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Voyage au bout du guichet
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Paul-Laurent Assoun est un drôle d’oiseau : philosophe, politiste, psychanalyste, il sort toujours – et souvent – le livre qu’on n’attendait pas, au titre bizarre (voyez par exemple Le couple inconscient : amour freudien et passion postcourtoise en 1992 ou L’excitation et ses destins inconscients en 2013). Le sujet autour duquel il tourne toujours, c’est au fond le rapport de pouvoir : la domination, le masochisme, mais aussi Marx ou la Révolution ont nourri son travail tout autant que ce que ses patients lui en disent dans le secret du cabinet. Toujours, il s’appuie sur des textes littéraires, dans lesquels il écoute s’énoncer les fantasmes d’une société, d’une époque, qu’elle ne saurait formuler autrement que par la fiction et qui pourtant offrent une clé décisive pour la comprendre.
C’est ce qui m’a donné envie de l’entendre parler de ses marottes, pour beaucoup réunies dans son dernier livre, Psychanalyse de l’administration : le symptôme kafkaïen (PUF, 2025). Avec d’abord cette surprise : d’où ça se psychanalyse, l’administration ? Et cette appréhension : allait-on vraiment parler impots.gouv.fr, France Travail et immatriculation pendant une heure ? Drôle d’objet, qui n’est ni tout à fait la hiérarchie, ni le gouvernement. Pour s’y retrouver, il fallait jouer le jeu de prendre au sérieux ce à quoi nous soumet l’administration (publique ou privée d’ailleurs). Comment elle organise notre temps, notre espace. Et les affects qu’elle suscite, qu’ils soient phobiques ou qu’ils réveillent une petite jouissance de la copie propre. Tous disent quelque chose des pulsions que stimule notre organisation sociale. On entre alors dans une forêt de paradoxes : l’administration naît du désir d’organiser rationnellement l’égalité, mais nul n’est plus passionné d’administration que le bourreau nazi ; la haine que suscite l’administration n’a d’intérêt que parce qu’elle excite le désir d’être justement en règle avec elle ; et le névrosé obsessionnel, entravé par sa manie de contrôle, pourrait bien être le fonctionnaire sur lequel vous rêvez de tomber au bout de la file d’attente.
De grands et de petits textes éclairent bien sûr cette exploration : souvent, le théâtre, notamment la comédie, le boulevard, aiment se moquer de la machine administrative qui fait si bien tourner son monde en bourrique. Mais les cas, plus graves, plus dérangeants aussi, de Kafka ou de Bartleby soulignent aussi que l’Administration n’est pas une domination parmi d’autres, mais la forme générale où toutes se concentrent et trouvent leur appareil de perpétuation, un universel bureaucratique où les assujettissements particuliers se changent en système. Ce type d’examen montre aussi à mon sens pourquoi la psychanalyse est plus qu’un onéreux loisir thérapeutique pour subjectivités exténuées ; pratique de parole, elle disjoint l’emprise administrative sur le corps et les affects. Face à la rationalisation égalitariste, conformiste voire masochiste des goûts et des désirs, la psychanalyse ouvre une possibilité — jamais garantie et plus que jamais menacée — d’une sécession d’avec les déterminismes qui voudraient nous gouverner de l’intérieur même. Mais pour cela, il faut s’intéresser d’abord à la violence inouïe de la bureaucratie, à l’expérience de dépersonnalisation de ces petites cases dans lesquelles n’entre jamais la singularité d’une personne, car, comme on sait : « ça dépend », ça dépasse.
Alice DE CHARENTENAY

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