un des traits distinctifs de l’obsédé soit le refus d’écouter ses disques, ou encore le fait d’acheter plusieurs éditions d’un seul album.
Vers un retour en arrière ?
Ces pratiques viennent-elles contrarier ou continuer ce qui était pratiqué avant le revival ? Malgré la croissance continue de l’industrie, le discours de certains passionnés ne voit pas l’avenir de manière optimiste. À des difficultés dues à l’inflation et aux chaînes de production industrielles s’ajoutent des discours qui dénoncent la sur-commercialisation de l’industrie du vinyle ; on dénonce une perte de sens et de passion supplantée par l’appât du gain. Heath Gmucs, employé de l’usine Gotta Groove Records à Cleveland et propriétaire du label Wax Mage, rappelle que la bulle du vinyle avait déjà éclaté en 2020 : lors de la pandémie, le marché du vinyle explose, les populations confinées se tournent davantage vers ce format, malgré une industrie extrêmement ralentie. Il en résulte une saturation des chaînes de production et des retards importants de livraison. Un cas en particulier fit beaucoup parler dans l’industrie et chez les passionnés : 30, le dernier album d’Adele, sorti en novembre 2021, est réputé pour avoir congestionné l’intégralité de l’industrie du vinyle avec ses 500 000 copies commandées par Sony.

Au-delà de ces raisons pratiques, une certaine frustration s’exprime au sein de la communauté des amateur de vinyles. Certaines tendances persistantes sont particulièrement dénoncées, comme la hausse des prix, devenue prohibitive pour certains. Une autre de ces tendances est la surenchère sur les éditions limitées, notamment de la part de grands noms de la pop qui viennent parfois saturer les chaînes de production et les bacs des disquaires. De même, des événements autrefois ancrés dans l’indépendance et l’alternatif, comme Record Store Day (Disquaire Day en France, événement annuel qui voit des centaines de sorties exclusives arriver chez les disquaires indépendants), sont délaissés par les fans de la première heure déçus par son tournant trop commercial. L’industrie, et particulièrement les majors, revient-elle à la « vente de bouts de plastique », comme le dit Richard Osborne ?
Un objet fétichisé
Les pratiques contemporaines autour du format le révèlent : le disque vinyle en 2026 n’est plus simplement (voire plus toujours) écouté. Il est collectionné, exposé, transformé en objets d’art par industriels et amateurs. Il est surtout fétichisé et paradoxalement dématérialisé, au point de devenir un symbole, comme l’attestent les nombreux exemples de skeuomorphisme qui le concernent6 : on trouve par exemple des enceintes Bluetooth en forme de tourne-disque, ou un mode d’affichage de musique sur Instagram qui permet d’ajouter un petit vinyle animé à ses stories. Rien ne reste de la technologie du vinyle et du tourne-disque sur ces objets. Ce sont l’image de cette technologie rétro et tendance, et les idées mobilisées par celle-ci, qui comptent.

On peut mobiliser la notion de « fétichisation » dans deux sens différents lorsqu’on parle de culture du vinyle. Le premier sens (qui est sans doute le plus répandu) est une vénération de surface de l’objet. C’est là qu’on retrouve la plupart des pratiques les plus énigmatiques aux yeux du grand public : les collectionneurs qui ne sortent jamais leurs disques de leur emballage, ceux qui achètent de nombreuses éditions d’un même disque, ou encore ceux qui placent davantage de valeur dans les qualités visuelles d’un disque que dans son contenu (bien que les connaisseurs de hi-fi soient une autre catégorie de fans qu’on peut décrire comme fétichistes). Le deuxième sens de fétichisation remonte à la théorie marxiste : le fétichisme de la marchandise, un phénomène où la marchandise et la question de sa valeur prennent tant d’importance qu’elles finissent par remplacer les relations sociales.
Le vinyle est particulièrement propice à la première forme de fétichisation, car sa matérialité est la source première de son intérêt. Sa nature d’objet industriel, elle, en fait un candidat parfait pour la marchandisation (en l’occurrence, la priorisation de la valeur marchande d’un objet par rapport à son utilité) et la fétichisation au sens marxiste du terme : contrairement à un CD qu’on peut graver chez soi, il faut toujours du matériel professionnel pour produire un vinyle. Les pratiques de l’industrie du vinyle à la fin du vingtième siècle (production à très grande échelle, qualité moindre, liens forts aux majors et à une industrie musicale hyper-commercialisée) en sont une preuve majeure. Cette tendance semble se calmer, voire s’inverser avec la perte de popularité du médium et le vinyl revival. En effet, d’après la chercheuse Veronica Skrimsjö, « Le vinyl revival est à l’origine un mouvement lancé par les consommateurs ; par des fans qui faisaient le choix conscient des formats qu’ils privilégiaient. En tant que tel, le vinyl revival peut également défier l’industrie du disque. »
Le vinyle comme objet contre-culturel
Le vinyle d’aujourd’hui est donc solidement ancré dans la culture mainstream. Comment en est-il arrivé là ? Des années 1980 à la fin des années 2000, il était largement obsolète, dépassé et remplacé par de nouveaux formats (CD, cassette) plus portables et plus pratiques que lui. En 1987, il se vend plus de CDs que de vinyles pour la première fois aux Etats-Unis, et le format dégringole jusqu’à atteindre ses chiffres de vente les plus bas au début des années 2000. Que se passe-t-il de 1987 à 2007 qui ait pu préparer le terrain du vinyl revival ?
Dans l’expression « vinyl revival », utilisée pour désigner la remontée en popularité du format, « revival » peut être grossièrement traduit par « redynamisation », « réveil ». Parler de «renaissance » ou de « résurrection » du vinyle en France n’exprimerait pas adéquatement la trajectoire de cet objet : on a bien affaire à la redynamisation d’une industrie qui n’avait pas disparu, mais évolué. Richard Osborne le relève, « il est ironique que ce soit l’arrivée du CD qui ait permis au disque analogique de transformer son image. Ce n’est qu’à ce moment qu’il a pu dépasser son statut de produit de chaîne industrielle pour atteindre un autre, plus proche de l’objet d’art. » Aujourd’hui, si le rapport du public au vinyle est en train d’évoluer, c’est parce que le public acheteur de vinyles évolue également. L’objet et ses pratiquants sont tous deux en train de changer par rapport à des standards créés durant la période des années 1980 à 2000, que j’appelle « période-chrysalide ». En effet, c’est à ce moment que le vinyle se transforme tout en étant caché aux yeux du grand public.
Vers la fin du 20e siècle, le désintérêt général pour le vinyle crée un marché de la seconde main florissant, ce qui permet aux passionnés d’enrichir leurs collections : d’après Paul E. Winters, cette pratique redonne de la valeur (culturelle, émotionnelle) à un objet qui n’en a pas (en termes commerciaux), et donne une seconde vie à cet objet jusqu’ici fortement marchandisé. Chez les musiciens aussi, le vinyle d’occasion prend de la valeur artistique avec le développement de la musique électronique et du sampling. Les DJs et beatmakers partent à la recherche de disques oubliés qui reprennent vie à travers leur réemploi musical. En parallèle, pendant cette période, la production de vinyles neufs se limite surtout à de petits indépendants, les majors ayant abandonné le format. Le vinyle coûte très peu cher, ce qui permet à des petits groupes et labels indépendants de se développer (on peut citer Sympathy For The Record Industry ou Norton Records parmi des centaines d’autres). Ce mouvement débute dès les années 1970, avec le format 45 tours qui devient le format favori du milieu punk. Dans le milieu techno comme punk, le choix d’un format oublié par le mainstream, devenu marginal, est un symbole fort. Ces communautés contre-culturelles, ces « sous-cultures », se servent d’un format tout aussi contre-culturel pour porter leur œuvre.

Dès 1998, un article de Steve Threndyle parle d’une « renaissance » du format vinyle, bien peu de temps après sa chute : « Pour la plupart des gens qui écoutent de la musique, la nouvelle que les disques vinyle font leur retour peut être source d’incrédulité – « C’est ça, et j’imagine qu’on va tous bientôt taper sur des machines à écrire et regarder la télé en noir et blanc, aussi. » Mais c’est pourtant vrai : les platines, les disque vinyle et même les amplificateurs à lampe forment la base de ce qu’on pourrait appeler une renaissance de la hi-fi analogique. »7 La résonance de ces propos presque trente ans plus tard est remarquable. Elle est d’autant plus forte que le développement d’une pratique d’écoute dématérialisée et désinvestie, menée par le streaming, a fait comparativement ressurgir les caractéristiques matérielles et impliquées de la pratique du vinyle.
L’analogique à l’ère digitale
Avant même le vinyl revival, le chercheur David Hayes explorait déjà l’attrait du vinyle auprès de jeunes amateurs : « l’interaction physique, et non la qualité sonore, » note-t-il dans un article de 2003, « semble être le facteur principal qui pousse ces jeunes à privilégier le vinyle. »

Quand je parle du grand retour du disque vinyle à des interlocuteurs qui ont vécu la transition de l’analogique au numérique, je fais souvent face à des réactions surprises : il y a donc des gens qui préfèrent ce format encombrant, imparfait et fragile à la praticité du CD ? De fait, toutes les qualités vantées par les amateurs du vinyle – sa taille qui permet d’admirer ses qualités visuelles, sa nature qui force à s’investir physiquement dans l’écoute, sa fragilité qui en fait un objet précieux dont on doit prendre soin – sont les inconvénients qui en faisaient un mauvais objet commercial : c’est simplement le regard porté dessus qui a changé.
Il est donc impossible de séparer le succès du vinyle au XXIème siècle de la question de la musique digitale – comme le prouvent les nombreux écrits sur le sujet dédiés à « l’analogique à l’ère numérique ». Ce lien indéfectible se noue bien avant le vinyl revival. Si le CD cause l’agonie de l’industrie du vinyle, il tue aussi la réputation de ce dernier comme objet ultra marchandisé produit et contrôlé par les majors. Dans les années 1990 et avec l’avènement de Napster et d’autres plateformes de piratage, c’est le CD qui cristallise le combat entre l’industrie et les consommateurs. En comparaison, le vinyle vient représenter une ère révolue, et à présent idéalisée, de musique plus authentique et moins commerciale (bien que cela soit loin d’être le cas). Les jeunes collectionneurs interrogés par David Hayes le disent eux-mêmes : « Erica (14 ans), une fan de pop dont la connaissance des vinyles se limitait à la collection poussiéreuse de ses parents, disait des 33 tours qu’ils étaient « plus authentiques. C’est un peu comme si c’était l’original. »»8
Difficile ici de ne pas s’attarder sur la notion d’aura, théorisée par Walter Benjamin dans son essai L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Bien que l’aura d’une œuvre d’art soit selon Benjamin liée à l’original (dans le cas d’un disque, ce serait donc la performance musicale enregistrée dessus), le passage du temps a fait glisser l’aura vers l’objet du vinyle. Un des jeunes interlocuteurs de Hayes en témoigne : « Si j’écoute un vinyle, je tirerai plus de l’expérience que si j’écoute un CD, parce qu’avec un CD d’un vieux groupe, on dirait un peu plus une reproduction que la vraie musique. »9 Le vinyle a une aura propre car il se fait trace physique de l’époque à laquelle l’œuvre a été créée et écoutée ; un artefact historique qui incarne, par son existence, la vie de l’œuvre et de son public à travers les âges. Osborne le confirme dans son livre Vinyl : A History of the Analogue Record : « La musique peut être un lien vers [le] passé. Le disque d’origine peut aller encore plus loin ; c’est un artefact qu’on a tiré de ce domaine. Comme l’a remarqué le dessinateur et collectionneur Robert Crumb, « Quelqu’un de cette époque l’a acheté et l’a écouté, et le disque porte l’aura de quiconque a manipulé et apprécié cet objet. » »10

Plus le temps passe et plus l’aura de ces vinyles (surtout de seconde main, ou du moins de musique du vingtième siècle) se renforce. C’est le travail du passage du temps, mais aussi des évolutions des technologies de reproduction sonore qui ne font que creuser le fossé entre le vinyle comme forme matérielle et « chaleureuse » et les formats modernes – notamment le streaming. Le fait que le streaming soit le maître incontesté de l’industrie peut être lié de deux manières différentes à l’intérêt persistant pour le vinyle : soit l’un et l’autre sont en concurrence, la consommation de vinyles apparaissant comme une révolte contre la musique digitalisée et intangible, soit les deux formats fonctionnent de manière complémentaire – tout comme l’arrivée du CD permet au vinyle de se transformer en « objet d’art » par comparaison, l’existence d’un format comme le streaming, critiqué pour être intangible et aliénant, permet à ce dernier de rester un objet d’art… voire de le devenir de plus en plus.

Le YouTuber américain Drew Gooden en a récemment témoigné dans une vidéo sur l’industrie musicale : malgré un ton très pessimiste, il conclut sa vidéo sur une note positive où il présente les formats physiques (et notamment le vinyle) comme solution aux abus de l’industrie musicale envers artistes et consommateurs. Il ajoute être intéressé par l’aspect concret et durable du vinyle plus que par sa nature de support musical : « J’adore collectionner les vinyles. Je le faisais même avant d’avoir une platine. Plus personne ne veut vendre d’objets physiques de nos jours ! Ils veulent juste qu’on s’abonne à un service de Cloud. Mais j’aime posséder des objets matériels que je peux toucher, et regarder, et qui représentent des œuvres d’art que j’aime. Le fait que je puisse les écouter, c’est presque un bonus. »11
Le CD, nouveau fétiche en devenir?
Cette conclusion reflète et réunit les avis de nombreuses personnes, des mélomanes nostalgiques aux jeunes collectionneurs – mais elle semble aussi opérer un mouvement cyclique de retour à l’aube de l’ère numérique, puisque c’est le CD, puis le MP3, qui ont généralisé le piratage et ont permis aux consommateurs de prendre le dessus sur l’industrie du disque. À cette époque, l’industrie maîtrisait la production des formats physiques et peinait à contrôler les avancées technologiques qui dématérialisaient leur produit. Le digital était synonyme de liberté.
Malgré les arguments de nombreux auteurs qui prônent la création de nouvelles valeurs à travers les pratiques de collection du vinyle, le vinyl revival a considérablement restreint le potentiel du vinyle comme objet de résistance à l’industrie. C’est le lot de la plupart des contre-cultures, récupérées puis marchandisées par le mainstream. Le vinyle a toutefois de particulier ses allers-retours du mainstream à l’underground.
Aujourd’hui, si le CD remplace le vinyle sur les étagères des magasins d’occasion, il est aussi en train d’empiéter sur l’aura nostalgique et contre-culturelle de ce dernier. Il est devenu bon marché et nettement plus facile à produire pour de petits groupes sans moyens, surtout comparé à un format aux lignes de production saturées et au prix devenu inabordable pour beaucoup. Le cycle de la mode fait aussi son travail, et les années 2000 sont à présent la dernière période vintage de choix pour les plus jeunes consommateurs. Certains, comme le chercheur Paul E. Winters, sont optimistes par rapport à l’avenir du vinyle : ses caractéristiques matérielles, sa taille, l’aspect presque mystique de sa technologie à microsillon, en font un objet plus attrayant que le CD, dit-il. Mais les coûts en hausse du format et son retour à un modèle ultra-commercial ont déjà dégoûté bien des convertis de longue date. Si le vinyle reste, il va sans doute continuer à évoluer. Le disque vinyle d’aujourd’hui n’est plus, physiquement et conceptuellement, le même que celui de 1970 ; et le disque vinyle de 2050 sera sûrement autre chose encore.
Playlist d’accompagnement : quand la musique parle de vinyle
Spin the Black Circle, Pearl Jam
So You Want To Be A Rock’n’Roll Star, The Byrds
I Cut Like A Buffalo, The Dead Weather
Part Time Punks, The Television Personalities
- Dans cet article, je me concentre sur la musique populaire, plus particulièrement le rock et ses dérivés. Les pratiques culturelles autour du format vinyle varient largement selon le genre musical (consommation de neuf VS occasion, culture du vinyle coloré ou picture disc, intérêt pour tel ou tel label) et il ne faut pas généraliser les cas dont je parle au jazz ou à l’électro, par exemple. La plupart de mes sources et statistiques concernent les Etats-Unis, mais les réflexions de cet article peuvent généralement s’appliquer à la France, dont l’industrie musicale a vécu une trajectoire similaire. ↩︎
- Une précision, toutefois : ces chiffres ne prennent en compte que les ventes de vinyle neuf, alors que le marché de l’occasion est crucial à l’industrie et la culture du format. C’est là l’une des grandes frustrations de la recherche sur ce milieu qui reste irrésolue à ce jour. ↩︎
- “Physical media is back, and nostalgia is a big reason why. Vinyl, CDs and even cassette tapes were once thought dead, dying or niche, but now sales for all three are reinvigorated. Consumers specifically say nostalgia is what’s motivating them, particularly Gen Xers who experienced firsthand the emergence of all these physical media formats.” ↩︎
- « 62% of Gen Z respondents buy vinyl to support their favourite artists, recognising that digital streams provide less revenue – a notable increase compared to 45% of Gen X. » ↩︎
- “Our Vinyl Alliance survey found 56% of Gen Z respondents find vinyl appealing for its aesthetic value, and 37% use vinyl as home decor – significantly more than Millennials (25%) and Gen X (9%).” ↩︎
- Le skeuomorphisme (en anglais skeuomorphism) est un terme formé à partir du grec skeuos (l’équipement militaire, mais aussi le costume, l’ornement, la décoration) et définissant un élément de design dont la forme n’est pas directement liée à la fonction, mais qui reproduit de manière ornementale un élément qui était nécessaire dans l’objet d’origine. ↩︎
- “For most people who listen to music, news that vinyl records are making a comeback might invite disbelief—’Sure, and I suppose we’ll all be typing on manual typewriters and watching black-and-white TV, too.’ But it’s true: turntables, vinyl records and even tube amplifiers are staples of what might be called an analog hi-fi renaissance.” ↩︎
- “Erica (age 14), a pop fan whose exposure to vinyl was limited to her parents’ dusty collection, commented that LPs were ‘‘more authentic. It’s kind of like the original.’’” ↩︎
- ‘‘If I listen to the vinyl, I’ll get more out of it than if I listen to a CD, because with a CD of an old band, it kind of seems more of a recreation than the music.’’ ↩︎
- “Music can provide a link to this past. the original record can go further still: it is an artefact that has been retrieved from this domain. As the cartoonist and collector Robert Crumb pointed out: ‘Somebody of that era bought it and listened to it, and that record carries that aura from whoever else had handled and appreciated that object’” ↩︎
- “I love collecting vinyls, I’ve been doing it since before I even had a record player; nobody wants to sell you objets anymore! They just want you to sign up to a Cloud subscription service. But I like owning physical objects that I can touch and look at and that represent a piece of art that I love. The fact that I can also listen to it is kinda just a bonus.” ↩︎

Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.