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Histoire de Billy the Kid
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Qu’avons nous à faire de Billy the Kid ? Le jeune cow boy est passé au galop dans notre imaginaire, à l’occasion d’un western ou d’un autre, tirant plus vite que son ombre (comme tant d’autres), cavalant vite fait jusqu’à sa mort précoce (comme tant d’autres). And so what ?
Il faut le génie d’Eric Vuillard pour recueillir cette figure que la légende a comme plastifiée, ranimer cette vie fauchée dans sa prime jeunesse, et faire apparaître toute l’histoire des Etats-Unis, du capitalisme et de la « démocratie » qu’elle révèle – parce qu’elle en est le produit honteux. Eu égard au rôle que jouent les Etats-Unis en Occident, dont ils structurent l’imaginaire, anticipent le destin et vassalisent la plupart des politiques, il n’est pas inutile d’aller explorer cette matrice où gît un lac de sang : s’y reflètent déjà tous « nos crimes à venir ».
C’est une affaire de cadrage narratif : le western a le sien, qui veut de l’héroïsme individuel (l’as de la gâchette), du spectacle (ces tueries sanglantes) et un destin pathétique (son ennemi aura sa peau alors que c’est un salaud). Mais avant ce cadrage-là, le vrai Billy avait déjà fait l’objet d’un cadrage narratif : celui du profilage policier, par lequel il est saisi à 17 ans, après son premier meurtre, et c’est par là que Vuillard commence.
En révélant tout ce que la déposition de la « victime » (qui mourra peu après de la balle tirée par Billy) ne dit pas, que l’écriture peut découvrir. Que les notables sont de plus grands criminels que les voyous qu’ils dénoncent et instrumentalisent, que les forces de l’ordre ne sont que les voyous d’hier, qui se sont glissés in extremis du « bon » côté de la loi, mettant leur revolver au service de cette nouvelle démocratie qui vient déposer ses broderies délicates sur les prédations de la colonisation et de l’accumulation primitive qu’elle a permise.
Les petits délinquants régnant à coups de feu sur la Frontière apparaissent alors pour ce qu’ils sont : l’écume de la vague coloniale, dont le capitalisme a besoin pour étirer son empire le plus loin possible, juste avant que l’État ne vienne stabiliser le nouvel ordre propriétaire, en éliminant cette criminalité qu’il a d’abord instrumentalisée, et qu’il mobilise désormais lui-même sous les habits bien propres de la respectabilité.
Par son geste, Eric Vuillard ne nous rappelle pas seulement comment est né l’ordre social qu’on veut nous faire avaler comme incontestable, légitime et immuable. Il met au jour le travail d’écriture qui conditionne l’ensemble de nos représentations et de nos rapports sociaux : tout, décidément, est affaire de cadrage narratif. Alors que les médias procèdent en ce domaine à des opérations de battage narratif aussi permanent qu’assourdissant – les migrants sont des OQTF indésirables et menaçants, Quentin Deranque était un jeune catholique de bonne foi injustement lynché, les antifascistes sont les nouveaux fascistes, etc. – il rappelle le rôle éminemment politique de la littérature : déjouer les profilages produits par le système, démonter les légendes produites par les élites, renouer avec une langue qui se met, humblement, en quête de vérité, de justice et de justesse. Non pas seulement par l’enquête et la démonstration, donc, mais au sein de la langue elle-même, matière première de la poésie.
Judith BERNARD

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