Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont produit deux résultats simultanés que la presse a soigneusement découplés. D’un côté, LFI s’est imposée dans une dizaine de villes (Saint-Denis, Roubaix, Vénissieux, Creil, Tampon,…) et a été décisive à Lyon, Nantes, Grenoble. De l’autre, le PS a perdu plusieurs de ses fiefs historiques (Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg), tandis que les Écologistes voyaient partir Poitiers, Strasbourg, Besançon et Bordeaux, soit la quasi-totalité de la « vague verte » de 2020 en une seule mandature.
Ces deux résultats sont liés par une même structure, et par un même mot lancé comme une arme et revenu comme un aveu. La viscosité d’un parti qui, faute de bloc social et de ligne politique, survit en absorbant et en disqualifiant ce qu’il ne peut plus représenter. La poisse, autrement dit ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, ce qui adhère aux mains de celui qui croit s’en servir. Depuis plusieurs années, une fraction significative de la gauche officielle s’est acharnée à rendre LFI illégitime, moralement suspecte, politiquement infréquentable : résolution du bureau national du PS qualifiant les propos de Mélenchon d’« antisémites », tweets insinuants, tribunes solennelles, campagnes locales bâties sur le rejet de Mélenchon plus que sur un programme. Les résultats révèlent que cette opération n’était pas une stratégie de reconstruction, mais un mécanisme de défense d’appareil, aussi inefficace électoralement qu’irresponsable politiquement.
L’insistance électorale
Les résultats sont un fait simple et têtu. LFI a percé, résisté, persisté. Des centaines de milliers d’électeurs populaires ont continué de voter pour une force que l’on s’était employé à disqualifier avec une intensité rarement atteinte dans l’histoire récente de la gauche française.
Ces votes ne valent pas seulement comme données électorales. Les millions de voix données à Mélenchon en 2017 puis en 2022 ne sont pas effaçables, parce qu’elles ne sont pas de simples préférences. Ce sont des actes d’existence par lesquels des sujets politiques se constituent comme tels, refusent d’être invisibles, exigent d’être comptés. Ce que les manifestants contre la réforme des retraites scandaient (« On est là, même si Macron ne le veut pas, nous on est là ! ») n’était pas un slogan mais une déclaration politique, ontologique. Spinoza avait un nom pour cette puissance, le conatus, non pas l’obstination mécanique d’une chose qui résiste à la pression extérieure, mais une variation d’intensité qui pulse et s’amplifie selon les compositions qu’elle opère avec d’autres singularités.

La participation au second tour s’est établie autour de 56 % au niveau national, ce qui signifie que près d’un électeur inscrit sur deux n’a pas voté. Cette abstention massive n’est pas un accident ni une indifférence. Elle exprime une crise profonde de la représentation politique. L’abstentionniste n’opte pas pour la paresse ou l’ignorance. Il refuse d’accepter que les seuls possibles soient ceux qu’on lui assigne. Dégager un hors-champ politique, laisser surgir la possibilité d’un autre monde, c’est précisément ce que LFI cherche à réactiver dans les franges de l’électorat populaire que les appareils traditionnels ont cessé de voir.
Le pays vote majoritairement à droite mais sa population pense de plus en plus à gauche, comme l’a montré avec rigueur Vincent Tiberj1. L’attachement à l’égalité, à la redistribution, à la protection sociale progresse génération après génération. Les jeunes et les classes populaires s’éloignent du vote sans décrocher de la politique, se mobilisant dans les cortèges, les ronds-points, les mouvements sociaux, même lorsqu’ils boudent des élections perçues comme déconnectées de leurs préoccupations. Ce que LFI cherche à faire avec l’idée de « Nouvelle France » est de rendre électoralement active une majorité sociologique qui existe déjà dans les valeurs et les attentes, mais que la distorsion de l’abstention différenciée maintient invisible.

C’est pourquoi la politique d’annulation vise moins l’importance de LFI (qu’on peut toujours recalculer) que la dignité de l’existence politique qu’elle incarne. Un électorat populaire que l’on somme de se désister, on en tient compte comme variable d’ajustement, comme réservoir de voix utiles à mobiliser au service d’un projet qui n’est pas le sien. Mais cet électorat compte d’une tout autre façon, dans les actes d’existence répétés, les mobilisations incarnées, la fierté d’une présence politique enfin nommée. Rancière nous a appris que le politique réside dans ce compte des incomptés, dans l’irruption de ceux dont l’existence déborde ce que le calcul institutionnel est capable d’enregistrer. Ce que le PS ne peut ni comprendre ni tolérer, c’est qu’une existence politique n’attend de personne la permission d’exister.
Les résultats du 22 mars donnent à cette persistance un contenu géographique précis. Saint-Denis, Roubaix, Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Creil, La Courneuve, Tampon…sont autant de territoires où la mobilisation de l’électorat populaire a produit des victoires que personne dans l’espace médiatique dominant ne qualifiera de « percée historique », bien qu’elles le soient. À Toulouse, les 48 % du second tour, pour une première campagne municipale nationale de LFI, sont aussitôt rabattus sur l’idée de « plafond de verre ». Mais ce terme dit moins une limite réelle qu’un travail de cadrage, consistant à faire passer pour des succès des positions fragilisées, et à reléguer au rang d’échecs des percées pourtant inédites.

La carte du visqueux
Ce que les résultats du second tour ont rendu visible, ce n’est pas une ligne politique du PS face à LFI, mais l’absence de toute ligne. Et cette absence n’est pas un accident. Elle est la forme même de ce qu’il convient d’appeler la viscosité du PS.
La carte parle d’elle-même. À Toulouse, accord avec LFI. À Strasbourg, alliance avec la droite. À Paris, désistement de LFI exigé au nom du vote utile. À Marseille, refus de toute fusion avec LFI dans des conditions sociologiques et politiques si exceptionnelles qu’elles ne valent que pour Marseille, mais aussitôt brandies comme doctrine universalisable. Cette géographie n’est pas contradictoire. Elle est cohérente d’une cohérence plus profonde que celle des principes affichés : dans chaque cas, la position du PS est déterminée non par un calcul stratégique national ni par une conviction idéologique, mais par les intérêts de position de ses appareils locaux. Ce qui est constant, c’est l’absence de principe autre que la survie de l’appareil.
L’injonction au vote utile dit plus qu’elle ne croit dire. Subordonner l’expression du vote à l’efficacité, c’est opérer une substitution silencieuse mais décisive, transformant le citoyen en stratège plutôt qu’en sujet politique. La minorité cesse alors d’être une composante légitime du corps politique pour devenir un simple résidu à résorber. L’électeur LFI sommé de voter utile est traité exactement comme l’abstentionniste que l’on admoneste : renvoyé à son insuffisance par un appareil qui détient seul le monopole du sérieux politique
Lyon radicalise le paradoxe. Sans les voix insoumises, le maire écologiste Grégory Doucet, et avec lui le reste de la gauche, perdent. Pourtant quand Belouassa-Cherifi, candidate LFI, dit « c’est grâce à nous », cette vérité arithmétique est reçue comme une indécence. Mais c’est la députée socialiste Sandrine Runel qui dit l’essentiel, sans le vouloir. En admettant que « la marque de la non-alliance a fortement porté à Paris et Marseille »2, elle révèle que la géographie incohérente des accords PS a désorienté l’électorat socialiste lui-même, incapable de comprendre pourquoi s’allier avec LFI était légitime à Lyon et scandaleux ailleurs. La viscosité ne produit pas seulement de la confusion chez l’adversaire. Elle égare ses propres électeurs.
Marseille permet enfin de nommer ce que la carte dissimulait. La rupture avec LFI n’y a pas seulement une logique électorale locale, elle a une fonction. Dans le 4e arrondissement, à forte communauté juive, les élus Payan présentent cette rupture comme un « soulagement » pour leurs électeurs. Un stratège LR, observant la manœuvre, en « savoure » le « bon coup »3. L’accusation d’antisémitisme ne fonctionne pas ici comme jugement moral : elle fonctionne comme signal de captation d’un segment communautaire. Non la morale, mais le calcul. C’est la disqualification convertie en monnaie locale, et c’est, à plus grande échelle, ce que toute la stratégie d’annulation a produit : non une position éthique, mais un instrument de positionnement dans la compétition intra-gauche.
Ce procédé a pourtant un coût que ses utilisateurs refusent de calculer. L’accusation d’antisémitisme n’est pas une ressource inépuisable. Mobilisée comme instrument de disqualification répétée, elle se vide de sa charge morale et fragilise la lutte contre l’antisémitisme réel — celui que porte historiquement l’extrême droite. C’est le mécanisme bien connu de celui qui crie au loup. À force d’avoir été lancée sans prédateur réel, l’alarme n’alarme plus. Catastrophe morale à retardement, produite non par malveillance ou simple bêtise, mais par la logique d’un appareil qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification.
Le visqueux comme mode d’annulation
C’est ici qu’un épisode apparemment anecdotique de la campagne prend tout son sens. Le 13 mars, la sénatrice PS Laurence Rossignol tweetait (« Visqueux… un des adjectifs préférés de LF Céline »), après que Mélenchon eut qualifié l’ex-maire socialiste de Saint-Denis de « petit bourgeois visqueux ». Mélenchon emploie un mot qu’utilisait Céline, donc Mélenchon est… quoi exactement ? Antisémite ? Fasciste ? La phrase ne le dit pas. Elle insinue. Elle dépose une atmosphère. C’est le procédé du relent, non l’accusation franche qui s’expose à la réfutation, mais la suggestion qui s’insinue et qui, précisément parce qu’elle ne dit rien d’explicite, ne peut être ni saisie ni contestée.
Pourtant visqueux appartient bien davantage à Sartre qu’à Céline. Dans L’Être et le Néant, le visqueux n’est pas une injure mais une catégorie ontologique, un sens possible de l’être. Ni solide ni liquide, le visqueux simule la malléabilité, paraît céder, s’adapter, accueillir. « Le visqueux est docile », écrit Sartre, mais « au moment même où je crois le posséder, voilà que, par un curieux renversement, c’est lui qui me possède ». « Sa mollesse fait ventouse »4. Il n’affronte pas, ne résiste pas frontalement. Il aspire, et cette aspiration silencieuse tend à absorber ce qui entre en contact avec lui, à le faire glisser vers l’inertie, à transformer ce qui cherchait à se constituer comme force en quelque chose de divisé, de progressivement vidé de son désir politique.

Car qu’est-ce que le visqueux, politiquement, sinon un pouvoir qui ne se présente jamais comme tel ? C’est un régime du pouvoir qui commande non au nom d’une décision ou d’un désir, mais au nom de la « compétence », de la « responsabilité », de la « légitimité », tout ce lexique de la raison raisonnable qui constitue la viscosité propre d’une certaine gauche, celle qui se veut être « la gauche du réel » (sic). Non pas « je veux », non pas « je nomme », mais « je connais les contraintes », « je suis sérieux », « je suis crédible » — autant d’affirmations de neutralité qui se trahissent elles-mêmes par leur forme : énoncées à la première personne, elles laissent voir, dans l’acte même d’énonciation, la position subjective qu’elles prétendaient avoir dépassée. Ce régime, comme le visqueux sartrien, n’affronte pas (il incorpore), ne tranche pas (il enveloppe), ne décide pas (il gère). Et il dissimule ce qui le commande, l’intérêt derrière la raison, le projet de bloc derrière la neutralité de la compétence, la défense d’une position dominante derrière l’invocation de la responsabilité.
Ce faisant, il ne produit pas des sujets politiques constitués. Il les défait. La compétence leur dit qu’ils simplifient. La responsabilité leur dit qu’ils s’emballent. La crédibilité leur dit qu’ils effrayent. Le réalisme leur dit qu’ils rêvent. Et peu à peu, à force d’être renvoyées à leur propre insuffisance par un appareil qui détient le monopole du sérieux, ces forces cessent de nommer ce qu’elles voulaient, de désigner ce qu’elles voyaient, de décider ce qu’elles cherchaient. Elles n’ont pas été vaincues. Elles ont été engluées. C’est cela la ventouse, non pas l’adversaire qu’on affronte et contre lequel on se constitue, mais la surface molle contre laquelle tout effort s’amortit et toute décision se noie. « Le visqueux sucré est l’idéal du visqueux », prévenait Sartre. La lisière du calme raisonnable, de la retenue responsable, de la politique sans éclats, c’est précisément cette lisière qui fait du PS un obstacle structurel à toute recomposition de la gauche. Non qu’il y résiste. Le visqueux ne résiste jamais. Il aspire, enveloppe et neutralise les élans sans jamais y participer.
Nécessité structurelle
Gardons-nous cependant de céder à un dualisme trop net. Le PS n’est pas un principe mort contre lequel s’agiterait la vie politique. Ce qui persiste en lui n’est pas rien. C’est une histoire réelle, des mobilisations effectives, des conquêtes sociales concrètes, une tradition dans laquelle des millions de personnes ont reconnu quelque chose de leur expérience collective. Ce qui est tragique dans le PS n’est pas qu’il serait mauvais depuis l’origine, ou traître depuis toujours, mais qu’une force qui fut réelle s’est progressivement pétrifiée, que ses formes organisationnelles ont survécu à la dissolution de ce qui leur donnait sens.
Bruno Amable et Stefano Palombarini l’énoncent avec rigueur5. Un bloc social n’est pas un agrégat de groupes partageant les mêmes intérêts objectifs, mais une alliance que la stratégie agrège. Or le PS n’a pas seulement perdu une base. Il a successivement tenté deux blocs sans en consolider aucun. D’abord le bloc de gauche traditionnel, abandonné avec le tournant néolibéral des années 1980. En compensation, le PS a cru se constituer un second bloc autour des classes moyennes supérieures diplômées. Mais ce bloc ne lui appartenait pas. Il s’agrégeait autour d’une stratégie de transition néolibérale que Macron (sorti des rangs mêmes du gouvernement socialiste dont il fut le ministre de l’économie) allait incarner de façon plus directe, plus assumée. En 2017, Macron n’a pas capté un bloc PS constitué. Il en a révélé la nature profonde. Ce bloc n’avait jamais appartenu au PS, mais à une stratégie dont le PS n’était qu’un opérateur provisoire et substituable.

Un appareil sans bloc (une organisation qui n’est plus l’expression organique d’aucun groupe social déterminé mais qui continue de fonctionner par la seule force de son inertie institutionnelle), voilà précisément ce qui produit la viscosité comme nécessité structurelle. Non par accident moral, non par malveillance, mais parce que le PS est devenu une forme sans contenu, contrainte de survivre en absorbant ce qu’elle ne peut plus représenter. Cette survie est entretenue par un écosystème médiatique qui en a besoin, comme l’a montré à Toulouse le rôle de La Dépêche du Midi, empressée de publier des sondages hostiles à la fusion PS-LFI.
Le bilan d’EELV est symétrique et tout aussi révélateur. Les Écologistes ont cru pouvoir occuper le rôle de « trait d’union » de la gauche, position structurellement ingrate qui les a conduits à subir les défections de tous les camps sans bénéficier de la fidélité d’aucun. Parler d’« écolo-bashing » n’est pas faux, mais cela ne dit pas pourquoi un parti qui prétend animer la gauche finit par être abandonné de toutes parts. La réponse tient à la viscosité elle-même. Un espace occupé par un appareil sans bloc ne peut être animé, il peut seulement être absorbé.
La défaite de Toulouse illustre cela dans toute sa brutalité. Carole Delga, présidente de région socialiste, refuse d’appeler à voter pour Piquemal. Ce n’est pas une trahison individuelle mais la démonstration que l’appareil PS, quand il est contraint de choisir entre la solidarité de gauche et la survie de son bloc local choisit invariablement l’appareil. « Carole Delga a une responsabilité dans cette défaite », dit le député Christophe Bex. Et pendant que le PS s’épuise dans la guerre interne à la gauche, il perd Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg, des bastions historiques que personne n’a défendus, parce que l’appareil avait d’autres batailles à mener.
Le PS ne peut ni se dissoudre (les intérêts de ses notables y résistent), ni se transformer (il n’a plus de base sociale à transformer), ni s’allier authentiquement avec LFI (cela supposerait de reconnaître que le bloc populaire dont LFI est désormais le représentant organique ne sera plus jamais le sien). Ses dirigeants ne défendent donc plus une stratégie politique au sens propre. Ils défendent un capital accumulé, des titres, des réseaux, des légitimités, des positions dans un champ dont LFI entend précisément transformer les règles. La violence symbolique exercée contre LFI est la forme que prend, dans l’espace du discours légitime, la résistance d’une noblesse d’État qui perçoit confusément mais sûrement que sa reproduction comme groupe dominant est en jeu. L’errance de la carte des accords n’est pas la marque d’un pragmatisme souple. C’est la signature d’un appareil qui ne peut plus produire de ligne parce qu’il n’a plus de base à partir de laquelle en produire une.
La poisse
Le cas Marseille, précisément parce qu’il est une victoire, reste le lieu où la logique apparaît dans toute sa nudité. Gagner sans LFI et présenter immédiatement cette victoire comme une preuve que l’on peut universellement se passer d’elle, c’est exhiber la structure même de la viscosité. Non l’échec qui contraint à reconnaître la nécessité de l’allié, mais le succès qui permet de continuer à le nier. Que cette non-alliance ait été localement rationnelle dans des conditions sociologiques exceptionnelles ne change rien à sa conversion en argument moral universel.
Mais la logique de la lettre volée, que Lacan lit dans Poe, commande ici plus que la rhétorique. Dans le conte, la lettre n’est pas cachée. Elle est déposée en évidence, là où personne ne la cherche, et c’est précisément cette visibilité qui la dérobe au regard. Ce que Lacan en tire, c’est que la lettre arrive toujours à destination, non parce qu’elle atteint son destinataire apparent, mais parce que sa circulation révèle la vérité structurelle de chaque position qu’elle traverse. Chaque détenteur croit la maîtriser et s’en servir comme d’une arme. C’est elle qui le définit et qui expose, à son insu, ce qu’il est.

L’accusation d’antisémitisme a circulé exactement de cette façon. Signal électoral à Marseille, relent insinué par Rossignol, campagne de bout en bout chez Moudenc, résolution solennelle du bureau national du PS : à chaque étape, elle était tenue par quelqu’un qui croyait la diriger contre LFI, en disposer comme d’un instrument. Mais la lettre, en circulant, ne reste pas au service de celui qui l’envoie. Elle produit la vérité de qui la détient. Et ce qu’elle a produit, au terme de sa circulation, c’est la visibilité d’un appareil sans projet autre que sa propre survie, d’une noblesse d’État défendant son capital symbolique sous couvert de vigilance morale, d’une forme politique qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification de ce qu’elle ne peut plus représenter.
Il reste à nommer l’ironie finale dans toute sa saveur. En convoquant le mot « visqueux », Rossignol voulait qu’il colle à l’adversaire. Il lui est revenu dessus, et ce retour n’est pas accidentel. Car le procédé du relent a une propriété que ses utilisateurs oublient toujours dans leur empressement à contaminer. Il adhère aux mains de celui qui le manipule autant qu’à ceux qu’il vise. On croit souiller l’autre – on se souille soi-même. La « poisse », c’est précisément cela, ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, une présence qui n’a plus assez de consistance pour être un projet et trop d’inertie institutionnelle pour disparaître.
Si le mot est revenu à son point d’émission, ce n’est pas par ironie du sort. C’est qu’il désigne, plus adéquatement que son usage polémique ne le voulait, la structure même de ce qui l’a produit. Le visqueux ne pouvait décrire que lui-même. Voilà ce qu’est le PS pour la gauche française, non pas parce qu’il serait malveillant, mais parce qu’appareil sans bloc, caste administrative défendant son capital contre la dévaluation, forme historique de la vie politique devenue incapable de se renouveler, il adhère par sa mollesse qui fait ventouse à tout ce qui tente de se constituer à gauche, pèse sur chaque recomposition possible, et finit toujours, invariablement, par préférer une ville perdue à la droite à une gauche qui ne lui appartient plus.
Sartre ne parlait pas de Céline. Il parlait de la revanche de l’institution sur la liberté. Du poids que les morts exercent sur les vivants.
Rossignol voulait dire Mélenchon. Elle a dit le PS.
- Vincent Tiberj, La droitisation française. Mythes et réalités, Paris, PUF, 2024. ↩︎
- https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/23/municipales-a-lyon-l-immense-soulagement-de-la-gauche-apres-la-courte-victoire-de-gregory-doucet_6673847_823448.html ↩︎
- https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/22/municipales-a-marseille-le-maire-sortant-benoit-payan-bat-largement-l-extreme-droite-sans-les-voix-de-lfi_6673829_823448.html ↩︎
- Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, « Tel », éd. corrigée, 1943, p. 670. ↩︎
- Bruno Amable et Stefano Palombarini, Blocs sociaux, conflits et domination. Pour une économie politique néoréaliste, Raison d’agir, 2024 ↩︎

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