Milei année 0 : la farce de l’antiterrorisme
« Nous avons neutralisé une possible cellule terroriste à son entrée dans le pays », affirme la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, de la toute nouvelle administration d’extrême-droite de l’Argentine, ce 3 janvier 2024. Durant les dix jours suivants, la même ministre communique fréquemment sur cette enquête en cours, portant sur de mystérieux étrangers venus de « différents pays » qui projetaient de se loger à quelques centaines de mètres de l’ambassade d’Israël. Avec le ton martial qui la caractérise, elle en dit assez pour susciter l’émoi de journalistes friands de telles affaires, sans jamais entrer dans le détail – laissant ainsi entendre que l’antiterrorisme affronte un danger encore présent.
Puis, plus rien.
Du jour au lendemain, la ministre de la Sécurité (équivalent de l’Intérieur qui, à l’instar de ses pairs français, communique sans cesse, toujours très à droite) n’évoque plus cette affaire. Pourtant, disait-elle auparavant, celle-ci impliquait rien moins que des terroristes venus du Moyen-Orient se rendant dans cette lointaine Argentine afin de perpétrer un attentat, avec la complicité de cellules dormantes résidant dans le pays.
Ce silence du ministère est cependant largement compensé par le grand éclat de rire populaire qui accompagne les résultats de la fameuse enquête anti-terroriste. Il faut dire qu’ils contrastent fortement avec les inquiétants messages de Bullrich sur une cellule terroriste aux ramifications internationales : toute l’« affaire » (qui n’en est pas une) tourne autour d’un ancien champion de ping-pong binational (syrio-colombien) qui espérait s’installer à Buenos Aires en investissant dans une petite salle de sport. La ministre a, en réalité, retransmis pendant des semaines les élucubrations d’un voisin mythomane, au dossier psychiatrique chargé.
Le dossier judiciaire est vide mais, outre les personnes inquiétées par la justice qui ont dû passer quelques semaines en prison, Bullrich a pu jouer son premier spectacle de ministre de la Sécurité de l’administration Milei nouvellement installée.
Une volonté d’exister par le Moyen-Orient
En dehors de son aspect grotesque, cette affaire révèle une tendance lourde du gouvernement de Milei (et pas seulement de Bullrich) : une volonté d’exister internationalement à travers le lointain (pour l’Argentine) et fantasmé Moyen-Orient. Alors que se déroulait cette pantalonnade antiterroriste, Milei s’était déjà rendu en Israël, en toute première visite officielle, pour se montrer au Mur des lamentations.
L’épisode grotesque inaugural de l’administration Milei, et la volonté de ce dernier de se rendre en Israël affirmer son soutien inconditionnel à l’extrême-droite sioniste, laissèrent un goût étrange. Quelques commentateurs remarquèrent qu’afficher si bruyamment son admiration pour Israël, alors que le pays perpétrait un massacre bientôt signalé par les instances internationales pour le « risque de génocide » dont il était porteur, n’était diplomatiquement pas très avisé. D’autres s’inquiétèrent des conséquences d’une telle visibilité, attirant l’attention sur Buenos Aires qui deviendrait un lieu idéal pour perpétrer une action d’éclat, alors que l’Argentine n’a pas beaucoup de moyens pour affronter une (véritable) attaque terroriste.
L’Argentine en guerre ?
Cette inquiétude s’est ravivée ces dernières semaines avec l’agression israélo-étatsunienne de l’Iran. En effet, les assassinats ciblés des personnalités iraniennes et les bombardements des populations sont sans cesse applaudis, avec la stridence qui le caractérise, par le président argentin.
Le 10 mars dernier, lors d’une énième visite aux États-Unis, Milei a donné une conférence dans une université confessionnelle juive de New York, durant laquelle il a affirmé son « orgueil d’être le président le plus sioniste du monde ». Une déclaration qui, au-delà de la confusion habituelle entre notions, apparait comme une provocation dans le contexte actuel – confusion notamment entre judaïté et sionisme : Milei affirme vouloir se convertir au judaïsme, et manifeste sans cesse son amour pour cette religion en vertu de sa proximité avec les positions les plus extrêmes que peuvent prendre les dirigeants d’Israël.
L’alignement de Milei sur les décisions prises à Washington et Tel Aviv est systématique, sans la moindre considération pour la tradition de neutralité (relative, dans la pratique) de Buenos Aires. Les rares diplomates argentins qui s’expriment et les experts en relation internationales s’accordent pour considérer ce degré d’alignement sur les États-Unis comme inédit. Surtout, personne ne voit quels pourraient être les intérêts de l’Argentine à une telle soumission – a priori nullement exigée par les alliés de Milei.
Quoiqu’il en soit, dans cette ligne dépourvue de la moindre nuance, Javier Milei a déclaré que l’Iran était un pays ennemi. Autrement dit, il a pratiquement déclaré la guerre, en syntonie avec les États-Unis et Israël, deux pays ultra militarisés, alors que l’Argentine ne possède qu’un armement assez vétuste. Cela n’est bien sûr pas passé inaperçu du côté de Téhéran : jusqu’alors, le pouvoir iranien s’était contenté d’ignorer les gesticulations du président libertarien. Cette fois, le Tehran Times, très proche du pouvoir iranien, ou « voix (anglophone) de la révolution islamiste » ainsi que se définit l’organe, a publié le 16 mars un éditorial en forme d’avertissement. Intitulé « Milei, Quo Vadis ? » : l’article affirme que l’Argentin a dépassé une « ligne rouge » et alimente une dangereuse « irano-phobie ».
Cette menace vient renforcer les inquiétudes des analystes qui considèrent l’Argentine très mal préparée pour s’affronter à un pays dont la capacité de nuisance n’est plus à démontrer. Pour aller vite, le dispositif de sécurité intérieur argentin est capable de surveiller des opposants (ou des rivaux, d’ailleurs) politiques, voire d’organiser des coups tordus contre les mêmes. En revanche, il n’a jamais démontré sa capacité à s’affronter à de véritables dangers.
Au contraire, dans les années 1990, ces services ont laissé se perpétrer des attentats d’ampleur en plein cœur de Buenos Aires. Ceux-ci ne sont pas étrangers aux positions actuelles du gouvernement argentin d’extrême-droite, qui les instrumentalisent. En effet, afin de justifier son hostilité à l’Iran, Milei et son gouvernement invoquent sans cesse les deux attentats attribués au pouvoir iranien.
Les attentats dans les têtes argentines
Pour rappel, le 17 mars 1992, un attentat à la voiture piégée a soufflé l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, provoquant la mort de 22 personnes et en blessant au moins 240. Deux ans plus tard, le 18 juillet 1994, un nouvel attentat a détruit entièrement le principal centre culturel de la communauté juive argentine (l’AMIA, Asociación Mutual Israelita Argentina, fondée à la fin du XIXe siècle) en plein cœur d’un quartier populaire de Buenos Aires. Avec 85 victimes mortelles et plus de 300 blessés, cet attentat est le plus sanglant de l’histoire argentine – pourtant peu avare en violences politiques.
Jamais revendiqués, ces attentats ont été attribués à des dirigeants iraniens pour la conception, et à des agents du Hezbollah pour l’exécution. Il est cependant impossible de connaître la vérité, même partielle, sur ces attentats, du fait des multiples manipulations dont les enquêtes ont été l’objet. Aussi bien les responsables politiques que les différents juges ont dit tout et son contraire, ouvrant de nombreuses pistes – pour la plupart totalement fausses.
Pour rendre compte des multiples manipulations qui ont entaché l’enquête sur l’attentat de l’AMIA, il faudrait y consacrer un livre (il y en d’ailleurs plusieurs). Retenons seulement que la seule certitude exprimée par les personnes qui connaissent le mieux le dossier -notamment Horacio Lutzky – est que nous ne connaîtrons jamais la vérité. Les familles des victimes sont condamnées aux conjectures sur les tenants et aboutissants de ces attentats.
Une position absurde
Quoiqu’il en soit, Milei joue ainsi à la fois avec le feu d’une réaction violente de la part de l’Iran et avec la mémoire encore très sensible d’une partie de la population argentine, en particulier l’importante communauté juive (Buenos Aires compte la communauté la plus nombreuse d’Amérique après New York). Cette dernière est très diverse, avec des instances officielles alignées sur la droite israélienne, voire phagocytée par cette dernière, mais aussi de nombreuses voix juives progressistes et de gauche. Ainsi, parmi les principales voix argentines qui dénoncent le génocide des Palestiniens de Gaza, se trouvent des figures identifiées à la judaïté portègne, notamment la dirigeante politique (trotskyste) Myriam Bergman et le journaliste Alejandro Bercovich.
Il est cependant peu probable que ces voix d’opposition puissent infléchir la ligne prise par Milei. Celle-ci place l’Argentine dans une position tout à fait absurde : Milei est à la limite de placer son pays comme belligérant d’une guerre lointaine, afin d’afficher son alignement sur Washington, alors que Trump cherche désespérément une porte de sortie au bourbier dans lequel l’a entraîné Netanyahou.

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