Les prolétaires du narcotrafic

avec Khadidja SAHRAOUI-CHAPUIS
publiée le
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animée par Raphaël SCHNEIDER

A en croire les discours dominants, le trafic de drogue constituerait pour de nombreux jeunes une occasion de se faire de « l’argent facile ». Guetter, revendre, autant d’activités qui rapporteraient beaucoup, sans fournir trop d’efforts. La réalité est pourtant bien différente. Soumis à un ordre hiérarchique et brutal, les jeunes impliqués dans le trafic de drogue subissent une exploitation qu’on peine à imaginer. Trimant de douze à quatorze par jour pour une centaine d’euros, ils sont souvent en première ligne quand éclatent les fusillades et les règlements de compte.  Rongés par l’ennui et l’angoisse, ils ne bénéficient d’aucune protection sociale, ne peuvent faire valoir aucun et droit et se retrouvent à la merci de chefs dont le maitre-mot est le profit. La violence agit comme une méthode de management, un outil de régulation et de répression qui s’abat sur des êtres jetables. Loin d’être un choix, l’entrée dans le trafic est souvent l’ultime moyen de survivre mais aussi de prendre sa revanche sur la vie, d’être enfin reconnu et respecté, de conquérir une dignité piétinée par les humiliations scolaires notamment. 

Dans son ouvrage Les prolétaires du bizness. Dans l’ordinaire des trafics de drogue (La Découverte, 2026), la sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis livre une enquête exceptionnelle au croisement de la sociologie et de l’ethnographie. Loin des clichés sensationnalistes, des discours sécuritaires et des paniques morales, elle nous amène à la rencontre des petites mains du trafic, véritables prolétaires des temps modernes, ces jeunes à qui on ne donne jamais la parole, constamment caricaturés et réduits à de simples statistiques quand ils tombent sous les balles. Et si la mort, foudroyante, vient parfois mettre fin à ces destins tragiques, ni elle ni la prison ne sont une fatalité. La sortie du trafic est souvent un processus long, laborieux , fait d’avancées et de reculs. Un rien peut faire basculer un individu. Pour beaucoup, le travail, la famille et la spiritualité prennent une dimension salvatrice et deviennent de puissants outils au service de l’émancipation.  Erigé en spectacle par des médias dégoulinant d’obscénité, notre invitée nous invite dans ce livre poignant à changer radicalement de paradigme sur le narcotrafic :   « raconter ces vies – écrit-elle – c’est rappeler que sous les mots ‘‘trafic’’,  ‘‘réseau’’ ou ‘‘drogue’’, il y a avant tout des vies humaines pleines de contradictions et de douleurs, mais aussi d’une dignité têtue, qui refuse de s’éteindre. C’est tenter de rendre visibles des vies qu’on ne regarde plus, de faire entendre une parole qui se perd entre les murs. Il ne s’agit pas de justifier ni d’excuser, mais de tenter de comprendre : comment on entre, comment on tient et comment (souvent) on s’en sort »

Tarik BOUAFIA

Durée 97 min.

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