Mark Fisher —Sortir du réalisme capitaliste

avec Guillaume HEUGUET et Vincent CHANSON
publiée le
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animée par Murielle JOUDET

J’ai découvert la prose de Mark Fisher avec l’édition française de k-punk, un pavé de près de 900 pages réunissant la quasi-totalité des textes que le critique culturel a publiés sur son blog du même nom entre 2004 et 2016.

Je me souviens : c’était en juin 2024 et c’était pas la grande forme. J’arrivais au bout d’un cycle de plus de dix ans passés à m’’ébattre dans le précariat intello. À 25 ans, vous redoublez d’énergie, vous donnez tout pour vous faire une place, et vous êtes tellement heureux d’en être que vous ne voyez même pas le problème qu’il y a à courir après tout le monde pour être payé des clopinettes. À 35 ans, votre capital exploitation est cramé et vous aussi, vous vous demandez comment vous allez tenir ne serait-ce qu’un an de plus – et puis vous tenez.

Le burn-out professionnel s’est doublé d’un burn-out « moral ». Pour résumer : l’impression de tourner en rond dans ma pratique de critique, entre crise de la presse, événementialisation permanente de l’actualité culturelle, réduction des formats, politique anti-pigistes généralisée à tout le secteur, ajoutons à cela un cinéma d’auteur en état de zombification avancée, et l’IA qui détruit l’idée même de texte, de lecture et d’image.

Et puis je lis Fisher, et ça agit comme un antidote qui me rappelle que je n’ai pas toujours été que cynisme, désenchantement et amertume. Il me rappelle, sans crier gare, pourquoi j’ai aimé la critique. Fisher écrit sur son blog des textes dont la longueur n’est jamais déterminée à l’avance ; il écrit sur ce qu’il veut, digresse au milieu d’une phrase, mélange musique et cinéma, vie personnelle et critique culturelle. Tout transpire la liberté : une écriture qui slalome superbement entre les carcans académiques, les manières d’écrire et de penser mortes-vivantes, les textes pontifiants qui cachent mal l’absence de sujet, quand ce n’est pas tout simplement l’absence d’inspiration.

Le lire, c’est suivre le mouvement d’une pure sensibilité qui se fortifie et palpite au contact d’objets infiniment variés : une manifestation à Londres, un clip de Siouxsie and the Banshees, un album de Burial, une pochette d’album de Bryan Ferry, un programme télé de la BBC, un roman de J. G. Ballard, un film de David Cronenberg, l’écoute, adolescent, de Joy Division à propos duquel il écrit ses lignes splendides dans Spectres de ma vie :

« Quand j’ai quitté l’école et que j’ai trouvé un boulot, la vie réelle m’est apparue comme un choc terrible. Mon premier emploi a été à la mairie de Salford, à coller des enveloppes pour expédier les feuilles d’impôts locaux. J’étais enchaîné à cet horrible bureau : chaque jour, chaque semaine, chaque année, avec peut-être trois semaines de vacances par an. J’étais enveloppé par l’horreur. La musique de Joy Division, du coup, évoquait la mort de l’optimisme, de la jeunesse. Un requiem pour la culture condamnée de la jeunesse. » Les titres « New Dawn Fades » et « Unknown pleasures » pourraient eux-mêmes être des allusions aux promesses trahies de la culture de la jeunesse. Pourtant, ce qu’il y avait de remarquable chez Joy Division, c’est leur totale acceptation de cet échec, la façon qu’ils ont eu, dès le départ, d’établir leur base polaire au-delà du principe de plaisir. »

Lire Fisher me rappelle que mon problème, ça n’a jamais été la critique, le cinéma ou l’écriture, mais un certain état (délabré) de la critique, de la presse, du cinéma et du travail intellectuel.

Il articule aussi deux choses que je pensais incompatibles : la sensibilité esthétique et politique – comme si avoir l’une induisait d’être carencé en l’autre, et inversement. Fisher arrive à concilier la pensée du détail tout en ayant toujours une idée précise de l’ensemble – de la « big picture ». Sa pensée garde toujours comme horizon le cadre qui sous-tend nos existences : celui du « réalisme capitaliste », qui épuise les corps, les formes et les récits. Loin d’écrire depuis un non-lieu étincelant, il parle de sa condition d’enseignant précarisé issu d’un milieu ouvrier, essoré par la bureaucratie, l’auto-surveillance et la logique entrepreneuriale. Il raconte ce que la précarité fait à la pensée et à la santé mentale. Il nous rappelle qu’il y a toutes les raisons d’être intello et malheureux, et que le stress et la dépression n’ont rien d’affaires personnelles : ce sont aussi des pathologies du capitalisme contemporain, et qu’il devient urgent de sublimer la dépression en grande colère politique.

Mais Fisher m’a aussi rappelé ce qu’était la jouissance du texte. Celle de lire, d’écrire, d’écouter un morceau, de voir un film, d’avoir des idées devant. C’est comme si, face à une œuvre qui l’exalte, il cherchait à en extirper jusqu’à la dernière goutte de jouissance, de joie, de raisons de vivre et d’écrire.

Il y a chez lui un courant apocalyptique : il a forgé le concept, très beau et très sombre, d’hantologie ; et un courant beaucoup plus solaire : lorsqu’il forge le concept, très optimiste et démocratique, d’acid communism – on vous explique tout dans l’émission.

Suite à la découverte de son travail, il nous paraissait nécessaire de consacrer une émission à Mark Fisher pour le faire découvrir à ceux qui seraient passés à côté de son œuvre. On est très heureux de recevoir Guillaume Heuguet (Audimat Éditions) et Vincent Chanson (éditions Sans Soleil) : deux grands connaisseurs de la pensée de Fisher et deux de ses éditeurs français, à qui l’on doit enfin de pouvoir le lire. C’est avec beaucoup de générosité et d’érudition qu’ils nous racontent le parcours de Mark Fisher, l’école de pensée à laquelle il appartient, les concepts qu’il a forgés, ce qu’il entend dans un morceau des Arctic Monkeys, de Burial et des Temptations. Ce que Fisher voit et entend et qu’on n’avait pas vu et entendu avant lui : des futurs perdus, des états de conscience modifiés, des portes dérobées qui donnent accès à un « en dehors » du réalisme capitaliste.

Certes, c’est un « Dans le film » un peu particulier, qui ne ressemble à aucun épisode précédent, où l’on parle de beaucoup de choses en dehors du cinéma, mais si quelqu’un méritait une telle sortie de route, c’est bien Mark Fisher.


Playlist “fisherienne” – morceaux choisis par nos invités :

Goldie – Rufige Kru / Terminator (1992) 

Rufige Kru / Ghosts of My Life

Burial / U Hurt Me (2006)

Kode9 / 2 far gone (2009)

Tricky / Make me Wanna Die (1997)

The Advisory Cricle (Ghost Box) / Mind How You Go (2005)

The Careteker / Theoretically pure anterograde amnesia (2006)

Mark Stewart / Bastards (1985)

The Fall / Spectre vs Rector (1979)

Joy Division / Isolation (1980)

DJ Rashad / Double Cup (2013)

TLC / No Scrubs (1999)


Vincent Chanson et Guillaume Heuguet tiennent à remercier Louise Morelle, Julien Guazzini et les participant.e des ateliers de lecture Mark Fisher.

Durée 113 min.

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